« Octobre rose occulte les causes environnementales du cancer du sein, qui ne relèvent pas de choix individuels »(Amélie Cadier-Loriaud philosophe et médecin).

Amélie Cadier-Loriaud, radiologue : « Octobre rose occulte les causes environnementales du cancer du sein, qui ne relèvent pas de choix individuels »

Dans un entretien au « Monde », la médecin, doctorante en philosophie, autrice de « Nos corps politiques », invite à penser la santé comme un bien commun et à dépasser la vision individualiste d’un « capital santé à faire fructifier ». 

Propos recueillis par Stéphane Foucart et Stéphane Mandard

Hier à 18h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/12/amelie-cadier-loriaud-radiologue-octobre-rose-occulte-les-causes-environnementales-du-cancer-du-sein-qui-ne-relevent-pas-de-choix-individuels_6792690_3232.html

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Amélie Cadier-Loriaud.
Amélie Cadier-Loriaud. YANN LEGENDRE

« J’ai écrit un livre car je ne sais pas construire de barricades », explique Amélie Cadier-Loriaud en conclusion de son premier essai. Dans Nos corps politiques. Ce que le capitalisme fait à notre santé (Seuil, 272 pages, 19,50 euros), la médecin radiologue et doctorante en philosophie montre comment le néolibéralisme influence notre perception de ce qu’est la santé, en la réduisant à un capital individuel, rendant ainsi les individus seuls responsables de leur destin sanitaire.

Des effets délétères ignorés des pollutions environnementales, à ceux des politiques publiques sur le travail ou le logement qui fragilisent les plus vulnérables, en passant par la rationalisation économique du système de soins, Amélie Cadier-Loriaud montre que les choix politiques laissent une empreinte profonde dans le « corps biologique » des sociétés.

Vous êtes radiologue, spécialiste en imagerie de la femme, et vous expliquez pourtant avoir un sentiment « mitigé » à propos d’Octobre rose, la campagne annuelle de mobilisation pour le dépistage du cancer du sein. A quoi tiennent vos réserves ?

Je ne peux pas dire que je suis contre, dans le sens où cet espace de parole et de médiatisation autour du cancer du sein est important. On ne peut pas dire qu’Octobre rose ne sert à rien. En revanche, il est très dommage que cette campagne soit principalement destinée à enjoindre aux femmes de se faire dépister : cette injonction occulte d’une certaine manière d’autres problèmes, qui dépassent les comportements individuels.

Je suis radiologue, je fais des mammographies toute la journée, et je constate, en écoutant mes patientes, toute la difficulté que certaines éprouvent à simplement accéder à la mammographie. J’exerce à Bordeaux et certaines font deux heures de route pour venir faire l’examen, parce qu’il n’existe aucune possibilité de le faire près de chez elles. Pourquoi Octobre rose [dont la première campagne en France a eu lieu en 1994] ne permet-il pas d’aborder aussi cette simple question, posée au système de soins plutôt qu’aux individus ? Ce serait d’autant plus important qu’on est face à un risque de financiarisation de l’imagerie médicale, avec à la clé une possible aggravation des difficultés d’accès à ces examens.

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Surtout, on ne profite pas d’Octobre rose pour parler des causes environnementales du cancer du sein. Cela fait un ou deux ans que cette problématique commence à émerger, notamment grâce à des collectifs comme Cancer Colère [fondé en février 2025 par Fleur Breteau], mais elle reste largement ignorée des pouvoirs publics et même d’une grande part de la communauté médicale.

Il faudrait aussi parler de tous les facteurs de risque que sont la pollution de l’air, les pesticides, les PFAS [substances per- et polyfluoroalkylées, ou « polluants éternels »], les perturbateurs endocriniens, etc. C’est-à-dire de tout ce à quoi on est exposé dans notre environnement et qui peut contribuer au cancer. Or, tout cela ne dépend pas de choix individuels, mais de décisions politiques.

Pourquoi les causes structurelles, politiques, du cancer sont-elles absentes du débat public, comme vous le déplorez dans votre livre ?

Il y a d’abord une méconnaissance terrible de ces enjeux de la part du corps médical. Au cours de notre formation, on nous apprend à raisonner selon un modèle centré sur le fonctionnement biologique de chaque organe et de chaque individu. C’est comme ça que notre médecine considère les patients, en les coupant complètement de leur contexte social et environnemental. Dans ce cadre de pensée, les grandes causes des maladies sont réduites aux comportements individuels à risque et à la génétique. Tout le reste tend à disparaître du tableau.

Nous ne sommes simplement pas formés à ces questions. Je n’ai eu aucune formation en santé environnementale et le cursus comprend aujourd’hui une demi-douzaine d’heures [obligatoires, mises en place depuis la rentrée de 2023], au total, sur cette question-clé. C’est vraiment très peu ! Il y a aussi la difficulté de parler au patient de causes suspectées dont on ne peut jamais vraiment prouver qu’elles sont en lien avec sa maladie.

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Pour en rester aux questions de santé environnementale ou de santé au travail : tout ce à quoi nous sommes exposés peut agir sur chacun de diverses manières, en synergie, révéler ses effets avec une latence de plusieurs décennies, etc. Comment en parler à nos patients tant qu’on ne peut pas prouver avec certitude le lien avec sa pathologie ?

Ensuite, il y a aussi sans doute une réticence naturelle à aborder ces sujets car ils remettent trop profondément en cause le fonctionnement de nos systèmes productifs et de nos sociétés. Le corps médical se sent vite impuissant à faire bouger les choses et il est plus simple d’en rester aux comportements individuels.

Ramener les événements de santé aux choix individuels fait de la santé un capital personnel dont chacun est responsable. Vous critiquez cette approche, mais quelle est l’autre possibilité ?

Il faut sortir de cette idée d’un capital santé à faire fructifier, fondée sur l’individualisme et sur la performance, pour penser la santé comme un bien commun. Concrètement, cela implique de favoriser un système dans lequel les acteurs sociaux et économiques sont incités à construire et à entretenir des environnements de vie ou de travail favorables à la santé, de même que de défendre ce qu’il reste de solidarité dans notre système de soins.

Au niveau individuel, il faut déculpabiliser les gens : je plaide pour le concept de santé « suffisamment bonne », dans la lignée de l’Eloge du suffisant, d’André Gorz [1923-2007]. Cela signifie qu’il faut, selon moi, renoncer à l’idéal d’une « santé parfaite » ou d’un « corps parfait », issu de cette volonté de faire fructifier notre capital santé. Etre en bonne santé, c’est simplement pouvoir traverser la vie et ses aléas, vivre ses désirs, nouer des liens. C’est pouvoir vivre une vie bonne, plutôt que chercher l’« hyperlongévité ».

A la critique du système actuel, on répond souvent qu’il n’est pas si délétère puisque l’espérance de vie ne chute pas. Qu’y répondez-vous ?

Que ce sont des chiffres et des statistiques qui ne décrivent que très imparfaitement la vie. Certes, nous vivons plus vieux, mais dans quelles conditions ? Il est, par exemple, vrai que les femmes survivent plus probablement au cancer du sein aujourd’hui que par le passé, mais c’est au prix de mutilations, de traitements médicamenteux très lourds, de profonds bouleversements familiaux et intimes. Est-ce cela que nous souhaitons ? Face aux chiffres, il faut rendre visible la maladie, l’incarner, ne pas hésiter à en montrer les stigmates, comme l’ont fait les militants du collectif Cancer Colère lors de la grande manifestation contre les pesticides, le 3 octobre [dans l’Eure].

Lire les témoignages (2024)

Cancer du sein, le cap des cinq ans après la fin des traitements : « Mon projet, c’était de survivre »

Stéphane Foucart et Stéphane Mandard

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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