Chez les femmes victimes de cancer du sein, la colère monte
la maladie les frappe, elles sont sans cesse renvoyées à leur responsabilité individuelle. Et pour guérir, elles sont encouragées à être fortes. Trois femmes démontent ces clichés et politisent leur maladie.
7 octobre 2026 à 10h08 https://www.mediapart.fr/journal/france/071026/chez-les-femmes-victimes-de-cancer-du-sein-la-colere-monte
« Octobre« Octobre colère », c’est ainsi que Cancer colère propose de rebaptiser la campagne annuelle de sensibilisation au cancer du sein. « Non pas pour stigmatiser les personnes qui y trouvent du réconfort, mais pour dénoncer un système qui se moque de notre santé, et qui nous demande, en plus, d’être belles et de nous taire », explique Fleur Breteau, porte-parole de ce collectif qui réunit des malades, dont « beaucoup de femmes », et qui dénonce les causes environnementales des cancers.
Octobre rose met en scène des femmes habillées de rose qui courent, sautent, rient. « Comme si on ne mourait plus du cancer du sein, enrage Fleur Breteau. J’ai perdu ma binôme de Cancer colère, Morgane, qui est décédée en juin d’une récidive de son cancer du sein. Elle avait 36 ans. » En 2023, 61 214 femmes ont été diagnostiquées d’un cancer du sein en France, 12 765 femmes en sont mortes.

Fleur Breteau, porte-parole de Cancer colère, lors d’une manifestation à Paris, le 11 février 2026. © Photo Valerie Dubois / Hans Lucas
« Vous savez qui a créé Octobre rose ? Un fabricant de pesticides ! », nous apprend Fleur Breteau. La campagne est née aux États-Unis en 1985 d’un partenariat entre l’American Cancer Society, une organisation de lutte contre le cancer, et l’entreprise britannique Imperial Chemical Industries.
Créée en 1926, cette multinationale a développé des engrais, des peintures, des plastiques, des additifs alimentaires, des parfums, des médicaments. En 1993, la branche médicaments et pesticides a pris son indépendance pour devenir Zeneca, à son tour scindée en deux : les pesticides d’un côté, aujourd’hui détenus par la multinationale Syngenta ; les médicaments de l’autre, avec AstraZeneca, un géant pharmaceutique. « Contre mon cancer du sein, je prends le tamoxifène d’AstraZeneca,confie Fleur Breteau. Ceux qui ont balancé partout du lindane et du DTT [deux insecticides toxiques et cancérigènes interdits en France et dans de nombreux pays – ndlr] se sont dit qu’il y avait un marché avec le cancer. »
Un semi-marathon sous chimiothérapie
En France, Octobre rose a été lancé en 1994 par le magazine Marie-Claire et l’entreprise de cosmétiques Estée Lauder. La campagne de communication a imposé un récit : « Des femmes qui deviennent plus fortes grâce à leur cancer, explique Marie Négré-Desurmont, diagnostiquée d’un cancer du sein en 2021, à 28 ans. Au début, j’ai adhéré et j’ai eu l’impression qu’on se souciait de moi. J’ai même couru un semi-marathon sous chimiothérapie avec un dossard rose. Aujourd’hui, je me rends compte que c’était pour rassurer mon entourage. Ils m’ont vu courir, rire, ils se sont dit que ça allait aller. D’ailleurs, certains me disent aujourd’hui que j’ai survécu parce que j’ai été forte. La réalité est que j’ai survécu parce que j’ai fait des chimiothérapies et qu’on m’a enlevé un sein. »
En cherchant sa responsabilité individuelle, on évite la question politique de la responsabilité collective.
Marie Négré-Desurmont, journaliste et anthropologue
Journaliste, anthropologue, elle a fait de ses réflexions un texte fort dans Terrestre. La revue des écologies radicales. Elle y cite la poétesse afro-américaine et lesbienne Audre Lorde, morte d’un cancer du sein en 1992, dans son Journal du cancer, paru en 1980 : « Il est plus facile d’exiger des gens qu’ils soient heureux que d’assainir l’environnement. Partons à la recherche de la joie n’est-ce pas, plutôt que d’une nourriture saine, d’un air propre et d’un avenir moins fou sur une terre vivable. »
En 2026, les femmes atteintes d’un cancer sont sans cesse renvoyées à leur responsabilité personnelle. « Des proches m’ont parlé de marelation difficile avec mon frère, d’un rapport trop fusionnel avec ma mère », explique Marie Négré-Desurmont. Et en miroir, « presque toutes se trouvent une raison de s’être “fait un cancer”, poursuit-elle. Elles auraient trop fumé, trop travaillé, elles ne se seraient pas assez écoutées. C’est naturel de chercher des raisons. Mais en cherchant sa responsabilité individuelle, on évite la question politique de la responsabilité collective. »
L’impensé de l’environnement
Ce réflexe est hérité de la pensée médicale, selon Amélie Cadier-Loriaud. Médecin radiologue, spécialiste de l’imagerie de la femme, elle est aussi doctorante en philosophie. Elle vient de publier Nos corps politiques (Éditions du Seuil), où elle dynamite l’approche individuelle de la santé. « Face à l’épidémie de cancer actuelle, poursuit-elle, les médecins cherchent des causes génétiques, hormonales. Puis ils mettent en cause les comportements des femmes, qui prennent la pilule, sont trop sédentaires, fument et boivent plus… Pour les médecins, l’environnement est un impensé. Il y a des cours en santé environnementale qui arrivent dans les facs, mais de quelques heures seulement, c’est dérisoire. »
Sportive, non fumeuse, buvant rarement de l’alcool, malade à 28 ans, Marie Negré-Desurmont s’est naturellement interrogée sur son environnement : « Je suis parisienne, j’ai vécu toute ma vie dans un air pollué. Quand j’étais petite, on m’a donné des biberons avec des tétines aujourd’hui interdites. J’ai eu des jouets en plastique bourrés de perturbateurs endocriniens », énumère-t-elle. La liste n’est pas exhaustive : « Il n’y a pas une cause du cancer, mais de multiples causes. »
Je n’ai plus le droit d’être fragile. Le monde du travail n’en a rien à faire des malades.
Aurélie Gil, diagnostiquée d’un cancer du sein en 2020
Quand elle a été diagnostiquée, à 43 ans, Aurélie Gil n’a pas eu le loisir de se poser beaucoup de questions : « J’étais la maman solo d’un petit garçon de 5 ans et demi. J’étais dans une détresse totale vis-à-vis de mon fils. Pour lui, je n’ai pas eu d’autre choix que d’être une battante. Même pendant la chimiothérapie, la chose la plus dure que j’ai eu à affronter dans ma vie, j’ai dû trouver du positif. »
Elle aussi a d’abord adhéré à Octobre rose : « J’y ai trouvé un sentiment d’appartenance, je voulais témoigner et aider les autres. » Cinq ans plus tard, son engagement n’a pas faibli. Celle qui vit à Belfort (Territoire de Belfort) est toujours bénévole à la Ligue contre le cancer : « Je rencontre des femmes bien plus précaires que moi, dans des situations impossibles », raconte-t-elle.
Mais la colère lui est montée d’un coup quand elle a entendu Fleur Breteau interpeller les député·es en juillet 2025. « Ses mots étaient tellement forts… Ce qu’elle a dit sur le manque de considération est tellement juste, j’en suis encore émue. » Elle aussi est convaincue que l’environnement joue un rôle majeur : « Avec tous les cancers chez les jeunes, ce n’est pas possible autrement. »
Elle dresse une longue liste de ses colères à elle.« Les inégalités d’abord. La chimiothérapie est remboursée. Mais il y a une grande différence entre ceux qui peuvent se payer les médicaments contre les effets secondaires, une perruque, le vernis pour protéger les ongles, et les autres. J’ai dû aller dans le privé pour me faire reconstruire mon sein. J’en suis à ma quatrième opération. Ça m’a coûté 3 100 euros, j’ai dû faire un crédit à la consommation. J’ai repris le travail à temps plein, mais j’ai toujours des séquelles, cinq ans après : des lésions pulmonaires. Tous les trois mois, je dois aller à Mulhouse ou Strasbourg, à plus de 100 kilomètres, pour faire un PET scan. Mais je n’ai plus le droit d’être fragile. Le monde du travail n’en a rien à faire des malades. »
Jonathan Grondin, psychologue à l’Institut universitaire du cancer de Toulouse, est coauteur avec deux autres psychologues du podcast « Vulnérables mais pas coupables », imaginé pour alléger le poids des injonctions autour du cancer du sein, toutes relayéees par Octobre rose. Selon Jonathan Grondin, « Octobre rose donne à voir une figure de la malade très normée, combattante, souriante et héroïque. Mais pour celles qui ont peur, qui se résignent ou qui ne peuvent pas tenir ce rôle, cette représentation devient écrasante et produit de la culpabilité. Cette figure de “guerrière héroïque” suppose aussi que les femmes continuent à tenir leur rôle social, familial et affectif malgré l’épuisement. Il faudrait rester présentable, rassurer les proches et les soignants, mais aussi continuer à faire tourner le quotidien familial sans trop de désordre. On entend encore que le moral jouerait un rôle dans l’efficacité des traitements. C’est faux. » Le podcast offre une issue de secours : « Il ne s’agit plus seulement de se demander “ pourquoi moi ? ” mais bien “ Pourquoi nous ?” »
2,9 % des études épidémiologiques sur les cancers professionnels concernent exclusivement les femmes.
Avec un peu de recul, Aurélie Gil a revisité sa vie percutée par le cancer. « J’étais coordonnatrice en protection de l’enfance dans une maison qui accueille des enfants placés jour et nuit. Chaque semaine, je travaillais deux jours le matin, deux jours l’après-midi et une nuit, pendant quinze ans. Je sais que ces horaires décalés sont un risque de cancer. »
L’infirmière du travail Marie-Christine Cabrera-Limame est coautrice du livre Ce que le travail fait aux femmes. Au cœur de l’épidémie de cancer du sein (Éditions de l’atelier), un travail collectif mené avec des historien·nes, sociologues, syndicalistes, avocat·es, juristes et ingénieur·es, qui tous participent au Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle en Seine-Saint-Denis (Giscop 93). Ils et elles y révèlent le « rôle méconnu du travail » dans l’épidémie de cancers du sein. Et pour cause : seulement « 2,9 % des études épidémiologiques sur les cancers professionnels concernent exclusivement les femmes… ».
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« Aux soignantes, coiffeuses, esthéticiennes, femmes de ménage, les médecins tiennent des discours moralisateurs et stigmatisants,dénonce Marie-Christine Cabrera-Limame. « On entend : “Mais comment, madame, vous ne faites pas de sport ?” Déjà, “madame” a une double journée de travailleuse et de mère de famille. C’est un peu dur de trouver du temps pour aller courir. Et surtout, ce discours dominant stigmatisant empêche de faire le lien avec les conditions de travail. » Horaires décalés, perturbateurs endocriniens, radiations ionisantes : leur exposition à des cancérogènes plus ou moins certains est pourtant multiforme.
Marie-Christine Cabrera-Limame donne un autre exemple, celui du chlordécone, ce pesticide écotoxique et persistant utilisé dans la culture de la banane aux Antilles françaises, qui a durablement pollué le sol et les eaux. « On parle beaucoup du cancer de la prostate des hommes, et c’est normal. Mais on ne parle pas des femmes qui sont pourtant très touchées par le cancer du sein en Martinique et en Guadeloupe. Il n’y a pas de données. Une étude devait être menée, mais elle a perdu ses financements… »
L’argent va ailleurs, dans « l’innovation thérapeutique », rappelle la radiologue et philosophe Amélie Cadier-Loriaud. Le Keytruda, le médicament anticancéreux le plus vendu au monde, coûte à l’assurance-maladie environ 70 000 euros par patient·e. « Le capitalisme nous propose plein de solutions marchandes pour nous donner une illusion de contrôle et de maîtrise sur notre santé. Faire de la prévention et avoir un environnement favorable à la santé coûterait sans doute moins cher. Mais on a des politiques qui renoncent à réguler le marché. Sans doute parce que cela remettrait en question notre manière d’habiter la planète. »