Déserts médicaux : « La loi Garot ne permet aucune installation supplémentaire »
Ce jeudi 11 juin, les sénateurs se pencheront sur la proposition de loi Garot, qui instaure une régulation de l’installation dans les zones les mieux dotées. Un texte qui ne fera qu’aggraver les difficultés d’accès aux soins rencontrées par les Français, juge le Dr Michaël Rochoy, généraliste à Outreau (Pas-de-Calais), dans une tribune qu’Egora publie.
La proposition de loi Garot sera examinée au Sénat ce jeudi 11 juin. Elle prévoit d’interdire l’installation des généralistes (si, si !), au creux de la densité de médecins libéraux, face à la population la plus âgée de notre histoire et à près de 7 millions de Français sans médecin traitant ! Le « raisonnement » tenait en une phrase : interdire l’installation à Trifouillis-sur-Mer incitera les jeunes médecins à filer à Trifouillis-les-Oies (où ils avaient refusé, contre une prime de 50 000 euros).
Cette loi a déjà passé l’étape de l’Assemblée nationale. Sans surprise : avant elle, on a formé trop peu de médecins pour remplacer les retraités, puis découragé l’exercice solo, avant de s’étonner qu’il manque de médecins et qu’ils sont regroupés ailleurs qu’en face du café-épicier-boulanger du village. La loi Garot ne permet aucune installation supplémentaire : elle ajoute un frein et, donc, ne peut que réduire le nombre de médecins en exercice. Et l’interdire à Trifouillis-sur-Mer pénalise aussi les patients de Trifouillis-les-Oies, qui faisaient quinze minutes de route pour s’y faire soigner. Avec moins de temps médecin disponible, tout le monde perd…
[En commission], le Sénat a eu une bonne idée : enterrer l’interdiction (avant une éventuelle résurrection). Mais il propose le conventionnement sélectif, qui pose le même problème : un frein à l’installation, donc moins de temps médecin.
Exigeons de chaque mesure son « bilan médecin gâché », tel un bilan carbone. Le certificat de crèche, rendu obligatoire par décret en 2021 : 500 000 par an, soit l’activité de 100 généralistes à temps plein (si tous menaient à un acte dédié ; heureusement, nous en torchons la plupart par mail ou sur un coin de table). Les arrêts courts et congés enfant malade : 10 % de notre activité, 5 000 médecins à temps plein. En quelques articles contre les certificats absurdes, on rendrait 10 % de capacité de soins partout, déserts compris… La prévention (qualité de l’air dans les écoles, lutte contre alcool-tabac, etc.) en rendrait encore davantage. La vaccination par les pharmaciens nous a rendu du temps : multiplions ces rares bons exemples !
Au final, une seule question devrait guider le législateur face à une nouvelle loi : augmente-t-elle le temps médecin disponible ?
Combien de généralistes seraient réellement concernés par la régulation de l’installation ?
La commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale examinera ce mercredi 26 mars la proposition de loi du groupe « transpartisan » contre les déserts médicaux dont l’article 1er instaure « une régulation de l’installation » des médecins libéraux. Dans les zones les mieux dotées en médecins, toute nouvelle installation serait conditionnée au départ d’un confrère de même spécialité. Mais combien de généralistes seraient susceptibles de s’installer dans les zones sous-denses si cette régulation était mise en place ? Avec l’aide du Dr Michaël Rochoy, généraliste à Outreau (62) et chercheur associé à l’université de Lille, Egora a tenté d’évaluer la portée de cette mesure, jugée contre-productive par la profession.
Par Aveline Marques & Dr Michaël Rochoy
Que prévoit exactement cette proposition de loi ?
L’article 1er soumet l’installation d’un médecin libéral à « l’autorisation préalable » du directeur de l’ARS. « Si le lieu d’installation du médecin est situé dans une zone caractérisée par une offre de soins insuffisante ou par des difficultés dans l’accès aux soins », cette autorisation « est délivrée de droit ».
Dans le cas contraire, l’autorisation d’installation « ne peut être délivrée qu’à la condition qu’un médecin de la même spécialité et exerçant dans la même zone cesse concomitamment son activité ».
Le but affiché de cette mesure, « premier pas dans la régulation de l’installation des médecins sur le territoire », est de « flécher l’installation » des généralistes comme des spécialistes vers les zones où l’offre de soins est insuffisante, avancent les auteurs de la proposition de loi. Ces députés estiment qu’elle permettra « à tout le moins, de stopper la progression des inégalités entre [les] territoires ». Plusieurs médecins ont déjà dénoncé le possible caractère contre-productif de cette mesure qui est stricto sensu une « interdiction d’installation » dans certaines villes.
Afin d’éclairer nos lecteurs, nous proposons dans cet article d’identifier le nombre de généralistes qui seront concernés par la mesure. Pour cela, nous avons cherché à évaluer le nombre de nouveaux généralistes qui, sur une année, s’installent hors zones sous-denses et hors d’une cessation d’activité concomitante.
Combien de généralistes s’installent en libéral et cessent leur activité chaque année ?
D’après les derniers chiffres communiqués par la Cnam à Egora, 2361 médecins généralistes (MG) se sont installés pour la première fois en 2023. Ce chiffre inclut des MG en exercice libéral exclusif et des MG en exercice mixte (libéral-salarié).
Grâce au relèvement du numerus clausus au début des années 2000, le nombre d’installations a presque doublé entre 2011 (1224 installations) et 2017 (2360 installations). Il stagne depuis, en attendant l’impact vers 2030 de l’augmentation récente du numerus apertus. L’ajout d’une quatrième année au DES de médecine générale devrait cependant générer une chute temporaire du nombre d’installations à partir de 2027 puisqu’aucun MG ne sera diplômé en 2026…
Lire aussi : « Vous n’aimez pas vos patients » : avec la proposition de loi Garot, s’ouvre le procès des médecins libéraux
Par ailleurs, ce nombre de 2361 nouveaux MG libéraux installés en 2023 présente deux bémols : tous n’exercent pas à temps plein et tous n’exercent pas en tant que médecin traitant. L’exercice de la médecine générale est en effet très varié : médecine du sport, médecine vasculaire, orientation d’activité en gynécologie ou pédiatrie, médecin coordonnateur en Ehpad, médecin de PMI, etc. Le nombre de MG actifs conventionnés installés depuis plus de 3 ans et ayant au moins 200 patients médecin traitant adultes a diminué de près de 5% depuis 2019 : ils n’étaient que 38 500 en juin 2024.
Au cours l’année 2023, 2484 généralistes libéraux ont cessé leur activité d’après l’Assurance maladie. Malgré la hausse des installations, le solde reste négatif.
Les médecins libéraux pourraient toujours librement s’installer dans 87% des communes françaises
Qu’est-ce qu’une zone sous-dense ?
C’est la question centrale : de cette définition dépendra l’ampleur de la régulation de l’installation mise en place, puisque seuls les médecins désirant s’installer en dehors de ces zones seraient concernés par la mesure.
L’article 1er de la proposition de loi Garot mentionne les zones caractérisées « par une offre de soins insuffisante ou par des difficultés dans l’accès aux soins au sens du 1° de l’article L. 1434‑4 » du code de la santé publique. Dans la rédaction actuelle du texte, le groupe transpartisan cible donc les zones pour lesquelles des dispositifs d’aide à l’installation des médecins sont prévus : les zones d’intervention prioritaire (ZIP) et les zones d’action complémentaire (ZAC). Ce zonage produit par les ARS est soumis à critique sur le plan spatial (l’échelle est la commune, ce qui est peu pertinent étant donné la mobilité des patients) et temporel (la dernière mise à jour date d’avril 2022).
L’atlas Cartosanté, édité par la Direction numérique des ministères sociaux et sur les données duquel se basent les ARS, permet d’évaluer le pourcentage de communes et, surtout, le pourcentage de la population résidant dans et en dehors de ces zones sous-denses.
Ainsi, pour ce qui concerne les médecins généralistes, en 2024, 39% des 34953 communes françaises étaient classées en ZIP et 48% en ZAC. Concrètement, si la mesure de régulation était mise en place, les médecins libéraux pourraient donc toujours librement s’installer dans 87% des villes et villages français…
Les médecins désirant s’installer dans les 4561 communes restantes (soit 13%) le pourraient uniquement si un confrère de même spécialité sur le territoire cessait son activité.
Lire aussi : « On a réussi ! » : épaulée par des remplaçants, une généraliste en secteur 2 a « gommé un désert médical »
68% de la population réside dans une commune classée ZIP (28%) ou ZAC (40%) et 32% en dehors de ces zones. Sur cinq ans (entre 2017 et 2021), la population a augmenté de 0,8% en ZIP, de 0,8 % en ZAC (+380 000 habitants pour l’ensemble), et de 2,4% en dehors de ces zones (+500 000 habitants).
Combien de généralistes exercent et s’installent en zones sous-denses ?
D’après l’atlas Cartosanté, en 2024, 19% des généralistes libéraux* exerçaient en ZIP, 39% en ZAC et 42% en dehors de ces zones.
Au total, toujours d’après les données ministérielles, au 31 décembre 2024, le bilan est négatif avec une perte de 3333 généralistes libéraux en 5 ans**. La chute est générale, mais elle se répartit ainsi : 35.2% dans les ZIP, 46.3% dans les ZAC et 18.4% en dehors de ces zones.
Si l’on applique ces taux d’évolution, on peut estimer que sur les 2484 cessations d’activité de généralistes enregistrées par la Cnam en 2023, 874 exerçaient en ZIP, 1150 en ZAC et 457 hors zones. Toujours selon ces dynamiques, sur les 2361 généralistes primo-installés en 2023, 831 se seraient installés en ZIP, 1093 en ZAC et 435 en dehors de ces zones.
La perte est ainsi respectivement de -43 (35%), -57 (46%) et -23 (18%) MG libéraux par an dans les ZIP, ZAC et hors zones — malgré l’augmentation de la population et des besoins de santé, notamment liés au vieillissement et à la diminution des autres spécialités (dermatologie, rhumatologie, etc.).
Seuls 435 généralistes seraient potentiellement concernés sur une année
Finalement, la régulation à l’installation concernerait combien de généralistes ?
En résumé, seuls 435 médecins généralistes seraient donc potentiellement concernés chaque année par la proposition de loi Garot, leur autorisation d’installation étant conditionnée au départ préalable d’un confrère – ce qui représenterait l’opportunité pour ces derniers de revendre leur patientèle et/ou d’anticiper leur retraite. Le nombre de médecins en partance étant supérieur au nombre d’arrivants… il y aura de la place pour tout le monde, y compris hors zonage.
C’est sans compter l’effet dissuasif d’une loi qui vise à « interdire l’installation » en misant sur le fait que les médecins libéraux aillent vivre dans des villes qu’ils jugeaient moins attractives pour leur vie personnelle et familiale. Contrariés dans leur choix de lieu d’installation***, rebutés par les démarches, les jeunes généralistes pourraient se reporter sur un exercice salarié, de MG traitant ou non. Partout en France, les postes ne manquent pas.
*Médecins « à expertise particulière » (MEP) inclus, soit homéopathie, acupuncture, ostéopathie, hypnose, sexologie, etc.
**Dont 1700 MEP : un effet du déremboursement de l’homéopathie ?
***Une récente étude de l’Insee a montré le caractère déterminant de la commune d’origine et de la ville où ils ont effectué leur internat dans le choix du lieu d’installation.
Régulation de l’installation des médecins : l’inflammable débat politique relancé
La proposition de loi votée par l’Assemblée nationale, qui prévoit une limitation à l’installation dans les territoires jugés suffisamment dotés, arrive en lecture au Sénat, jeudi 11 juin. Le texte a cependant été réécrit en commission, dans un sens moins restrictif.
Par Mattea Battaglia et Camille Stromboni
Publié le 10 juin 2026 à 19h00, modifié hier à 08h28 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/06/10/regulation-de-l-installation-des-medecins-l-inflammable-debat-politique-relance_6700525_3224.html
Temps de Lecture 2 min.
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C’est le deuxième acte d’une séquence d’importance, pour le monde médical – et au-delà –, qui doit se jouer au Sénat, jeudi 11 juin. La proposition de loi qui prévoit la mise en place d’une régulation de l’installation des médecins, pour lutter contre les déserts médicaux, portée par le député socialiste de Mayenne Guillaume Garot, arrive au Palais du Luxembourg.
L’adoption du texte, à l’Assemblée nationale, en mai 2025, avait fait l’effet d’un coup de tonnerre, alors que la profession s’oppose très largement à ces mesures. A un an de l’élection présidentielle, et alors que la santé est au cœur des préoccupations de nombreux citoyens, la pression est forte sur les élus, mis au défi d’apporter des réponses. Mais dans l’enceinte parlementaire, la confusion se poursuit.
Avant même le début de son examen en séance publique, jeudi, le texte a d’ores et déjà été détricoté par les sénateurs, en commission des affaires sociales. La proposition de loi votée à l’Assemblée, soutenue par un groupe transpartisan, prévoit, dans son article premier, l’instauration d’une contrainte à l’installation dans les territoires jugés suffisamment dotés en médecins : les généralistes comme les spécialistes qui souhaiteraient s’y installer ne pourraient le faire qu’à la condition d’un départ de praticien.
Or, l’article a été totalement réécrit, au profit d’une forme de régulation moins contraignante : les généralistes pourraient échapper à cette règle (du « une arrivée pour un départ » en zone sur-dense) s’ils acceptent d’aller exercer ponctuellement dans un cabinet secondaire, tandis que les spécialistes devraient s’engager à proposer des consultations dites « avancées » dans des territoires en souffrance.
Lire aussi le décryptage (2025) | Déserts médicaux : l’imbroglio autour de la régulation des médecins se poursuit au Sénat
La nuance a son importance : cette version plus « soft » de la régulation fait l’objet d’une autre proposition de loi, portée par des sénateurs de droite, dont Philippe Mouiller (Deux-Sèvres, Les Républicains, LR), elle aussi adoptée en mai 2025, mais au Sénat – elle reste encore non inscrite à l’agenda de l’Assemblée, à date.
Face à ce télescopage inédit, le gouvernement s’était positionné contre le texte de M. Garot et en faveur du texte porté par M. Mouiller, en y inscrivant sa propre doctrine : face aux déserts médicaux, Matignon a défendu des « missions de solidarité territoriale », que des médecins iraient exercer, jusqu’à deux jours par mois, dans des territoires sous-dotés.
« Contrepartie territoriale »
« Notre proposition de loi est déjà le fruit d’un compromis entre les forces politiques de gauche, de droite, du centre, avec un arc démocratique allant de LR à LFI [La France insoumise] », souligne le député socialiste. Tel que réécrit, l’article premier « ne sera pas efficace et ne donnera pas un nouveau levier d’action pour lutter contre la désertification médicale, estime-t-il. Or, c’est une urgence politique, il faut stopper l’aggravation des inégalités qui se poursuit ». Et de rappeler que les mesures contraignantes qu’il soutient ne s’appliqueraient qu’à une petite portion du territoire : les 13 % jugés suffisamment dotés, selon les chiffres de la statistique nationale portant sur l’accès aux médecins généralistes.
Lire aussi le récit (2023) | Article réservé à nos abonnés Face aux déserts médicaux, vingt ans d’hésitations politiquesLire plus tard
Plutôt que de rejeter l’ensemble du texte et de prêter le flanc à un procès en immobilisme, M. Mouiller, président de la commission des affaires sociales du Sénat, l’affirme : il s’agit d’abord d’écarter une « interdiction d’installation » à laquelle il s’oppose, tout en avançant sur ce qu’il qualifie de « contrepartie territoriale ».
Il veut croire que sa méthode permettra de dépasser la levée de boucliers des syndicats de médecins libéraux. Il continue néanmoins de soutenir l’inscription de son propre texte, « plus complet », à l’agenda de l’Assemblée. « Les choses sont dans la main du gouvernement », avance le sénateur.
Difficile de voir se dessiner, à ce stade, une issue concrète pour cet imbroglio, autour des deux textes législatifs, avant la fin du second quinquennat d’Emmanuel Macron. Reste à savoir si les futurs candidats au scrutin du printemps 2027 se positionneront sur ce sujet éruptif.
Pour approfondir (1 article)
Mattea Battaglia et Camille Stromboni
« Régulation de l’installation des médecins : l’inflammable débat politique relancé »
Date de publication : 11 juin 2026 Temps de lecture: 4 min https://www.mediscoop.net/index.php?pageID=3729cb46a7917b9d0e1ddbdf492edcaa&id_newsletter=23925&liste=0&site_origine=revue_mediscoop&nuid=44baf5968540a6248a8065e80f2f7273&midn=23925&from=newsletter&slnk=6


Mattea Battaglia et Camille Stromboni indiquent dans Le Monde que « la proposition de loi qui prévoit la mise en place d’une régulation de l’installation des médecins, pour lutter contre les déserts médicaux, portée par le député socialiste de Mayenne Guillaume Garot, arrive au Palais du Luxembourg ».
Les journalistes rappellent que « l’adoption du texte, à l’Assemblée nationale, en mai 2025, avait fait l’effet d’un coup de tonnerre, alors que la profession s’oppose très largement à ces mesures. A un an de l’élection présidentielle, et alors que la santé est au cœur des préoccupations de nombreux citoyens, la pression est forte sur les élus, mis au défi d’apporter des réponses. Mais dans l’enceinte parlementaire, la confusion se poursuit ».
Mattea Battaglia et Camille Stromboni notent ainsi que « le texte a d’ores et déjà été détricoté par les sénateurs, en commission des Affaires sociales. La proposition de loi votée à l’Assemblée […] prévoit, dans son article premier, l’instauration d’une contrainte à l’installation dans les territoires jugés suffisamment dotés en médecins : les généralistes comme les spécialistes qui souhaiteraient s’y installer ne pourraient le faire qu’à la condition d’un départ de praticien ».
Les journalistes expliquent que « l’article a été totalement réécrit, au profit d’une forme de régulation moins contraignante : les généralistes pourraient échapper à cette règle (du “une arrivée pour un départ” en zone sur-dense) s’ils acceptent d’aller exercer ponctuellement dans un cabinet secondaire, tandis que les spécialistes devraient s’engager à proposer des consultations dites “avancées” dans des territoires en souffrance ».
Elles ajoutent que « cette version plus “soft” de la régulation fait l’objet d’une autre proposition de loi, portée par des sénateurs de droite, dont Philippe Mouiller (Deux-Sèvres, Les Républicains, LR), elle aussi adoptée en mai 2025, mais au Sénat ».
« Face à ce télescopage inédit, le gouvernement s’était positionné contre le texte de M. Garot et en faveur du texte porté par M. Mouiller, en y inscrivant sa propre doctrine : face aux déserts médicaux, Matignon a défendu des “missions de solidarité territoriale”, que des médecins iraient exercer, jusqu’à 2 jours par mois, dans des territoires sous-dotés », précisent les journalistes.
Mattea Battaglia et Camille Stromboni remarquent que « plutôt que de rejeter l’ensemble du texte [de M. Garot] et de prêter le flanc à un procès en immobilisme, M. Mouiller, président de la commission des Affaires sociales du Sénat, l’affirme : il s’agit d’abord d’écarter une “interdiction d’installation” à laquelle il s’oppose, tout en avançant sur ce qu’il qualifie de “contrepartie territoriale” ».
« Il veut croire que sa méthode permettra de dépasser la levée de boucliers des syndicats de médecins libéraux. Il continue néanmoins de soutenir l’inscription de son propre texte, “plus complet”, à l’agenda de l’Assemblée », indiquent les journalistes.
Elles concluent : « Difficile de voir se dessiner, à ce stade, une issue concrète pour cet imbroglio, autour des deux textes législatifs, avant la fin du second quinquennat d’Emmanuel Macron ».
Jean Cittone s’interroge également dans Le Figaro : « Les médecins seront-ils bientôt contraints dans le choix du lieu où exercer leur activité ? En avril 2025, l’Assemblée nationale a adopté à une large majorité une proposition de loi (PPL) transpartisane en ce sens. Un an plus tard, c’est au tour du Sénat de s’emparer de ce texte ».
Le journaliste rappelle que « cette PPL […] prévoit que l’installation des médecins (libéraux ou salariés) ne pourra se faire qu’en sollicitant l’aval des agences régionales de santé. Dans les zones confrontées à un fort déficit de soignants – les fameux déserts médicaux – l’autorisation sera automatique. En revanche dans les zones les mieux pourvues, un docteur ne pourra s’installer qu’en cas de départ de l’un de ses confrères ».
« Une proposition radicale qui, sans surprise, suscite une importante levée de boucliers parmi les premiers concernés. […] Le Conseil national de l’Ordre des médecins (Cnom) rappelle que cette PPL “ne répond pas aux difficultés d’accès aux soins », mais « risque, au contraire, de les aggraver” », relève notamment Jean Cittone.
Nouveau front commun de la médecine libérale contre la loi Garot
Quentin Haroche
Bien qu’édulcorée par le Sénat, la proposition de loi Garot pour réduire les déserts médicaux continue à faire l’unanimité contre elle au sein du monde médical.
On prend les mêmes et on recommence. Il y a un peu plus d’un an, la proposition de loi portée par le député Guillaume Garot, visant à restreindre considérablement la liberté d’installation des médecins libéraux pour freiner la désertification médicale, avait provoqué une véritable levée de boucliers chez les syndicats de praticiens. Ceci n’avait pas empêché l’Assemblée nationale d’adopter ce texte en première lecture le 7 mai 2025, contre l’avis du gouvernement. Un an plus tard, c’est désormais au Sénat que cette proposition de loi doit être examinée, ravivant la même opposition déterminée du monde médical.
Avant l’examen du texte en séance publique ce jeudi, la commission des affaires sociales du Sénat a quelque peu édulcoré le texte. Dans la version votée l’an dernier par les députés, il était prévu d’interdire purement et simplement aux médecins libéraux de s’installer dans les zones considérées comme suffisamment dotées en médecins, sauf en cas de remplacement d’un confrère. La version adoptée en commission par les sénateurs se veut plus souple. Selon ce texte, un généraliste pourra s’installer dans une zone comptant suffisamment de médecins s’il s’engage à exercer également à temps partiel dans un « désert médical ». Même règle pour un spécialiste, qui pourra également s’installer dans une zone sur-dotée s’il remplace un confrère de la même spécialité.
Les syndicats et le CNOM unis contre la loi Garot
Des concessions qui ne suffisent pas à calmer la colère unanime des syndicats de médecins vis-à-vis de cette loi qui vient limiter leur liberté d’installation. Dans une lettre ouverte adressée aux sénateurs publiée ce lundi, la CSMF regrette le mauvais « signal adressé aux jeunes générations de médecins ». « Nous craignons qu’elles n’encouragent davantage encore le recours au salariat ou à d’autres modes d’exercice, au détriment de la médecine de proximité et du suivi longitudinal des patients » poursuit le syndicat. La confédération syndicale note également qu’une autre mesure controversée de la loi Garot, à savoir le rétablissement de l’obligation de garde pour les libéraux(supprimée en 2002), n’a pas été abrogée par les sénateurs.
Même inquiétude du côté du Conseil national de l’ordre des médecins (CNOM). Selon un discours désormais bien rodé au sein des organisations médicales, l’Ordre estime, dans un communiqué publié le 21 mai dernier, que la loi Garot risque d’être contre-productive et d’aggraver la pénurie de médecins libéraux, alors qu’il faudrait favoriser les mesures incitatives à l’installation. « La proposition de loi Garot ne répond pas aux difficultés d’accès aux soins » écrit ainsi le CNOM. « Elle risque, au contraire, de les aggraver ». « Cette proposition de loi fait peser une charge injustifiée sur les médecins, avec des conséquences directes : affaiblissement des vocations chez les jeunes médecins, recul de l’attractivité de l’exercice libéral etc. À l’heure où l’évolution démographique est dorénavant durable, il est essentiel de consolider cette dynamique en privilégiant des mesures d’incitation et d’organisation coordonnée des soins ».
Loi Garot : « voie d’avenir » ou loi contre-productive ?
Principaux concernés par la mise en place d’une éventuelle régulation à l’installation, les jeunes médecins et les internes sont eux aussi particulièrement mobilisés contre la loi Garot. Dans une tribune publiée ce lundi dans le journal Le Monde, trois médecins membres du syndicat de jeunes médecins généralistes ReAGJIR estiment ainsi que la loi Garot repose sur un mauvais diagnostic. « Cette proposition part du principe que les difficultés d’accès aux soins seraient liées à une mauvaise répartition des médecins, ce qui est faux » expliquent les jeunes praticiens. « Le problème actuel tient, en fait, à un déséquilibre entre la demande de soins et l’offre disponible » poursuivent-ils, indiquant que le nombre d’omnipraticiens a diminué de 7 % depuis 1993, alors que la population augmentait de 21 %.
« En posant mal le problème, les parlementaires vont malheureusement aggraver une situation déjà très difficile et créer de nouveaux freins à l’installation chez nos plus jeunes collègues » estiment ainsi les membres du syndicat ReAGJIR. « Il est démontré que, dans des situations de pénurie comme en France, cela ne permet pas de couvrir tous les besoins du territoire ». Les auteurs de la tribune appellent donc à augmenter le nombre d’omnipraticiens formés et surtout à rendre la médecine générale plus attractive.
Mais dans une France où plus de 6 millions de personnes n’ont pas de médecin traitant, où la désertification médicale progresse et où les délais d’attente pour prendre rendez-vous chez un spécialiste ne cessent de s’allonger, ces réticences des médecins ne sont-elles pas en porte-à-faux avec les besoins des Français, notamment ceux habitant dans les zones rurales ? C’est ce que croit en tout cas un collectif de citoyens, d’élus et de médecins, qui publie, toujours dans Le Monde, une tribune concurrente ce lundi.
Ses auteurs voient en la loi Garot « une voie d’avenir » et rappellent que la régulation à l’installation est appliquée à l’ensemble des autres professionnels de santé. « Les politiques incitatives n’ont pas permis de résorber ce déséquilibre, qui s’est même accentué en dix ans : elles ont même conduit à une forme de concurrence entre collectivités territoriales » analysent les auteurs de la tribune. « Au contraire, la proposition de loi Garot s’inscrit dans un tout. Les mesures qu’elle préconise sont nécessaires et compléteraient utilement les dispositifs existants ou en cours de déploiement »
Quel message trouvera le plus d’écho chez les sénateurs ? Et la loi Garot parviendra-t-elle à tarir l’hémorragie de médecins ? Réponses ce jeudi après-midi et en 2050.
Voir aussi
https://environnementsantepolitique.fr/2026/06/10/75576/
https://environnementsantepolitique.fr/2026/06/09/75364/
Enquête Article réservé aux abonnés Déserts médicaux : pourquoi l’accès aux médecins spécialistes reste sous tension