Cet oubli progressif d’une nature hier foisonnante nous empêche de protéger celle d’aujourd’hui.

Comment notre lente accommodation à une biodiversité dégradée nous fait glisser vers l’amnésie environnementale

Par Valentine FaurePublié aujourd’hui à 06h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/08/08/comment-notre-lente-accommodation-a-une-biodiversite-degradee-nous-fait-glisser-vers-l-amnesie-environnementale_6740782_3232.html

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Enquête

Si nous nous rappelons des pare-brise constellés d’insectes morts après un trajet en voiture, que sait-on des loups qui rôdaient dans les campagnes au Moyen Age, ou des saumons dans la Seine au XIXᵉ siècle ? Cet oubli progressif d’une nature hier foisonnante nous empêche de protéger celle d’aujourd’hui.

Imaginez un enfant se promenant sur une plage bretonne, à marée basse. Il aura d’abord été averti : la pêche devra être limitée, prendre en compte la taille des animaux. S’il veut les manger, il devra s’assurer qu’ils ne sont pas contaminés. Avant qu’il ne trouve le temps long, il aura peut-être attrapé une poignée de couteaux, croisé de minuscules carcasses de crabe, ramassé quelques coquillages.

Imaginons maintenant cette excursion, quelque quatre-vingts ans plus tôt. La profusion de vie sur cette même plage serait telle qu’elle serait pour l’enfant d’aujourd’hui – et peut-être même l’adulte – « presque monstrueuse », dit Claire Nouvian, la fondatrice de l’association Bloom, qui lutte contre la destruction des océans et du climat. On pourrait expliquer à l’enfant tout ce qui a disparu, mais son idée d’un bord de mer, celui dont il gardera le souvenir ému des aventures de l’enfance, sera toujours pour lui celui qu’il a connu : appauvri à l’extrême, vidé de milliers d’espèces et d’individus qui l’habitaient autrefois.

Cette lente accommodation à un environnement dégradé a un nom : l’amnésie environnementale. « Le vrai désastre auquel nous assistons aujourd’hui n’est pas seulement la perte de la biodiversité. C’est aussi la capacité incroyable que nous avons à ne pas nous souvenir de ce qu’elle était avant, écrit l’écologue Philippe J. Dubois dans La Grande Amnésie écologique (Delachaux et Niestlé, 2012). Ce phénomène est tout aussi grave que l’érosion ou la destruction de la diversité du vivant. »

La solastalgie, néologisme forgé par le philosophe australien Glenn Albrecht, désigne le sentiment particulier de deuil causé par la conscience des changements environnementaux mêlé de la détresse anticipée qu’inspire le futur de la planète. L’amnésie environnementale, elle, désigne l’oubli progressif de ce qui a été perdu.

Certes, nous nous rappelons des pare-brise constellés d’insectes morts après un trajet en voiture, des libellules et des lucioles, de chants d’oiseaux que l’on n’entend presque plus. Ces souvenirs correspondent à des réalités objectivables : la biomasse d’insectes volants a été réduite de 76 % en vingt-sept ans, et un tiers des oiseaux des campagnes ont disparu entre 2003 et 2018. Mais que sait-on des loups qui, avant de n’être plus que des monstres de contes pour enfants, rôdaient dans les campagnes et parfois jusqu’à Paris au Moyen Age ? Des saumons dans la Seine au XIXe siècle ; des baleines franches, des tortues et des phoques qui peuplaient autrefois le golfe de Gascogne ? Combien y en avait-il ? Quand et comment ont-ils disparu ?

Discrètes « extinctions locales »

Ce qui est valable pour les espèces sauvages l’est tout autant pour la biodiversité cultivée et domestique. Entre le début du XIXe siècle et aujourd’hui, rappelle Philippe J. Dubois, près de 40 races ou populations bovines ont disparu de France sur les 80 connues, tandis qu’on est passé de 7 000 variétés de pommes à 100. « Notre référence aujourd’hui, c’est donc 100 variétés de pommes (mais qui les connaît ?) et environ 40 races de vaches (dont la moitié est menacée) », résume-t-il.

La notion d’amnésie environnementale a été élaborée progressivement. On en trouve une intuition dans un texte des années 1970, « L’extinction de l’expérience », dans lequel le biologiste américain Robert Pyle raconte sa dernière rencontre avec un papillon cuivré aux éclats violets, sur un terrain vague de sa ville du Colorado. Après que la zone marécageuse fut transformée en parking, plus de papillon. Ce genre de discrètes « extinctions locales », négligées par les écologistes, s’accompagnent d’un autre type de disparition : ce que Robert Pyle nomme l’« extinction de l’expérience ».

Ces contacts infimes avec le monde vivant – « attraper un insecte, saisir une écrevisse, courir en criant à la vue d’une énorme araignée des jardins » – nous font de plus en plus défaut. « Pour le formuler simplement : la perte d’espèces locales menace notre expérience de la nature, écrit-il. L’une des plus grandes causes de la crise écologique est l’état d’aliénation personnelle par rapport à la nature dans lequel vivent de nombreux individus. »

C’est là que commence l’amnésie : dans la raréfaction de nos échanges avec la nature, dans l’appauvrissement de notre connaissance, qui entretient en retour une apathie face à sa dégradation. L’écologue Anne-Caroline Prévot en fait le constat : « Je suis étonnée du nombre d’enfants des jeunes générations qui n’ont jamais tenu de la terre dans leurs mains.On entend de moins en moins raconter d’expériences d’enfance dans la nature, à pêcher avec nos grands-parents. C’est un peu comme les récits d’anciens combattants. » Elle se rappelle une excursion en forêt avec une petite fille terrorisée par des glands qui tombaient des arbres qu’elle pensait vivants. La chercheuse au CNRS a d’ailleurs documenté l’appauvrissement des représentations de la nature dans un travail de recherche sur les films Disney : entre Blanche-Neige et les sept nains (1937) et Raiponce (2010), une baisse constante de la représentation de la végétation et de la biodiversité.

Cette intuition d’un lien entre une moindre expérience de la nature et l’inaction individuelle ou collective face au changement climatique a largement été confirmée par la suite. Comment y remédier, alors qu’à l’échelle de la planète, l’urbanisation devrait encore augmenter, passant de 58 % aujourd’hui à 67 % d’ici à 2050 ?

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Du reste, l’amnésie environnementale ne concerne pas que l’oubli d’une abondance perdue : elle comprend aussi l’adaptation aux milieux urbanisés qui connaissent eux-mêmes la dégradation. Les recherches du psychologue Peter Kahn, qui a forgé le concept d’amnésie environnementale générationnelle, « montrent que les enfants qui grandissent dans des villes très polluées savent à peine que leur ville est polluée, car la pollution est normale pour eux »expliquait-il au Monde en 2022. Même quand ils découvrent l’ampleur des problèmes environnementaux, ils continuent à considérer ceux-ci à travers le prisme de ce qu’ils ont expérimenté comme étant « normal » dans leur enfance.

Comment, alors, se réveiller de notre amnésie ? Sur quelle mémoire s’appuyer pour se figurer les écosystèmes du passé et mieux protéger ceux qui sont aujourd’hui si menacés ?

« Disparition insidieuse »

« Nous transformons le monde, mais nous ne nous en souvenons pas. (…) Un animal très abondant, avant de disparaître, devient rare. On ne perd donc pas les animaux abondants, on perd toujours les animaux rares. Et c’est pourquoi leur disparition n’est pas perçue comme une grande perte », résumait Daniel Pauly en 2010, dans une conférence TED consacrée à l’amnésie environnementale. En 1995, ce célèbre biologiste franco-canadien, spécialiste de la pêche, a contribué à l’élaboration du concept en écrivant un texte fondateur sur ce qu’il a appelé le « shifting baseline syndrome », ou « syndrome de la base de référence mobile ».

Il y décrit les effets de cette forme d’amnésie appliquée aux chercheurs eux-mêmes : chaque génération de chercheurs en biologie marine prend comme référence la taille des stocks et la composition des espèces telles qu’elles existaient au début de leur carrière, et s’appuie sur ces données pour évaluer les changements. Lorsque la génération suivante commence sa carrière, les stocks encore diminués servent de nouvelle référence.

Il en résulte « un décalage progressif de la référence, une acceptation graduelle de la disparition insidieuse des espèces exploitées, ainsi que des points de référence inadaptés pour évaluer les pertes économiques résultant de la surpêche ou pour définir les objectifs des mesures de reconstitution des stock». Les récits de pêches miraculeuses, de prises de poissons de taille énorme sont perçus comme des anecdotes, souligne-t-il, mais devraient être considérés comme autant d’informations à prendre en compte pour réévaluer les potentiels de restauration.

Lire la tribune (2025) |   « Il y a urgence à développer des aires marines protégées pour faire face au dérèglement climatique et à l’effondrement de la biodiversité »

« Aucune politique publique de restauration ou de protection de la nature ne peut être adaptée sans une vision claire de l’état de référence de l’environnement, insiste Claire Nouvian. Il est indispensable, au minimum, de connaître cet état, soit pour orienter les objectifs de restauration, soit pour déterminer le niveau de dégradation que l’on est prêt à accepter. La réflexion ne peut pas prendre pour point de départ un environnement déjà dégradé. » L’association Bloom a consacré à l’amnésie environnementale un documentaire saisissant, qui appelle à « reconstruire une image mentale de ce que fut la beauté du monde et ce que devraient être des cibles adaptées de préservation du vivant ».

C’est à cela que s’emploie l’écologie historique, qui combine des disciplines (biologie, archéologie, sociologie, etc.) et des sources (photos anciennes de trophées de pêche, journaux de bord de pirates, carnets de naturalistes, récits, peintures) pour mieux comprendre l’histoire des écosystèmes et anticiper leurs trajectoires à venir.

SIMON BAILLY

Dans son ouvrage Effondrement (Gallimard, 2006), Jared Diamond cite ce qu’il appelle l’« amnésie du paysage » parmi les raisons qui expliquent l’échec d’une société à percevoir ce qui la menace. Prenant l’exemple de l’île de Pâques, autrefois couverte d’une dense forêt de palmiers au centre de l’économie locale, il raconte un processus de transformation si lent que les gens « oublient combien les paysages qui les entourent étaient différents cinquante ans plus tôt ». Petit à petit, les arbres de l’île de Pâques « sont devenus plus rares, plus petits et moins importants », au point que « personne n’aurait remarqué la chute du dernier petit palmier. Le souvenir de la forêt de palmiers des siècles antérieurs avait succombé à l’amnésie du paysage ».

A ce changement aussi imperceptible que dévastateur, il oppose « la vitesse avec laquelle la déforestation s’est répandue dans le Japon des débuts de l’ère Tokugawa », qui a « aidé les shoguns à identifier les changements dans le paysage et la nécessité d’actions correctives », écrit Jared Diamond. Autrement dit, la rapidité de la déforestation a rendu le problème impossible à ignorer, et leur a paradoxalement permis d’éviter un effondrement environnemental majeur.

Cet été caniculaire, ces terrifiants mégafeux font apparaître avec violence et soudaineté ce qui se fait le plus souvent à bas bruit. Avec eux, c’est aussi une idée, une expérience de l’été qui s’altère brutalement. Il faudrait alors entretenir la mémoire des étés d’avant, avant que nous nous habituions, nous aussi, aux chaleurs brûlantes, aux évacuations, aux rationnements d’eau, comme on s’est habitué aux mers vides et aux printemps silencieux. Avant que ces catastrophes ne finissent par devenir le monde ordinaire.

Lire aussi |  Joëlle Zask, philosophe : « Contre les mégafeux, la volonté politique au sommet dépend de celle de la majorité des citoyens »

Valentine Faure

Voir aussi:

*Pourquoi les catastrophes, comme les inondations ou les incendies, ne déclenchent-elles pas de sursaut écologique ? https://environnementsantepolitique.fr/2026/08/02/78163/

https://environnementsantepolitique.fr/2026/06/11/les-trois-nouvelles-aires-marines-protegees-placees-sous-protection-forte-par-la-france-sont-une-coquille-vide-reporterre/

https://environnementsantepolitique.fr/2025/06/02/alors-que-la-france-annonce-proteger-336-de-ses-surfaces-marines-oceana-estime-que-seulement-003-beneficient-en-realite-dune-protection-stricte/

https://environnementsantepolitique.fr/2023/04/04/la-visite-dimanche-2-avril-a-bruxelles-du-secretaire-detat-charge-de-la-mer-herve-berville-a-propos-de-lautorisation-du-chalutage-dans-les-aires-marines-protegees-suscite-des/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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