La France est le deuxième pays au monde le plus touché par le cancer du sein. Et le nombre de cas augmente encore plus vite chez les moins de 40 ans. Pour expliquer ces chiffres, les comportements individuels des femmes sont montrés du doigt, tandis que les risques environnementaux sont tus.
Mercredi 30 septembre au soir, la tour Eiffel s’est illuminée de la couleur d’Octobre rose, la campagne de prévention et d’information sur le cancer du sein. La liste des objets qui se parent de rose chaque année à la même période est une interminable liste à la Prévert : les sachets en papier du boulanger, les sets de table au restaurant, les kakémonos à l’entrée des supermarchés, les rubans au revers des vestes des politiques, les chasubles des coureurs et de coureuses aux quatre coins de France, etc.
Côté mécénat, la campagne est « très efficace », explique La Ligue contre le cancer, qui anime des comités locaux de soutien aux malades et finance la recherche. Bilel Ben Hassine, directeur marketing chargé de la collecte de fonds, explique que le mois d’octobre représente « 15 % de la collecte annuelle » de la Ligue.

« On reçoit beaucoup de sollicitations d’entreprises qui nous proposent des partenariats du type “un produit acheté, un euro pour la Ligue”, détaille-t-il.Nous posons un cadre éthique, car certaines démarches sont très marketing. Par exemple, au niveau local, des bars contactent nos comités et leur proposent de vendre des cocktails roses. Une discussion est possible si le cocktail est sans alcool. » Plus original encore : « Un transporteur routier nous a proposé de peindre les garde-boue de ses camions en rose… »
Dépistage, inégalités : les échecs d’Octobre rose
Côté santé publique, en revanche, le message d’Octobre rose semble s’être dilué dans le « pinkwashing ». Sa principale raison d’être est la promotion du dépistage organisé du cancer du sein, qui s’adresse aux femmes de 50 à 74 ans. Après s’être effondré en 2020, année de confinements, il n’a jamais retrouvé son niveau d’avant-covid. En 2011, 52,3 % des femmes éligibles au dépistage y participaient ; elles ne sont plus que 44 % en 2024. Au Danemark, 83 % des femmes se font dépister, 56,5 % en moyenne en Europe.
Le ramdam d’Octobre rose échoue encore à inverser les inégalités de santé : entre 2015 et 2020, parmi les 10 % de femmes les plus aisées, 48,1 % ont réalisé leurs examens tous les deux ans. Mais le chiffre chute à 33,1 % parmi les 10 % de femmes les plus modestes, selon une étude de la Drees, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques du ministère de la santé.
En 2023, 61 214 nouveaux cancers du sein ont été diagnostiqués en France, 12 765 femmes en sont mortes, selon l’Institut national du cancer (Inca), l’autorité de santé chargée de produire des données de surveillance sur les cancers, et de les rendre accessibles au grand public. Seulement, l’Inca tait l’essentiel.
On voit désormais des jeunes femmes de moins de 25 ans qui sont frappées par le cancer alors qu’elles sont encore étudiantes. On est un peu dépassées, c’est très inquiétant.
Mélanie Courtier, directrice de Jeune et rose
L’Inca ne dit pas que, juste derrière l’Australie, la France a été en 2024 le pays où les femmes ont été le plus touchées par le cancer du sein au monde, selon le Centre international de recherche sur le cancer (Circ). Cette année-là, 103,4 femmes sur 100 000 ont été diagnostiquées d’un cancer du sein, contre 92,5 sur 100 000 au Danemark par exemple.
Ce taux d’incidence calculé par le Circ a augmenté de 42,5 % entre 1990 et 2023 en France, selon une étude parue dans le journal Lancet Oncology en 2026. Alors que le vieillissement de la population des femmes françaises fait naturellement augmenter le nombre des cancers du sein, puisqu’ils sont plus fréquents avec l’âge, la méthode de calcul du Circ a été élaborée pour gommer cet effet. C’est donc bien le risque d’avoir un cancer qui augmente en France, quelle que soit la classe d’âge.
Dans la grande majorité des pays riches, au contraire, cette incidence a baissé entre 1990 et 2023 : − 31,7 % au Danemark, − 28,1 % aux États-Unis, − 24,7 % au Canada, − 22,8 % en Belgique, − 20 % en Suisse, − 13,1 % au Royaume-Uni, etc.
La France est le second pays où le risque de cancer du sein est le plus élevé
Nombre de cas pour 100 000 habitantes, tous âges confondus, en 2024

En revanche, pour la catégorie des femmes de moins de 50 ans, le risque d’avoir un cancer du sein augmente partout dans le monde. Et la France est cette fois en tête au niveau mondial, toujours selon les données du Circ. En octobre 2025, est parue une étude française, conduite à partir des données de vingt-huit registres locaux du cancer en France.
Ses résultats sont consternants : les taux d’incidence du cancer du sein, entre 1990 et 2023, sont en hausse de 63 % chez les femmes de 30 ans (16,1 cas pour 100 000 habitant·es en 1990, 26,3 en 2023), et de 32 % chez les femmes de 40 ans (98,7 cas pour 100 000 habitant·es en 1990 et 131,2 en 2023).
La France est le pays où le risque de cancer du sein est le plus élevé chez les femmes de moins de 50 ans
Nombre de cas pour 100 000 habitantes en 2024

Mélanie Courtier est cofondatrice et directrice de l’association Jeune et rose,un collectif de patientes atteintes d’un cancer avant 45 ans, créé en 2017. Elle est témoin de cette accélération du cancer du sein en France. « Les premières années, on était une vingtaine en tout, souligne-t-elle. Aujourd’hui, on a plus de 2 000 adhérentes, et on accompagne plus de 1 500 femmes chaque année. On voit désormais des jeunes femmes de moins de 25 ans qui sont frappées alors qu’elles sont encore étudiantes. On est un peu dépassées, c’est très inquiétant. »
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Des médecins restent dans l’ignorance de cette hausse rapide des cancers du sein chez les jeunes femmes, selon Mélanie Courtier : « Certains continuent à refuser des mammographies à des jeunes femmes qui observent quelque chose qui les inquiète : un changement dans l’aspect des seins, une grosseursur le sein, l’aisselle ou le buste, comme un petit caillou sous les bras. Ilscontinuent à leur dire : “Vous être trop jeune pour avoir un cancer du sein.” Des jeunes femmes n’ont jamais eu de palpation de leurs seins par un médecin ou n’ont jamais été sensibilisées à l’autopalpation. » Ce geste simple est pourtant efficace et devrait être pratiqué régulièrement par toutes les femmes (ici la fiche pratique de la Ligue contre le cancer).
« On est les premiers au monde, et cela ne fait pas bouger un fil du système de santé », enrage André Cicolella, toxicologue et président du Réseau environnement santé, qui alerte depuis plusieurs années sur ces mauvais chiffres français.
L’Inca ne parle que des causes comportementales. Il montre du doigt le style de vie des femmes françaises. C’est du sexisme.
André Cicocella, toxicologue et président du Réseau environnement santé
L’Inca élude-t-il des chiffres qui devraient servir d’alerte de santé publique ? La présidente de l’institut reconnaît, en réponse aux questions de Mediapart, que « l’incidence des cancers du sein en France est parmi les plus élevées au monde ». En ce qui concerne les jeunes femmes, elle estime que « l’augmentation de l’incidence est observée dans l’ensemble des tranches d’âge et n’est pas spécifique aux femmes jeunes. Une hausse similaire est observée chez les femmes de 75 ans et plus. Elle est plus modérée dans les autres classes d’âge »(lire l’intégralité de ses réponses ici).
Les facteurs de risque du cancer du sein avancés par l’Inca sont aussi sujets à controverse. Dans son « Panorama des cancers » 2026, l’institut liste « l’âge, les antécédents médicaux personnels et familiaux, la consommation d’alcool et de tabac, le surpoids et le manque d’activité physique, certains traitements hormonaux de la ménopause, des prédispositions génétiques, ne pas avoir allaité ».
« L’Inca ne parle que des causes comportementales, dénonce le toxicologue André Cicocella. Il montre du doigt le style de vie des femmes françaises. C’est du sexisme. Ces facteurs de risque n’expliquent pas les mauvais chiffres en France. Les femmes françaises sont dans la moyenne européenne pour l’alcool, le tabac, l’obésité ou la sédentarité. C’est du déni. L’Inca doit arrêter de cacher les sources environnementales d’exposition aux cancers. »
En réponse à ces critiques, l’oncologue et présidente de l’Inca Suzette Delaloge défend son institution : « L’Institut national du cancer ne peut communiquer que sur ce qui est certain, avéré, démontré, en particulier lorsqu’il s’agit d’essayer de contrer les facteurs favorisant la survenue de cancers. Il ne s’agit en aucun cas de dire : “Le cancer est de votre faute”, ce qui est totalement faux ! Il s’agit de dire à l’ensemble de la population : voici ce que nous connaissons de façon certaine et qui peut contribuer à diminuer les risques de cancer du sein selon l’état des connaissances. »
Mélanie Courtier, de l’association Jeune et rose, reconnaît à l’Inca une« évolution » de discours. Malgré une déconnexion du réel qui persiste :« Quand ce sont des jeunes femmes de 25 ou 30 ans qui tombent malades, alors qu’elles ne fument pas, qu’elles font du sport, forcément on se pose des questions. »
La recherche sur les causes environnementales avance
Des données scientifiques sur les causes environnementales des cancers existent pourtant. « Petit à petit, des toxicologues ou des épidémiologistes mettent au jour des facteurs d’exposition environnementaux et professionnels,indique Marc Billaud, directeur de recherche émérite au CNRS et affilié au Centre de recherche en cancérologie de Lyon. Le rôle de la pilule et des traitements hormonaux de la ménopause dans le sur-risque de cancer du sein est bien établi. Le travail de nuit est également reconnu comme un facteur de risque de cancer du sein par le Circ. Des décisions de justice ont d’ailleurs reconnu le caractère professionnel de cancers du sein d’infirmières ou récemment d’une hôtesse de l’air, qui était également exposée au rayonnement cosmique, une source de rayonnements ionisants, lui aussi reconnu comme cancérogène. »
Le lien entre la pollution de l’air et le cancer du sein se précise également. « Il existe de nombreuses études et de solides méta-analyses », assure l’épidémiologiste Delphine Praud. Elle travaille au département « prévention cancer environnement » du centre Léon-Bérard à Lyon.
Elle conduit le projet Xenair, une étude cas-témoins qui compare les expositions à des polluants dans l’air de 5 222 femmes diagnostiquées d’un cancer du sein à celles de 5 222 femmes indemnes. Les résultats sont synthétisés dans une étude publiée en janvier 2026 dans la revue BMC Medicine qui s’intéresse à sept polluants. Le sur-risque le plus significatif de cancer du sein est trouvé chez les femmes exposées au dioxyde d’azote, aux particules fines et au PCB 153. L’étude met aussi en évidence une « association significative » entre le cancer du sein et l’exposition à sept polluants combinés.
Coautrice de cette étude, Delphine Praud explique que « la pollution de l’air a été reconnue par le Circ en 2013 comme cancérogène certain pour le cancer du poumon. Pour le cancer du sein, il y a aujourd’hui beaucoup d’études et de méta-analyses, mais il faut attendre une réévaluation par le Circ. Cela prend du temps. L’année prochaine, il va s’intéresser aux métaux, dont le cadmium, qui est aussi présent dans l’air. »
Les risques pris par toutes les femmes qui travaillent au service des autres sont méconnus : les coiffeuses, les esthéticiennes, les femmes de ménage, etc.
Marie-Christine Cabrera-Limame, infirmière du travail
« Derrière l’épidémie de cancer du sein », il y a le rôle « méconnu du travail » : c’est ce qu’affirment dans l’ouvrage collectif Ce que le travail fait aux femmes (Les Éditions de l’atelier, 2026) des historien·nes, sociologues, infirmières, infirmiers, syndicalistes, avocat·es, juriste et ingénieur·es, qui tous et toutes participent au Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle en Seine-Saint-Denis (Giscop 93).
« Les cancers professionnels sont étudiés et reconnus essentiellement dans les professions masculines : les mineurs, les travailleurs du bâtiment, etc. Ils sont au contraire méconnus chez les femmes, notamment le cancer du sein », explique Marie-Christine Cabrera-Limame, infirmière du travail et coautrice du livre. Sont notamment passés sous silence les cancers du sein professionnels des soignantes, exposées au travail de nuit et à des produits cancérogènes.
« Dans sa carrière, une soignante est exposée à cinq ou six cancérogènes, assure-t-elle. Quand j’étais infirmière en service de soins dans les années 1990, je préparais sans aucune précaution des perfusions de médicaments anticancéreux. On n’avait aucune conscience du risque. »
Sont également méconnus « les risques pris par toutes les femmes qui travaillent au service des autres : les coiffeuses, les esthéticiennes, les femmes de ménage, qui manipulent des produits contenant beaucoup de perturbateurs endocriniens », comme les bisphénols, les phtalates, les formaldéhydes, les pesticides, les PFAS.
La sociologue du travail Annie Thébaud-Mony estime que « l’Inca persiste dans une interprétation simpliste de la causalité qui néglige l’importance des conditions de travail et des expositions domestiques et environnementales ». Cinglante, elle dénonce « un parti pris idéologique bien éloigné de la rigueur scientifique que l’on est en droit d’attendre ».
Interrogée par Mediapart (lire l’interview ici), la présidente de l’Inca Suzette Delaloge n’en démord pas : « Les pistes environnementales et d’expositions diverses sont multiples et il est hélas à ce jour difficile de faire la démonstration de l’action de chaque substance ou exposition individuelle. »
Marc Billaud, directeur de recherche émérite au CNRS et au centre de lutte contre le cancer Léon-Bérard, regrette cette défiance. « Les médecins nous opposent souvent que le niveau de preuve n’est pas suffisant, déplore-t-il. C’est de la méconnaissance. Ils sont très peu formés à la santé environnementale et professionnelle, et ils sont peu investis dans ces recherches. Faut-il attendre la preuve irréfutable pour appliquer le principe de précaution et réglementer ? »