« C’est du marketing » : l’imposture des trois nouvelles aires marines sous protection « forte »

Action de Greenpeace appelant à vraiment protéger les aires marines, au large de Dunkerque, le 12 décembre 2024. – © Pierre Larrieu / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Par Hortense Chauvin
11 juin 2026 à 07h05 https://reporterre.net/C-est-du-marketing-l-imposture-des-trois-nouvelles-aires-marines-sous-protection-forte
Mis à jour le 11 juin 2026 à 10h10
Les trois nouvelles aires marines protégées placées sous « protection forte » par la France sont une coquille vide, analyse François Chartier de Greenpeace France. « Le courage politique n’est pas là. »
Belle avancée, ou joli coup de bluff ? Lundi 8 juin, le gouvernement s’est félicité d’avoir placé sous « protection forte » trois nouvelles zones de l’espace maritime français — dans les Terres australes et antarctiques françaises, en Guadeloupe et dans la baie d’Audierne (Finistère). Elles couvriront plus de 900 000 km². Mais derrière le label grandiloquent de « protection forte » se cache une coquille vide, regrette François Chartier, chargé de campagne océans au sein de Greenpeace France.
Reporterre — Quel regard portez-vous sur la récente création de trois nouvelles aires marines « fortement » protégées par le gouvernement ?
François Chartier — Malheureusement, cette démarche relève plus du marketing que de la science. L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a établi des catégories d’aires marines protégées, qui font référence au niveau international. Les plus efficaces pour la biodiversité sont la protection « intégrale » (ou « stricte »), qui n’autorise aucune activité extractive, et la protection « haute », qui exclut les plus destructrices (comme le chalutage par exemple).
La protection « forte » à la française, elle, n’a pas de définition concrète : c’est du cas par cas, aux contours très vagues, qui ne s’appuient pas sur des critères robustes et scientifiques. On ne sait pas quelles activités seront concrètement interdites dans ces zones.
Lire aussi : « Hypocrite », la France ne protège pas vraiment les océans
Pour être efficace, un réseau d’aires marines protégées doit être représentatif des différents bassins. Protéger des zones énormes dans les Terres australes et antarctiques françaises ne change absolument rien aux enjeux de protection des écosystèmes en Méditerranée. On retrouve toujours le même problème : en Atlantique et dans les départements d’outre-mer, là où il y a des conflits d’usage, où le débat est houleux et où il y a des enjeux de conservation (notamment par rapport au chalutage de fond), le courage politique n’est pas là.
Bien sûr, il y a besoin de très grandes aires marines protégées en haute mer. Mais il faut aussi des réseaux cohérents dans la bande côtière, où l’on pourrait par exemple mettre en place des zones réservées à la petite pêche artisanale.
Avec la création de ces trois zones, le gouvernement se targue d’avoir placé 14,8 % des eaux françaises sous protection forte, conformément à la promesse qu’il avait formulée en juin 2025 à Nice, lors de la Conférence des Nations unies sur l’océan. Mais quelle part des eaux françaises est-elle réellement et efficacement protégée ?
Un rapport que nous avons réalisé en 2025 avec des chercheurs du CNRS montre que seul 1,58 % du domaine maritime français est intégralement ou hautement protégé. En Méditerranée, ce pourcentage tombe à 0,1 % ! On est très loin de l’objectif de 10 % de l’espace maritime sous protection stricte recommandé par les scientifiques.
« La politique du chiffre est inefficace sur le plan environnemental »
Le problème de la politique du chiffre menée par le gouvernement, c’est qu’elle crispe le secteur de la pêche et, qu’en même temps, elle est inefficace sur le plan environnemental, car les normes de protection sont insuffisantes. Ça discrédite la démarche, alors qu’elle est nécessaire et que l’on a pris des engagements internationaux en ce sens. Créer des aires marines intégralement protégées, c’est aussi un moyen de restaurer la ressource, et donc d’aider le secteur de la pêche, en crise, à aller mieux.
Pourquoi le gouvernement rechigne-t-il tant à mettre en place des aires marines protégées plus ambitieuses, alors même qu’un important corpus scientifique montre que les aires marines « intégralement » et « hautement » protégées peuvent être à la fois bénéfiques pour les écosystèmes et les pêcheurs ?
Bonne question ! D’autant qu’il y a une vraie contradiction dans son attitude. On observe depuis quelques années un réel volontarisme diplomatique de la France sur les sujets en rapport avec l’exploitation des eaux internationales. La France s’est mouillée pour faire ratifier le traité de protection de la haute mer, et a adopté une position ambitieuse concernant l’exploitation minière des abysses, en défendant un moratoire.
Sur ce plan-là, sa position est bonne. Mais au niveau national, il y a un vrai manque d’ambition. Sûrement parce que le sujet des aires marines protégées est lié à celui de la pêche, et qu’une partie de l’administration continue de considérer — à tort — que les mesures de conservation sont un obstacle à la profession. On le dénonce depuis des années, mais ça n’évolue pas.
En Polynésie française, le conseil des ministres a de son côté récemment approuvé un décret protégeant intégralement 520 000 km² d’océan au large des îles Australes, des Marquises et de la Société occidentale. 30 % de sa zone économique exclusive seront interdits à toute exploitation, ce qui fera des eaux de la Polynésie française le plus grand réseau de zones marines intégralement protégées au monde. Est-ce un exemple à suivre ?
Absolument. La Polynésie, comme la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, avec les organisations des représentants des peuples autochtones du Pacifique, ont été parmi les premières à s’opposer à l’exploitation minière des grands fonds, à une époque où Emmanuel Macron était en sa faveur. On a aussi vu les États du Pacifique se mobiliser très fortement sur le climat ces dernières années. La voix des peuples autochtones sur ces enjeux doit être entendue, et leurs idées déclinées sur les autres territoires.
Voir aussi: