Pourquoi les catastrophes, comme les inondations ou les incendies, ne déclenchent-elles pas de sursaut écologique ?

Mégafeux : « A moins d’un an de l’élection présidentielle, nous avons l’obligation de ne pas laisser la sidération l’emporter et d’apporter des réponses politiques »

Tribune

Théodore TallentDocteur en science politique et chercheur à Sciences Po

Pourquoi les catastrophes, comme les inondations ou les incendies, ne déclenchent-elles pas de sursaut écologique ? L’oubli des causes climatiques et la récupération des colères par les forces populistes constituent un piège démocratique, souligne le politiste Théodore Tallent, dans une tribune au « Monde ».

Publié le 30 juillet 2026 à 06h30, modifié le 30 juillet 2026 à 07h25  https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/07/30/megafeux-a-moins-d-un-an-de-l-election-presidentielle-nous-avons-l-obligation-de-ne-pas-laisser-la-sideration-l-emporter-et-d-apporter-des-reponses-politiques_6736663_3232.html

Bordeaux menacée par les flammes. Le cap Ferret (Gironde) évacué par la route et par bateau. Plus de 200 000 personnes chassées de chez elles en Gironde et dans les Landes en quelques jours. A quelques centaines de kilomètres de là, Madrid suffoque sous le plus grand incendie de son histoire récente, et l’Espagne a dû décréter, pour la première fois, l’état d’urgence national face aux feux de forêt. Ces images, nous les revoyons chaque été, un peu plus grandes, un peu plus proches, un peu plus meurtrières – avant qu’elles ne s’effacent.

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Car qu’attend-on de ces images ? Qu’elles produisent, presque mécaniquement, le sursaut nécessaire face à l’urgence ? Que les citoyens se mobilisent en masse et votent pour des partis qui portent l’écologie ? Que les partis eux-mêmes, de droite comme de gauche, proposent enfin des programmes de rupture sur la question ?

Bien souvent, rien de tout cela ne se produit. Du côté des citoyens, d’abord, la recherche en sciences sociales est éclairante sur les effets de ces catastrophes, qu’il s’agisse d’inondations dévastatrices ou d’incendies meurtriers. Ce qu’elle observe est rarement un sursaut, mais souvent son inverse. D’abord, comme après l’incendie qui a rasé la ville de Paradise, en Californie, en 2018, le choc initial se dissout vite dans des explications fragmentées (le vent, un retard des pompiers, un poteau électrique défaillant, etc.), et la mémoire de l’événement s’efface plus vite qu’on ne le croit.

Ensuite, la colère cherche souvent un coupable immédiat : non les causes profondes de la catastrophe, mais le pouvoir en place, accusé d’avoir mal géré la crise. Nous l’avons observé après les inondations meurtrières de Valence (Espagne), en 2024, où l’indignation s’est concentrée sur la défaillance des alertes plutôt que sur le dérèglement climatique. Dans les deux cas, faute de réponse crédible, la colère se change en impuissance, puis en oubli : on se sent démuni, on détourne le regard.

Du côté des acteurs politiques ensuite, on observe la même défaillance, sous deux formes. La première, ce sont des réponses minimales, presque dérisoires – on se souvient du « plan climatisation » du Rassemblement national (RN) après l’épisode de canicule [de juin], seule proposition d’un parti qui n’a jamais rien construit sur l’isolation ou les renouvelables. La seconde, plus grave, c’est la captation pure et simple du mécontentement. La région de Valence, dirigée par une coalition entre le Parti populaire et l’extrême droite de Vox, avait démantelé l’unité régionale de réponse aux urgences avant la catastrophe.

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Une fois les inondations survenues, ce même gouvernement a rejeté la faute sur l’agence météorologique nationale et sur l’exécutif du premier ministre socialiste, Pedro Sanchez, transformant un désastre climatique en procès fait aux « élites »nationales. Vox a ensuite exploité la lenteur de la reconstruction pour transformer cette colère en ressentiment antigouvernemental et renforcer sa position dans les sondages.

Causes réelles

Bien que cela paraisse contre-intuitif, c’est en effet bien souvent l’extrême droite qui parvient le mieux à saisir la colère née de ces événements, et la retourner à son avantage – contre les élites, contre les écologistes, contre tout sauf les causes réelles du problème. Pourtant, ce sont les mêmes qui, il y a trois ans encore, jugeaient que le GIEC avait « toujours été très, très alarmiste » (ce sont les mots de Marine Le Pen elle-même). Désormais, le RN ose reprocher au gouvernement de n’avoir pas assez écouté les scientifiques – quelle ironie !

Car, pendant ce temps, ce sont les mêmes forces politiques qui ont voté contre les budgets d’adaptation et de décarbonation, contre la transition des mobilités et de l’agriculture, contre le développement des énergies renouvelables qui nous rendraient collectivement moins vulnérables. Et il ne s’agit pas seulement de l’extrême droite. Une partie de la droite et, plus récemment, du bloc central a parfois présenté ces politiques comme superflues en période de budget serré, plutôt que comme une protection déjà due aux Français.

Il faut le dire et le répéter, sans relâche : ceux qui bloquent l’action climatique ne sont pas des adversaires abstraits de la transition écologique. Ce sont les mêmes qui, très concrètement, empêchent que nos maisons, nos forêts et nos vies soient mieux protégées la prochaine fois. La colère qui monte aujourd’hui – celle des habitants de Gironde qui ont tout perdu, mais aussi celle, plus diffuse, d’un pays entier saisi par ces images de fumée et d’évacuation – est parfaitement légitime. Elle doit être écoutée, pas instrumentalisée ; comprise, pas méprisée. Si personne ne lui propose de chemin, elle finira, comme après chaque catastrophe, par se retourner contre les mauvaises causes, ou par simplement s’éteindre dans l’oubli.

Lire l’entretien |    « Pour faire face aux très grands incendies, il faut anticiper à contre-saison, en plein hiver, quand nous n’avons plus le feu à l’esprit « 

A moins d’un an de l’élection présidentielle, nous avons l’obligation de ne pas laisser la sidération l’emporter et d’apporter des réponses politiques. Cela suppose d’assumer, dès la rentrée, un grand plan de transformation écologique qui parle des deux bouts du problème à la fois.

D’un côté, l’adaptation : comment on protège dès maintenant les habitants, les pompiers, les soignants, les personnes âgées et les plus précaires face à des catastrophes plus fréquentes et plus intenses. Et pas seulement avec des climatiseurs, mais avec des forêts mieux gérées, des réseaux électriques et hospitaliers renforcés, des logements rénovés, un urbanisme adapté, une sécurité civile mieux armée. De l’autre, la décarbonation : à quoi ressemble la société que nous voulons construire pour ne plus dépendre de ces énergies fossiles importées qui nous rendent si vulnérables – une société qui, sur presque tous les plans, serait aussi meilleure à vivre, moins chère, plus saine, plus indépendante ?

Ce sujet doit devenir l’un des enjeux centraux de la campagne qui s’ouvre. Pas seulement au moment des flammes, mais bien après qu’elles se seront éteintes. Car c’est précisément là que se joue la bataille : dans les mois qui suivent une catastrophe, quand tout pousse à l’oubli plutôt qu’à l’action.

Théodore Tallent est docteur en science politique et chercheur à Sciences Po Paris et à la Hertie School de Berlin. Ses recherches portent sur les conflits sociaux et politiques autour de la transition écologique en France et en Europe.

Théodore Tallent (Docteur en science politique et chercheur à Sciences Po)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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