Chalutage dans les aires marines protégées : l’attitude du gouvernement français crée une polémique
secrétaire d’Etat à la mer Hervé Berville se targue d’avoir porté la voix de la France à Bruxelles contre le plan en faveur « une pêche durable et résiliente ». Mais les mesures proposées n’ont aucun caractère contraignant.
Par Perrine MouterdePublié hier à 23h13, modifié à 08h47
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Il se félicite d’avoir « obtenu » un engagement en faveur des pêcheurs français, quand des associations et des scientifiques l’accusent de « mensonges » et d’« instrumentalisation ». La visite, dimanche 2 avril, à Bruxelles, du secrétaire d’Etat chargé de la mer, Hervé Berville, à propos de l’autorisation du chalutage dans les aires marines protégées, suscite des réactions contrastées.
Ce déplacement est intervenu après des semaines de tensions. Depuis début mars, Hervé Berville n’a eu de cesse de répéter sa farouche opposition au plan d’action « pour une pêche durable et résiliente » de la Commission européenne. Ce document, présenté fin février, vise à mettre en œuvre la stratégie de l’Union européenne (UE) en faveur de la biodiversité et son engagement à « protéger juridiquement et efficacement » 30 % des mers. Parmi les mesures préconisées, figure la suppression progressive d’ici à 2030 des engins de fond mobiles, tels que les chaluts, les dragues, les palangres ou les casiers, dans toutes les aires protégées.
Dès le 8 mars devant le Sénat, Hervé Berville a fait savoir que le gouvernement était « totalement, clairement et fermement » opposé à cette proposition. « Littéralement, ce plan condamnerait la pêche artisanale française et l’amènerait à disparaître. Pas dans dix ans, demain, a-t-il précisé le 15 mars devant l’Assemblée nationale. Si ce plan[est] adopté, (…) je vais voir en 2024 tous les pêcheurs à la coquille Saint-Jacques de Port-en-Bessin et je leur dis qu’ils doivent arrêter leur activité, car elle sera un problème pour l’habitat marin. »
« Un gros gâchis »
Dimanche, c’est jusqu’à Bruxelles, où il a rencontré le commissaire européen à l’environnement Virginijus Sinkevicius, en compagnie d’une délégation de pêcheurs, que le secrétaire d’Etat est allé porter « la voix de la France ». A l’issue de cette rencontre, il s’est réjoui, dans un communiqué, d’avoir « obtenu la confirmation qu’une interdiction des engins mobiles de fond dans les aires marines protégées ne serait pas imposée aux Etats membres ». Satisfait, le comité national des pêches a annoncé lundi avoir mis fin à son mouvement de protestation entamé il y a dizaine de jours.
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Des associations de protection de la nature et des scientifiques, au contraire, critiquent l’attitude et les propos d’Hervé Berville. L’association Bloom a dénoncé la publication d’un « communiqué triomphant pour se faire passer pour le héros des pêcheurs » alors qu’« aucune menace imminente » ne pesait sur le secteur. Didier Gascuel, directeur du pôle halieutique de l’Institut Agro de Rennes, déplore lui aussi « un gros gâchis ». « M. Berville a chauffé les troupes en faisant peur et en disant que l’Europe voulait la mort de la pêche », regrette-t-il.
Le secrétaire d’Etat est ainsi accusé de se présenter en vainqueur d’un combat qu’il n’a jamais eu à mener, le plan d’action de la Commission n’ayant aucun caractère obligatoire. « Ce plan est une communication non contraignante, rappelle Louis Lambrechts, responsable océans au bureau européen du Fonds mondial pour la nature (WWF). C’est un message politique qui fixe des orientations. » « Hervé Berville fait passer pour une victoire politique ce qui ne l’est pas, puisque le texte n’est pas contraignant », estime aussi Raphaël Seguin, biologiste marin à l’université de Montpellier.
80 % des fonds marins côtiers considérés comme altérés
Le plan – qui ne sera pas modifié après la visite de M. Berville – propose aux Etats membres, d’ici à 2024, d’interdire les engins de fond mobiles dans les zones Natura 2000, comme le prévoit la directive européenne Habitats de 1992. Il appelle également à les « éliminer progressivement » dans toutes les aires protégées d’ici à 2030. Selon le compte rendu de la réunion avec le secrétaire d’Etat transmis au Monde par la Commission, Virginijus Sinkevicius « a souligné qu’il n’y a pas d’interdiction générale du chalutage de fond en 2024 ou 2030, mais que le plan d’action est plutôt une invitation au dialogue et à une approche coopérative. »
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Interrogé lundi par Le Monde, le secrétariat d’Etat assure que M. Berville a indiqué dès le 8 mars que le plan n’était qu’une communication sans effet juridique. Il répète toutefois que s’il « ne se traduit pas aujourd’hui par des mesures réglementaires contraignantes, cela aurait pu être le cas à l’avenir ». « Sur le fond, cette proposition n’était ni proportionnée, ni différenciée et allait donc à l’encontre des règles européennes elles-mêmes en vigueur qui prévoient des mesures de protections adaptées à chaque zone », insiste-t-il.
Dans sa communication, la Commission rappelle que près de 80 % des fonds marins côtiers sont considérés comme altérés, en raison notamment du chalutage de fond.
Le chalutage est l’une des techniques les plus consommatrices de carburant et les plus émettrices de CO2. « Elle n’est pas du tout sélective, détruit les habitats et est mauvaise pour le climat, car une grande quantité de carbone est stockée dans les sédiments », ajoute Raphaël Seguin.
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« Amener à un meilleur dialogue »
Associations et scientifiques regrettent que M. Berville n’ait pas plutôt profité de ce plan pour engager la transition vers une pêche plus durable. « La moitié de ce qui est pêché en France est pêchée au chalut, on ne va pas en sortir du jour au lendemain, constate Didier Gascuel. Mais la responsabilité du ministre devrait être d’organiser et de planifier cette sortie, en accompagnant le secteur. » « Alors que l’un des objectifs du plan d’action est d’amener à un meilleur dialogue entre les ministères de l’environnement et de la pêche, le discours de M. Berville polarise un peu plus les débats », regrette aussi Louis Lambrechts.
Le secrétariat d’Etat assure de son côté que la pratique du chalut est d’ores et déjà limitée par la réglementation « aire marine par aire marine », et que « le travail se poursuit pour continuer d’améliorer le bon état écologique du milieu marin ».
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Perrine Mouterde