La députée « insoumise », Mathilde Pinot, accuse la campagne de sensibilisation au cancer du sein de cynisme absolu.

Octobre rose : les accusations de Mathilde Panot reposent-elles sur des faits avérés ?

Implication du lobby des pesticides, lien avec la guerre à Gaza, duplicité des élus porteurs du ruban rose… La députée « insoumise » accuse la campagne de sensibilisation au cancer du sein de « cynisme absolu ». Si elle s’appuie sur des faits attestés, elle effectue des raccourcis. 

Par William Audureau, Stéphane Foucart et Stéphane Mandard

Publié le 13 octobre 2026 à 21h08, modifié hier à 09h05 https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2026/10/13/octobre-rose-les-accusations-de-mathilde-panot-reposent-elles-sur-des-faits-averes_6793172_4355770.html

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La présidente du groupe La France insoumise, Mathilde Panot, lors de la séance des questions au gouvernement, à l’Assemblée nationale, à Paris, le 6 octobre 2026.
La présidente du groupe La France insoumise, Mathilde Panot, lors de la séance des questions au gouvernement, à l’Assemblée nationale, à Paris, le 6 octobre 2026.  JULIEN MUGUET POUR « LE MONDE »

Mathilde Panot a choqué une partie de la classe politique, samedi 10 octobre, en annonçant sur les réseaux sociaux qu’elle ne porterait pas le ruban d’Octobre rose. La présidente du groupe parlementaire de La France insoumise à l’Assemblée nationale entend ainsi dénoncer le « cynisme absolu » de la campagne de sensibilisation au dépistage du sein.

Le 3 octobre, elle avait participé à un rassemblement organisé dans l’Eure, près de l’usine du premier producteur mondial de pesticides, Syngenta, pour dénoncer les « ravages de l’agrochimie » et demander la « sortie des pesticides ». Elle souligne aujourd’hui la proximité de ce groupe avec l’histoire d’Octobre rose.

Les propos de la députée du Val-de-Marne ont suscité une vague d’indignations, de la ministre de la santé, Stéphanie Rist, à la candidate du Rassemblement national (RN) à la présidentielle, Marine Le Pen. Sa critique d’Octobre rose reprend des arguments et des analyses portées par plusieurs organisations, dont Cancer Colère, qui réunit de nombreux malades. Elle s’appuie sur de nombreux éléments qui sont factuellement attestés, même si elle en tire quelques raccourcis, en particulier sur Israël et le lien avec la colonisation.

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Le rôle de l’industrie chimique dans la création d’Octobre rose

Ce que Mme Panot a dit : « Au milieu des années 1980, l’Imperial Chemical Industrie a trouvé son marché de cancer du sein trop restreint. Alors, pour l’élargir et favoriser le dépistage, ils ont lancé la campagne devenue Octobre rose en France. »

Les faits. La National Breast Cancer Awareness Week (« semaine nationale de sensibilisation au cancer du sein »), ancêtre américaine d’Octobre rose, a été organisée pour la première fois du 21 au 27 octobre 1985 par la National Cancer Foundation, une ONG new-yorkaise devenue Cancer Care. Elle se donne alors pour but d’« expliquer aux femmes comment elles devraient s’auto-examiner, quand elles devraient passer une mammographie, quand leur médecin devrait les examiner et quels traitements sont disponibles », raconte alors le New York Times.

L’événement, devenu annuel et étendu à un mois (le National Breast Cancer Awareness Month ou BCAM), a effectivement eu dès le départ pour principal mécène le géant britannique de la chimie Imperial Chemical Industries (ICI), lointain ancêtre de Syngenta, qui le finance à hauteur de plusieurs millions de dollars aux côtés de l’American Cancer Society, une ONG sise à Atlanta.

Depuis 1977, par le biais de l’une de ses filiales, ICI fabrique bien le tamoxifène (ou Nolvadex, son nom commercial), le médicament contre le cancer du sein le plus vendu au monde. Dans une enquête de 1993, Metro Times révèle qu’en finançant l’événement, la firme s’offre surtout un droit de veto sur le message diffusé par le BCAM. C’est ainsi que depuis ses débuts, l’événement insiste sur le dépistage du cancer du sein, mais ne met jamais en cause le rôle cancérogène des pesticides ou des polluants environnementaux.

Ce positionnement sera repris par Octobre rose – nom sous lequel le National Breast Cancer Month est importé en France en 1994, à l’initiative du groupe de cosmétique Estée Lauder et du magazine féminin Marie France.

Les liens entre le lobby des pesticides et les médicaments contre le cancer

Ce que Mme Panot a dit : « Syngenta s’appelait avant l’Imperial Chemical Industries, qui fabriquait notamment des pesticides comme le DDT, un perturbateur endocrinien et cancérogène. Mais l’ancêtre de Syngenta commercialisait aussi un traitement contre le cancer du sein. Ils vendent le poison qui vous rend malade, et ils vous vendent ensuite le traitement pour cette même maladie. Voilà comment les empoisonneurs font double profit. »

Les faits : Dans Pink Ribbons, Inc : Breast Cancer and the Politics of Philanthropy (University of Minnesota Press, 2006), la sociologue américaine Samantha King, professeure à la Queen’s University (Ohio), rappelait que l’ICI a été à la fois :

  • Le fabricant du tamoxifène, une pilule contraceptive qui s’est révélée davantage efficace comme médicament contre le cancer du sein ;
  • L’un des principaux producteurs d’acétochlore, un herbicide cancérigène, ainsi que de nombreux produits à base de chlore qui ont été associés au cancer du sein, comme le célèbre DDT.

Ce n’est toutefois plus le cas depuis plus de vingt-cinq ans. Les activités pharmaceutiques et agrochimiques d’ICI ont été séparées en 1999-2000 entre deux groupes qui n’ont aujourd’hui plus aucun lien :

  • Les activités pharmaceutiques ont été reprises par AstraZeneca, qui commercialise toujours le tamoxifène ;
  • Les activités agrochimiques ont été regroupées au sein de Syngenta, un groupe passé sous pavillon chinois en 2016.

Il n’y a donc plus de « double profit » depuis 2000.

Comment les activités du groupe ICI ont évolué

Le lien supposé de Syngenta avec la colonisation israélienne

Ce que Mme Panot a dit : « Syngenta, c’est aussi sa filiale israélienne Adama, qui produit des pesticides génériques. Syngenta est donc étroitement lié au projet d’expansion coloniale d’Israël qui épand massivement des pesticides pour détruire les terres palestiniennes et libanaises. »

Les faits : En février, l’ONU a alerté sur l’épandage par l’armée israélienne de pesticides sur les terres agricoles du sud du Liban, et sur les conséquences humanitaires et environnementales sur les populations locales. Depuis plusieurs années, Israël utilise en effet l’épandage pour désherber à ses frontières, y compris à Gaza, officiellement afin de maintenir une zone tampon dans laquelle aucun assaillant ne puisse se cacher.

Sommé de détailler ces opérations, le ministère israélien de la défense a reconnu avoir recouru à trois herbicides différents, dont le glyphosate de Monsanto et le Diurex, commercialisé par Adama, un fabriquant israélien appartenant au groupe Syngenta. Pour autant, difficile de conclure, avec Mme Panot, que Syngenta est « étroitement lié[e] » à un projet expansionniste israélien, accusation qui du reste n’a pas grand rapport avec le cancer du sein. « Adama n’a aucun lien avec, et ne possède aucune information sur quelque activité militaire israélienne que ce soit. Les produits phytosanitaires d’Adama sont vendus exclusivement pour un usage agricole autorisé, aux producteurs agréés et aux distributeurs agréés », s’est défendu le groupe chinois sur son site officiel.

Les chiffres du cancer du sein en France

Ce que Mme Panot a dit : « La France est le deuxième pays au monde le plus touché par le cancer du sein, avec 1 million de femmes concernées. C’est le cancer le plus mortel chez les femmes et le nombre de femmes concernées explose depuis trente ans. »

Les faits : La France est effectivement le pays du monde où l’incidence du cancer du sein (103,4 nouveaux cas par an pour 100 000 habitants) est la plus élevée juste derrière l’Australie (103,5), selon les données les plus récentes du Centre international de recherche sur le cancer de l’Organisation mondiale de la santé. Chez les moins de 50 ans, la France est même en tête du classement, et il ne s’agit pas d’un biais de surdiagnostic : la France est loin d’être le pays européen qui dépiste le plus.

Le cancer du sein est le cancer le plus fréquent en France et la première cause de mortalité par cancer chez les femmes (12 765 décès par an). Entre 1990 et 2023, le nombre de cas a plus que doublé dans l’Hexagone. A peine plus de la moitié (51 %) de cette augmentation est due au vieillissement ou à l’augmentation de la population, selon Santé publique France.

En France, les principaux facteurs de risque comportementaux (au premier rang desquels l’alcool, le surpoids et les traitements hormonaux, selon l’Institut national du cancer) n’expliquent qu’environ un tiers des quelque 61 000 cas diagnostiqués chaque année. Parmi les polluants environnementaux, certains pesticides sont suspectés d’être des facteurs de risques.

Les élus qui soutiennent à la fois Octobre rose et les pesticides

Ce que Mme Panot a dit : « La Macronie, la droite et l’extrême droite s’épinglent la poitrine de rose quelques semaines après avoir voté la réintroduction de deux pesticides qui s’attaquent directement au cerveau des enfants, alors qu’ils soutiennent les directives européennes Omnibus qui vont faire exploser le nombre de pesticides autorisés en Europe, alors que le Rassemblement national a voté contre la prise en charge totale des traitements du cancer du sein par l’Assurance-maladie. »

Les faits : Mathilde Panot fait référence à plusieurs discussions législatives récentes. D’une part, la loi d’urgence agricole, dite « Duplomb 2 », qui autorise à titre dérogatoire la réintroduction de l’acétamipride et le flupyradifurone, deux insecticides très décriés. Le texte a été voté par le Parlement en juillet grâce à l’appui de la droite, de l’extrême droite, du gouvernement et de la majorité des macronistes.

D’autre part, deux paquets législatifs ont été présentés en 2025 par la Commission européenne, baptisés « Omnibus X » et « Omnibus VI ». Le premier vise à déréglementer les pesticides jugés « dangereux » par les scientifiques et les médecins. Le second, en cours d’élaboration, vise à assouplir la réglementation des substances cancérogènes présentes dans les cosmétiques. Il prévoit notamment d’allonger considérablement les délais de retrait des molécules cancérogènes présentes dans les cosmétiques, parfums et produits d’hygiène corporelle. Les deux textes ont été portés par la droite et l’extrême droite, et bénéficient du soutien d’une partie de Renew Europe, le groupe au sein duquel siège le parti macroniste Renaissance.

Enfin, en mai 2024, le RN s’est effectivement opposé, avec Renaissance, à la prise en charge des dépassements d’honoraires dans le traitement du cancer du sein, craignant leur généralisation. Cette disposition n’était donc pas présente dans la version finale du texte de loi améliorant la prise en charge du cancer du sein, approuvé à l’unanimité par tous les groupes, dont le RN, en janvier 2025.

William Audureau,  Stéphane Foucart et  Stéphane Mandard

Voir aussi:

La députée « insoumise », Mathilde Pinot, accuse la campagne de sensibilisation au cancer du sein de  cynisme absolu. https://environnementsantepolitique.fr/?p=81749

https://environnementsantepolitique.fr/2026/10/13/octobre-rose-occulte-les-causes-environnementales-du-cancer-du-sein-qui-ne-relevent-pas-de-choix-individuels-amelie-cadier-loriaud-philosophe-et-medecin/

https://environnementsantepolitique.fr/2026/10/07/les-chiffres-noirs-doctobre-rose-la-france-tait-la-hausse-catastrophique-du-nombre-de-cancers-du-sein/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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