Incendies dans le Var : les leçons d’un feu qui a tenu tête aux pompiers pendant dix-huit jours
Par Maryline Baumard (Carcès, Correns, Cotignac, Le Muy [Var], envoyée spéciale)
Publié aujourd’hui à 06h00, modifié à 10h10, https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/08/08/incendies-dans-le-var-les-lecons-d-un-feu-qui-a-tenu-tete-aux-pompiers-pendant-dix-huit-jours_6740785_3244.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20260808&lmd_link&&M_BT=53496897516380#x3D;tempsforts-title-_titre_2
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Reportage
Commencé le 21 juillet, le « plus long feu » du département, extrêmement complexe, a été déclaré « fixé » le 7 août dans le massif du Gros Bessillon. Le combat pour le maîtriser a illustré l’importance du débroussaillage préventif et de la préparation des communes à la défense anti-incendie.
Pas une trace de suie sur ses murs jaunes et blancs. Le feu s’est arrêté au pied du porche de Notre-Dame-de-Grâces, à Cotignac (Var), haut lieu des pèlerinages en Provence. Tout le chemin de croix qui y mène est désormais ponctué de pins grillés, de feuillus roussis et d’arbustes desséchés. Même désolation sur des kilomètres avant d’arriver là, par la voie Louis-XIV. Des maisons, il ne reste parfois que des pans de murs, des toitures décapitées, des portes et des fenêtres fondues : autant de traces qui disent la puissance de l’incendie.
Si, pour quelques-uns, le vent a miraculeusement tourné lorsque les flammes arrivaient sur la chapelle, cette sauvegarde patrimoniale est assez majoritairement attribuée aux pompiers. Sur les points stratégiques, ils ont été jusqu’à 850 à se relayer, jour et nuit, pour combattre « ce feu le plus long qu’a connu le Var », comme le précisait Laurent Nuñez, le 4 août.
Au soir du 7 août, le feu du Gros Bessillon a finalement été déclaré « fixé ». Toute la journée, la bataille continuait dans le massif du même nom, en grande partie ravagé. Le paysage, à dominante noir brûlé, était moucheté des taches rouges d’une centaine de camions, arrivés au milieu des pentes escarpées on ne sait trop comment. Là, sous un soleil agressif, les citernes étaient vidées par des groupes de pompiers noyant chaque mètre carré de braises, avec l’envie d’en finir.
C’est là, entre la D42 et la D560, deux jours auparavant, qu’ils avaient « coupé la tête » à l’une des trois reprises de feu du 31 juillet. « On savait qu’avec le mistral, on peinerait à l’arrêter avant le lac de Carcès si on le ratait là. Ce qui faisait peser une menace sur 3 000 à 4 000 hectares de plus », expose le préfet, Simon Babre, ravi que ce « double verrou »imaginé par le directeur départemental du Service départemental d’incendie et de secours (SDIS) du Var, Eric Grohin, ait fonctionné. « Toute la nuit, les équipes ont réalisé des feux tactiques afin d’éliminer le combustible entre les deux routes. On a créé des pistes pour pénétrer dans la zone et posé des barrières de retardant par largage. Et malgré des rafales à 50 km/h, le feu n’a fait que deux sauts, immédiatement éteints », rappelle le préfet.
Dans le poste de commandement des opérations, au milieu d’une série de cartes annotées des surfaces brûlées, des directions prises par les flammes et des couloirs historiques des feux précédents, le duo composé du préfet et du chef des pompiers ressemble à celui de deux généraux se réjouissant du territoire juste soustrait à l’ennemi.
Pourtant, depuis le 21 juillet, ce feu les défie. D’ailleurs, il n’y a pas eu « un », mais « trois » feux. Le premier, parti le 21 juillet de Pontevès, a été fixé huit jours plus tard. Entre-temps, le 24, plusieurs reprises ont eu lieu. Puis, le 31 juillet, de nouveaux foyers sont repartis avec virulence. Bilan : pas de victime, mais 6 300 hectares de forêt parcourus, 70 maisons touchées, dont 41 détruites, et 6 000 personnes évacuées.
Si le directeur des opérations reste le préfet, la science militaire de cette guerre du feu revient à Eric Grohin qui, au plus fort du sinistre, ne quittait son poste de commandement des opérations que quelques heures toutes les vingt-quatre heures. « Nous avons eu affaire là à un feu complexe, explique-t-il, à cause du changement de vent et des feux secondaires apparus en cours de route. Cela nous a amenés à devoir lutter simultanément contre trois brasiers majeurs qui partaient dans toutes les directions. Le tout au sein d’une urbanisation dense, qui a rendu les évacuations et le commandement opérationnel extrêmement tendus. »
Le SDIS 83 avait pourtant anticipé. La journée du 21 juillet étant classée en risque extrême d’incendie, des pompiers étaient prépositionnés dans les massifs et des scénarios d’évolution des feux en fonction des vents avaient été préparés.
Le 21 juillet, quand les flammes se sont déclarées, la salle de crise a été immédiatement mise en service au Muy, « au vu de la couleur des fumées dégagées par l’incendie », se souvient Eric Grohin, qui y a d’emblée perçu le risque d’un feu retors. Le Var est équipé de 31 caméras « de levée de doute », qui permettent de visionner sur écran géant, en haute définition, quasiment tous les points du département.
Ce jour-là, compte tenu du lieu de l’étincelle initiale et de la vitesse du vent, un appel a immédiatement été passé au maire de Cotignac. Juste avant, les pompiers avaient vérifié l’état du débroussaillement dans sa commune, la première sur le chemin des flammes, grâce à un logiciel spécifique. « Compte tenu du nombre de maisons encombrées, la seule solution était d’évacuer », rappelle le chef des pompiers.
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L’envie de vivre au milieu de la nature, dans ce département couvert à 67 % de forêts, a conduit à construire à l’orée des bois, dans les villages de Cotignac, Montfort-sur-Argens ou Correns. « A l’arrivée des flammes, il a fallu évacuer des habitants dans des conditions critiques, puisque une cinquantaine de nos camions se sont retrouvés piégés par le feu. Ils ont dû déclencher leurs systèmes d’autoprotection – les asperseurs de la cabine – et demander des largages aériens d’urgence en plein milieu des flammes », rappelle celui qui est aussi vice-président de l’Association nationale des directeurs de SDIS et fervent militant « d’un territoire résilient qui limitera la mise en danger des habitants et des pompiers ».
Dans le département, le retour d’expérience du grand feu qui a meurtri Gonfaron en 2021, tuant deux personnes, avait déjà mis en évidence que, sur dix maisons correctement débroussaillées, sept n’avaient subi aucun dégât, quand neuf sur dix, parmi les maisons entourées de végétaux, avaient des dégâts intérieurs.
Ce feu du Gros-Bessillon ramène donc une nouvelle fois sur le devant de la scène le concept de « défendabilité » des territoires, qu’Eric Grohin porte depuis des années. A ses yeux, une habitation défendable conjugue plusieurs conditions : une accessibilité – sur le chemin qui y mène, un camion de pompiers doit pouvoir croiser une voiture d’habitant qui évacue –, la présence d’une réserve ou d’un point d’eau, une construction en matériaux qui ne s’enflamment ni ne fondent et, surtout, l’obligation légale de débroussaillement bien opérée.
Vignes coupe-feu
Croisé près de chez lui, sur la commune de Correns, brûlée à 52 %, Pascal (qui souhaite rester anonyme) se félicitait, jeudi 6 août, d’avoir taillé la végétation sur sa propriété et dégagé sa maison. Au passage, l’homme observait que la seule habitation détruite dans son voisinage était, elle, dans les branchages. « A la suite de ce feu, poursuivait-il, nous avons décidé d’aller plus loin et d’acheter une motopompe en commun avec les voisins, pour être en mesure de défendre nos biens. »
Une intention qui fait écho à celle de Frank Panizzi. Le maire de Pontevès n’a plus non plus envie de tergiverser et a déjà en tête une liste de travaux à mener en urgence pour rendre son village accessible aux pompiers, donc « défendable ». « On savait de longue date que certaines pistes poseraient problème en cas d’incendie, à cause de l’impossibilité pour deux voitures de s’y croiser. Le feu nous a rappelé que nous avons une cinquantaine de kilomètres à élargir en urgence », estimait jeudi l’élu local, qui compte aussi « devenir exemplaire en matière de débroussaillement », après avoir vérifié une fois encore que « lorsque aucun végétal ne touche une habitation, le feu passe très vite son chemin, sans faire de dégâts, et les personnes peuvent y rester ».
Ce qu’a d’ailleurs fait une frange de la population qui, elle, s’était préparée et avait développé une culture du risque assez solide pour se sentir en mesure de protéger son domicile, même après avoir reçu l’ordre d’évacuation par FR-Alert. Devant certaines maisons, ce sont les parcelles de vignes qui ont assuré leur rôle de coupe-feu. Dans le paysage calciné, elles restent des îlots de verdure, de petits carrés où la chlorophylle a résisté, comme sur les communes de Correns et Cotignac, qui en comptent 500 hectares.
A ce titre, le préfet, qui avait redonné en 2026 les premières autorisations pour des coupures agricoles, entend bien réitérer la mesure. Plus globalement, il souhaite que « la création de coupures et la prévention des incendies soient élevées au même niveau de priorité que la protection directe des espèces, puisque avec le changement climatique et les sécheresses accrues, la meilleure façon de protéger globalement le Var, c’est de se donner les moyens de lutter contre le feu ».
Pour Eric Grohin, à l’heure où la zone géographique comme la saison des feux s’étendent, si l’on veut que le système tienne, « il faut bien sûr continuer à investir dans notre flotte aérienne et nos camions ; mais aussi travailler de toute urgence à l’aménagement d’un territoire résilient ».
Survol en hélicoptère de Contignac (Var) où l’incendie s’est rapproché du centre-bourg, le 6 août 2026. LEWIS JOLY POUR « LE MONDE »
Maryline Baumard Carcès, Correns, Cotignac, Le Muy [Var], envoyée spéciale