En mission sur les feux de Gironde de 2022, un ancien pilote de Canadair se souvient : « Il faut tenir, parce qu’on est tabassé comme jamais »
Désormais retraité, Thierry Lang est intervenu sur les incendies de La Teste-de-Buch et de Landiras, il y a quatre ans. Son récit permet de comprendre l’immense défi auquel font face les équipes d’intervention en Gironde depuis le 22 juillet.
Par Maryline BaumardPublié le 29 juillet 2026 à 18h45, modifié le 29 juillet 2026 à 19h06 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/07/29/en-mission-sur-les-feux-de-gironde-de-2022-un-ancien-pilote-de-canadair-se-souvient-il-faut-tenir-parce-qu-on-est-tabasse-comme-jamais_6736403_3244.html#:~:text=Incendies-,En%20mission%20sur%20les%20feux%20de%20Gironde%20de%202022%2C%20un,il%20y%20a%20quatre%20ans.
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Officiellement, il a tourné la page. Sa vie de pilote, d’abord dans l’armée, en mission en Afghanistan ou en Irak, puis dans la sécurité civile, contre le feu, est maintenant derrière lui. Pourtant, Thierry Lang, dit « Doc », son surnom de mission, ressent un pincement au cœur lorsqu’un Canadair passe au-dessus de sa tête pour attaquer l’incendie de Cotignac (Var). « En envoyer un seul, ça ne sert pas à grand-chose, à part dire qu’on est là et créer un effet d’affichage », observe l’ancien pilote, qui vit son deuxième été de retraité dans le Var.
« Deux Canadair, c’est pour un petit feu ; quatre, pour un feu moyen ; huit ou davantage, pour un incendie majeur, comme ceux de Gironde en 2022. C’est ce que nous avions fait lors des feux de La Teste-de-Buch et de Landiras [Gironde], déclenchés le 12 juillet 2022. Et c’est ce que l’on devrait encore pouvoir faire aujourd’hui. » Aujourd’hui, on est bien incapable d’en aligner autant car il est rare que plus de huit soient disponibles en même temps, sur les douze dont dispose le pays, depuis le début du feu de Saumos (Gironde), le 22 juillet.
Pour beaucoup d’acteurs de terrain, l’incendie de l’été 2026 rappelle celui de 2022, avec une intensité encore supérieure. Mêmes lieux, même combustible (le pin maritime) et des conditions météorologiques encore pires. Intervenu sur les incendies en Gironde de 2022, Thierry Lang était ressorti « extrêmement impressionné, avec des flammes de 25 mètres qui créaient une aérologie d’une violence incroyable ». Devant les nouvelles du feu qui ravage de nouveau le département, il se remémore « les flammes montant à 1 500 °C » qu’il survolait. « Comme on s’approche très bas pour larguer, en général à une trentaine de mètres, on est dans le feu, où la température est à la limite du supportable. »
A ces conditions thermiques s’ajoutent des turbulences extrêmes. « On est pris dans les vents créés par ces feux. Et là, il faut tenir, parce qu’on est tabassé comme on ne peut pas l’imaginer », se souvient-il. La violence de cet espace aérien est aussi due à la gestion de vents erratiques, un paramètre supplémentaire. « Un Canadair largue toujours face au vent, explique Thierry Lang. Je me souviens que, plusieurs fois, pendant l’écopage – réalisé à 120 kilomètres-heure en une douzaine de secondes –, je sentais que le vent était en train de tourner. C’était une information que nous transmettions immédiatement au poste de commandement et qui pouvait lui faire gagner une dizaine de minutes dans la gestion du feu. »
Le même constat
Cet été, ces changements de direction du vent ont constitué l’un des principaux écueils de la lutte contre l’incendie, comme l’a rappelé à plusieurs reprises Marc Vermeulen, directeur du service départemental d’incendie et de secours de la Gironde et commandant des opérations de secours. Pour « Doc », exclusivement formé à « réussir la mission », « les changements de vent nous obligeaient à nous repositionner sans cesse, donc à abandonner un chantier pour un autre. Intellectuellement, ce n’est pas satisfaisant », explique-t-il.
L’été 2022 reste également gravé dans sa mémoire pour l’intensité exceptionnelle du rythme de travail imposé aux équipages. Deux grands incendies partis le 12 juillet ont mobilisé les moyens aériens français pendant plusieurs semaines, à un niveau rarement atteint : celui de La Teste-de-Buch, fixé le 21 juillet après avoir parcouru près de 7 000 hectares, et celui de Landiras, maîtrisé une première fois le 26 juillet avant une spectaculaire reprise le 9 août, finalement fixé le 18 après avoir détruit, au total, plus de 20 000 hectares.
« On fonctionnait à un rythme de deux jours de frappes pour un jour de repos. Comme l’entretien des avions se fait à Garons, près de Nîmes, on devait y retourner tous les deux jours. Cela représentait une heure et demie de vol », se souvient-il. Une contrainte qui signifie que, faute de prépositionnement des Canadair à Bordeaux-Mérignac, les équipages perdaient près de trois heures en convoyage tous les deux jours de mission. Quatre ans plus tard, le constat reste le même. Les premiers Canadair ne sont souvent arrivés sur le feu qu’aux alentours de 9 heures, alors que la nuit aéronautique s’achève, en cette saison, vers 6 h 30. Pour Thierry Lang, cette organisation demeure l’une des limites du dispositif, à ajouter évidemment au manque d’aéronefs.
A cette difficulté se greffe celle du manque d’équipages. « Nous pourrions être trois équipages par avion. Cela permettrait de faire voler les appareils plus longtemps dans la journée. Or, nous ne sommes que deux équipages et nous ne pouvons pas dépasser huit heures de vol. Cela limite mécaniquement le nombre d’écopages quotidiens », insiste-t-il. Lui-même en effectuait une soixantaine par jour pendant les incendies de Gironde, principalement dans le bassin d’Arcachon. Les pilotes avaient d’abord tenté de se ravitailler sur le lac de Cazaux, plus proche des foyers, mais la fumée était si épaisse qu’ils n’y voyaient pratiquement rien. Et cette fois encore, en ce mois de juillet, Marc Vermeulen a souligné que « l’usage des moyens aériens avait été limité par l’épaisseur des fumées », réduisant parfois fortement leur efficacité.
« Enormément de frustration »
Thierry Lang affirme n’avoir refusé pour raison de dangerosité qu’« une ou deux missions » au cours de ses vingt années à la sécurité civile. En revanche, il lui est arrivé bien plus souvent de devoir faire demi-tour en raison d’une panne. « L’état du parc s’est vraiment dégradé au cours des cinq ou six dernières années. On passait notre temps à courir après les pièces détachées », regrette-t-il, évoquant, en creux, les difficultés qui affectent encore la flotte des Dash et les 12 Canadair français, dont tous ne sont pas disponibles simultanément. « Cela créait énormément de frustration chez nous. D’autant que, parfois, on se faisait engueuler. J’ai entendu plus d’une fois dire, mes dernières années de service, que si un calculateur tombait en panne, c’était parce qu’on le bricolait… »
Aujourd’hui, les éléments de langage du gouvernement et des plus hautes autorités de l’Etat mettent volontiers en avant qu’on ne doit pas s’arrêter aux seuls Canadair et Dash, les avions emblématiques de la lutte contre les incendies, et qu’« une soixantaine d’aéronefs sont engagés sur les feux ». Une présentation que Thierry Lang juge trompeuse puisqu’une part importante de ces appareils sont des hélicoptères, dont la capacité d’emport en eau est très inférieure à celle des Canadair. D’autres sont des avions légers capables de larguer du retardant en quantités plus modestes que les Dash (les Air Tractor).
Sur la faiblesse des moyens aériens et le vieillissement de la flotte, les pilotes de Canadair alertent depuis des années. Ils savent que le renforcement de cette capacité ne s’improvise pas et qu’il aurait dû être bien plus largement anticipé que les deux commandes de 2024 et les deux nouvelles de cette saison. A condition, conclut Thierry Lang, d’« être prêt à payer cher notre “assurance-incendie” que sont ces avions. Une décision qui se prend bien avant d’avoir effectivement besoin de la faire jouer ».
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*Le maintien de la flotte de Canadair, enjeu-clé de la lutte contre les feux de forêt : « Une fois encore, on va devoir s’adapter, en espérant que tout ira bien ! »
Bien que la direction de la sécurité civile se réjouisse de la disponibilité, au 24 juin, de 20 de leurs 23 avions, les pilotes regrettent que des Canadair aient manqué à l’appel au moment de la préparation de la saison des feux.
Par Maryline Baumard (Gardanne [Bouches-du-Rhône], envoyée spéciale) et Aline Leclerc
Publié le 28 juin 2026 à 10h05, modifié le 02 juillet 2026 à 18h15 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/06/28/le-maintien-de-la-flotte-de-canadair-enjeu-cle-de-la-lutte-contre-les-feux-de-foret-une-fois-encore-on-va-devoir-s-adapter-en-esperant-que-tout-ira-bien_6716552_3244.html?srsltid=AfmBOoptwdME9NZ59gYahWpVjV59bt4Kr6t_9qdSczuh7r2lf_QFwXcq
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Il appelle ça « la vague », et c’est parmi les meilleurs souvenirs de ses vingt-cinq années à la sécurité civile comme pilote de Canadair. « Imaginez 6 ou 8 Canadair, parfois 10 ou 12, qui volent ensemble pour larguer massivement sur un feu au coucher du soleil et en finir avant la nuit… » Des images comme ça, Thierry Lang, alias Doc, en a à la pelle, des scènes où l’homme dompte le feu. Mais il garde aussi en mémoire « les demi-tours obligés parce que le matériel vieillit et que, tout à coup, un calculateur ne répond plus ». Un cauchemar pour ce vétéran de la guerre du Golfe (1990-1991), qui a été vingt ans pilote de chasse et quatre ans membre de la Patrouille de France avant de passer aux commandes d’un Canadair. Celui qui dit aimer « servir » par-dessus tout et « bien faire le boulot, quelle que soit la mission » conserve toujours un œil, depuis sa retraite à la fin de la saison 2024, sur ces avions amphibies, capables de larguer 6 000 litres d’eau en quelques secondes et de se remplir en douze secondes à 130 kilomètres-heure sur un plan d’eau ou en mer.
Pour le directeur général de la sécurité civile et de la gestion des crises, Julien Marion, rencontré mercredi 24 juin, la saison 2026 s’ouvre sur de bonnes bases. « La disponibilité de la flotte est bonne, très bonne même », souligne-t-il, bien que trois avions manquent encore sur les 23 de la base de Nîmes-Garons. « Dix des douze Canadair sont disponibles dès aujourd’hui, précise-t-il, et le onzième arrivera à la mi-juillet. Sept des huit Dash, ces avions qui larguent du retardant ou de l’eau, sont eux aussi disponibles, ainsi que les trois Beechcraft, nos avions de repérage. Nous avons récupéré le dernier ce matin. »
Eprouvés par le train d’enfer des opérations quotidiennes, les Canadair, vieux en moyenne d’une trentaine d’années (le plus récent a été livré en 2007), abîmés par la corrosion du sel de mer et la chaleur des feux, ont besoin d’une maintenance lourde de quatre à six semaines chaque hiver, avec cette difficulté que les pièces détachées sont très peu disponibles au niveau mondial, les chaînes de fabrication ayant été arrêtées en 2015 et redémarrées en 2025 seulement.
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Des retards dans le maintien des avions en condition opérationnelle, assuré par une entreprise sous-traitante, Sabena Technics, à Saint-Gilles, dans le Gard, avaient conduit à un été 2024 très difficile, avec, certains jours, aucun Canadair sur le tarmac. « Dès la fin de la saison, nous avons remis les choses à plat, à la faveur aussi d’un changement de président à la tête de l’entreprise », résume Julien Marion, qui a alors négocié une nouvelle feuille de route pour que les avions soient réparés et disponibles à temps. Ce qui s’est révélé efficace en 2025, où 11 Canadair étaient prêts au début de la saison des feux, le 15 juin.
Déficit d’heures d’entraînement
Cette année, en revanche, les pilotes constatent qu’une fois de plus, la feuille de route n’a pas été respectée. Le Syndicat national du personnel navigant de l’aéronautique civile (SNPNAC) s’en est ému dans un courrier adressé, le 19 juin, au directeur général de la sécurité civile. « Le 15 juin, nous n’avions que neuf Canadair disponibles, le dixième étant arrivé avec une semaine de retard. Ce 24 juin, il nous manque toujours un Dash, que nous n’aurons pas avant deux semaines. Quant au onzième Canadair, on nous le promet pour la mi-juillet, mais rien n’est sûr », regrette le secrétaire général adjoint du SNPNAC, Eric Durand. Le douzième Canadair, sévèrement endommagé lors d’un accident en Corse, en mai 2025, reste indisponible depuis plus d’un an.
Depuis l’arrivée du premier, en juin 1969, sur l’aéroport de Marignane (Bouches-du-Rhône), les Canadair scandent les étés des départements du Sud et occupent une place symbolique dans la tête des Français. Ce qui fait dire au syndicaliste qu’« on doit à la population la totalité des moyens aériens en début de saison ».
« Ne pas en disposer au 15 juin, c’est prendre des risques inutiles, car le manque d’avions, ou leur mise à disposition quand la saison des feux a commencé, limite la préparation. » Même s’ils sont très expérimentés, les pilotes ont en effet besoin d’un socle minimum avant d’attaquer la saison, poursuit Eric Durand, qui estime qu’ils ont effectué entre « 25 % et 30 % d’heures de moins que l’an passé à la même époque ». « On est censés avoir fait des missions de reconnaissance de tous les plans d’eau où l’on peut aller s’approvisionner. La plupart d’entre nous en ont fait à peine la moitié ! », déplore le syndicaliste, à qui la direction de la sécurité civile répond de son côté avoir enregistré un déficit de 5 % d’heures d’entraînement. « Notre direction sait que nous partirons en intervention quand même, mais ce sont des risques en plus pour les pilotes. Une fois encore, on va devoir s’adapter, en espérant que tout ira bien ! »
Evolution de la flotte d’aéronefs
Le contrat du maintien des avions en condition opérationnelle arrivant à échéance en 2027, la rédaction du nouvel appel d’offres a été, cette fois, confiée aux experts de la direction de la maintenance aéronautique de l’Etat, instance du ministère des armées, afin que l’enjeu de mise à disposition du matériel y soit mieux pris en compte que dans le contrat précédent, explique le ministère de l’intérieur. En attendant l’arrivée de nouveaux Canadair à partir de 2028.
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Le 4 juin, lors de l’ouverture officielle de la campagne de lutte contre les feux de forêt, le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, a signé la commande de deux Canadair supplémentaires. Ces appareils, qui devraient être livrés en 2032 ou 2033, s’ajoutent aux deux commandés en 2024 (financés avec une aide de l’Europe), attendus pour avril et novembre 2028, soit les quatre avions de plus promis par Emmanuel Macron après les brasiers de l’été 2022.
A terme, la flotte de la sécurité civile comprendra donc 16 avions bombardiers d’eau amphibies. Plus, si le projet du français Hynaero – une jeune entreprise française créée en 2023 qui développe un nouvel avion amphibie bombardier d’eau, plus rapide et capable d’emporter davantage d’eau que les Canadair – aboutit dans les temps. « Nous réfléchissons à l’évolution de notre flotte d’aéronefs à l’horizon 2035 et à l’horizon 2050 sur la base de l’évolution du risque de feux de forêt », rappelle Julien Marion, qui vient de signer des « lettres d’intérêt » pour ce projet émergent français et deux autres. Si Hynaero se positionne sur le segment des Canadair, Kepplair est plutôt sur celui du Dash, l’avion bombardier d’eau multirôle, gros-porteur mais non amphibie et Positive Aviation, lui, est sur les deux fronts. Le directeur de la sécurité civile espère bien « qu’on puisse se tourner alors vers les solutions souveraines émergentes », une option « essentielle », comme le souligne également la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France, par la voix d’Eric Brocardi.
Pour approfondir (2 articles)
Article réservé aux abonnés Feux de forêt : les pompiers se préparent à une saison de tous les dangersArticle réservé aux abonnés Les hélicoptères de la sécurité civile, nouvelle force d’appoint dans la lutte contre les feux de forêt
Maryline Baumard (Gardanne [Bouches-du-Rhône], envoyée spéciale) et Aline Leclerc
Voir aussi:
Annulation de l’achat de deux canadairs par Gabriel Attal: le vrai du faux. https://environnementsantepolitique.fr/2026/07/18/77342/
***Les inquiétudes persistent sur l’état des Canadair, entre vieillissement des appareils et tension sur la maintenance https://environnementsantepolitique.fr/2024/08/16/ce-nest-pas-2-canadairs-quil-fallait-commander-mais-20/