Saumos, Le Porge [Gironde]: le commandant des opérations de secours (COS) a refusé de les entendre et d’ajouter leurs compétences aux siennes.

Incendie en Gironde : la gestion des premières heures du feu au cœur des interrogations

Par Maryline Baumard (Saumos, Le Porge [Gironde], envoyée spéciale)Publié aujourd’hui à 05h00, modifié à 14h09 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/08/03/incendie-en-gironde-la-gestion-des-premieres-heures-du-feu-au-c-ur-des-interrogations_6737323_3244.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20260803&lmd_link=tempsforts-title&M_BT=53496897516380

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Enquête

Alors que le mégafeu qui a ravagé 42 000 hectares en Gironde est officiellement fixé depuis samedi, les habitants des communes les plus touchées disent leur colère. Ils sont presque 1 000 à souhaiter qu’une plainte contre X soit déposée.

Colère XXL au point zéro du mégafeu en Gironde. A Saumos, le village d’où est parti l’incendie qui a détruit 42 000 hectares en dix jours, et au Porge, où près de 200 maisons ont brûlé, les habitants n’en finissent pas de ressasser le déroulé des premières heures du feu, avant qu’il ne devienne hors de contrôle. A qui la faute ? Aurait-on pu maîtriser rapidement le sinistre ? Pourquoi ne pas les avoir davantage écoutés ?

Dans un paysage de désolation, où les pins noirs aux cimes roussies attendent de s’écrouler, quatre sylviculteurs, réunis chez Bertrand Biensan, forestier au Porge, tout proche, racontent au Monde, unanimes, comment, mercredi 22 juillet, le commandant des opérations de secours (COS) a refusé de les entendre et d’ajouter leurs compétences aux siennes.

Selon eux, arrêter ce feu, le « tuer dans l’œuf », était tout à fait possible rapidement, sans « ce mépris envers [eux], qui cultiv[ent] le pin ici à la suite de [leurs] pères et [leurs] grands-pères, et qui t[iennent] d’eux la technique ancestrale des contre-feux », explique Bertrand Biensan. « On connaît par cœur chacune de nos parcelles pour avoir grandi dessus ; on sait où “moucher” un feu », insiste Didou Deyres, conseiller municipal et ancien adjoint à la mairie du Porge, une voix qui compte dans le coin. Mais le 22 juillet, il n’a pas été entendu. Pas plus que Jean-Jacques Maurin, un autre forestier éconduit.

Jean-Jacques Maurin, forestier, devant une de ses parcelles détruite plantée en 1999, au Temple (Gironde), le 31 juillet 2026.
Jean-Jacques Maurin, forestier, devant une de ses parcelles détruite plantée en 1999, au Temple (Gironde), le 31 juillet 2026.  BENJAMIN CARROT/ENCRAGE POUR « LE MONDE »

« En arrivant sur le feu, j’ai proposé tout de suite ma connaissance des pistes et des points d’eau aux pompiers du PC, avant de dire au COS qu’allumer un contre-feu s’imposait. Tout y était favorable : la parcelle de 50 hectares de végétation basse, le vent et la présence des pompiers spécialisés dans le brûlage, qui n’attendaient qu’un ordre. Il m’a répondu que c’était lui qui décidait et qu’il allait me faire embarquer par les gendarmes. »

Rejeté à 17 heures, le contre-feu sera finalement réalisé à 0 h 45 et échouera, « parce que bien trop tardif », estime Jean-Jacques Maurin, qui a perdu une grande partie de ses pins de production, « le travail d’une vie » et son gagne-pain. Arrivé dès 12 h 20 sur le départ de feu, Didou Deyres a fait la même analyse que lui.

Contre-feu

Didou Deyres et Jean-Jacques Maurin sont tous deux membres de l’Association syndicale autorisée de défense des forêts contre l’incendie, qui regroupe des propriétaires forestiers pour mutualiser les moyens et les travaux de prévention des feux. A ce titre, ils construisent les pistes, les fossés, les points d’eau et débroussaillent.

Dans ce massif forestier, le premier d’Europe, détenu à 90 % par des propriétaires privés, le contre-feu est l’un de leurs outils de gestion « le plus efficace quand les conditions sont réunies, comme c’était le cas ce jour-là », insiste Didou Deyres. Et en tant que DFCI, ils sont habilités à en mener, même en pleine intervention sur un incendie, mais sur décision du COS.

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Un feu tactique, son autre appellation, s’allume en avant du front pour brûler le combustible disponible. Lorsque l’incendie principal arrive, il ne trouve plus de matière à consumer et peut ainsi être stoppé. « C’est comme ça qu’on vient à bout des feux ici depuis des dizaines d’années », appuie Jean Darriet, propriétaire viticole du Château Seguin et propriétaire forestier sur ce territoire où il est né et mémoire vivante du lieu à 95 ans.

Didou Deyres, sylviculteur, agriculteur et agent de l’Association syndicale autorisée de défense des forêts contre l’incendie, au Porge (Gironde), le 31 juillet 2026.
Didou Deyres, sylviculteur, agriculteur et agent de l’Association syndicale autorisée de défense des forêts contre l’incendie, au Porge (Gironde), le 31 juillet 2026.  BENJAMIN CARROT/ENCRAGE POUR « LE MONDE »

Si cette technique est désormais intégrée aux méthodes modernes de lutte contre les incendies des pompiers, les forestiers se plaignent qu’« on n’écoute pas les propriétaires de parcelles, qui sont pourtant bien meilleurs connaisseurs des feux de pins que les pompiers. Pour eux, ce n’est pas le cœur du métier et ils n’ont que quelques semaines de formation sur ce point chaque année », regrette Ludovic Pollet, un ancien pompier professionnel de Lège-Cap-Ferret, passé par les pompiers de Paris.

Positionnement stratégique des hommes

Pour avoir été soldat du feu durant trente-deux ans dans le département, Ludovic Pollet rappelle que les pompiers de Gironde s’appuient davantage sur le positionnement stratégique des hommes, sur une piste, en attente de l’arrivée du feu, que sur une entrée avec leurs engins dans les massifs lors des feux naissants, comme le font leurs voisins des Landes.

A l’heure où le feu a dévoré le paysage, et où ces deux communes, à l’identité sylvicole, paient le prix fort au sinistre, ces différentes approches de l’attaque du feu sont sur toutes les lèvres. « Moi, je ne comprends pas, avoue une jeune femme de Saumos, qui requiert l’anonymat. Comment, alors même que 18 camions de pompiers sont là avant 12 h 30, ils ont laissé filer le feu ? Un ami pompier que j’appelle à ce moment-là, en rentrant de mon travail, me dit qu’il attend les ordres, mais il me rassure en me disant qu’[ils ont] vraiment mis les moyens. La suite, on la connaît, ce qui a “merdé”, beaucoup moins. »

Après la mort, le 21 juillet, de deux pompiers du département, brûlés vifs dans leur camion, lors du feu de Mérignac, est-ce qu’ils ont pris moins de risques que d’ordinaire, allant moins au contact du feu ? C’est ce qui se dit dans les discussions au Porge et à Saumos ; même si cette question, Marc Vermeulen, directeur du service départemental d’incendie et de secours de la Gironde et chef des sapeurs-pompiers, la qualifie d’« indécente ». Il y répond d’ailleurs en rappelant : « On a encore eu des largages de sécurité de Canadair sur un camion pris par les flammes (…) [et] les gars ont dégagé leur véhicule et sont retournés au feu. »

Pour Marc Vermeulen, il est évident que ses hommes ont fait le maximum, honorant ainsi la mémoire des deux victimes, leurs amis, en combattant d’arrache-pied les flammes. Et à ceux qui reprochent le nombre de maisons brûlées, il rappelle que la priorité ce sont les vies humaines. Dans un entretien au Monde publié vendredi 31 juillet, le chef des pompiers rappelle qu’entre deux opérations, un choix a sans doute dû être fait : « Jeudi soir, c’est le moment où l’incendie, de retour sur la commune du Porge, a tourné, en même temps qu’une saute de feu enflammait le centre-ville de Lège et que les arbres brûlaient le long de la départementale D3. »

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Les ordres donnés feront partie du retour d’expérience, mais Marc Vermeulen expliquait : « Comment peut-on imaginer que nous aurions abandonné une partie de la population du Porge alors que la commune n’était pas complètement évacuée ? Nous verrons s’il y a eu une action identifiée comme prioritaire à ce moment-là, ou si le poste de commandement a manqué d’informations, ce qui peut également arriver. »

Destiné à tirer des enseignements et à faire évoluer les pratiques, le retex (retour d’expérience) devrait théoriquement révéler les stratégies et les choix à l’œuvre, mais rien ne garantit qu’il sera intégralement public.

Au Porge (Gironde), le 24 juillet 2026.
Au Porge (Gironde), le 24 juillet 2026.  HERVÉ LEQUEUX POUR « LE MONDE »
Lors de l’évacuation de la commune, au Porge (Gironde), le 24 juillet 2026.
Lors de l’évacuation de la commune, au Porge (Gironde), le 24 juillet 2026.  HERVÉ LEQUEUX POUR « LE MONDE »

C’est pour être certains d’avoir accès à toutes ces informations que des habitants du Porge comme de Lège, où des maisons ont été détruites par les flammes, se sont réunis au sein d’un collectif de victimes. Ils sont presque 1 000 à souhaiter qu’une plainte contre X soit déposée collectivement devant la justice.

« J’ai cru mourir »

« On a besoin de comprendre pourquoi on a tout perdu, et seule l’union fera notre force », résume Ludivine Daurignac, à l’origine de la procédure. « Il faut qu’on nous dise quelles défaillances successives se sont enchaînées depuis le départ de ce feu et expliquent ce qu’on a vécu. Pourquoi notre sirène n’a pas fonctionné ? Pourquoi on ne nous a évacués que cinq minutes avant le feu, voire pas du tout pour certains ? », demande cette habitante du Porge, âgée de 45 ans, qui travaille dans le secteur de l’esthétique, et dont la maison a brûlé.

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Alors que, côté préfecture, on estime avoir géré la crise avec méthode ; côté terrain, nombre de personnes, comme Ludivine Daurignac, sont passées entre les mailles. Ce sont les gendarmes qui, à 20 heures mercredi 22 juillet, ont frappé chez elle, lui donnant « cinq minutes pour partir, car le feu était à 30 mètres ». L’ordre d’évacuer, qu’elle aurait dû avoir dans l’après-midi, est arrivé deux jours plus tard sur son téléphone. Elle est partie sans rien et sa vie a été effacée par le feu. « Car à ce moment-là, et dès le début de la soirée, les pompiers avaient eu ordre de repartir du Porge pour aller sauver Lège-Cap-Ferret, alors qu’on avait des flammes partout, que tout le monde n’était pas évacué, rappelle Nathalie Augonnet, adjointe au maire du Porge. J’ai cru mourir. Comme d’autres parce que j’ai récupéré à 3 heures du matin des gens hagards sur la route, avec un sac, qui fuyaient le feu. »

Sa voisine, Sophie Rocher, 56 ans, elle, a eu plus de chance. Elle a quitté l’hôtel du Porge en catastrophe avec ses clients à 1 h 30, dans la nuit du jeudi 23 au vendredi 24 juillet, sur le conseil d’un policier municipal passé lui dire : « Si j’étais vous, j’évacuerais. » A ce moment-là, un mur de flammes, de l’autre côté de la route départementale, faisait face au bâtiment qu’elle dirige avec son conjoint. « On n’avait rien reçu avant », aucun « FR-Alert ».

Sophie Rocher, gérante de l’hôtel du Porge (Gironde), devant son établissement, le 31 juillet 2026.
Sophie Rocher, gérante de l’hôtel du Porge (Gironde), devant son établissement, le 31 juillet 2026. BENJAMIN CARROT/ENCRAGE POUR « LE MONDE »

A la préfecture, l’envoi de ces messages est pourtant considéré comme une mission de première importance. Ces ratés de certains quartiers ont conduit à « des évacuations extrêmement dangereuses, en catastrophe », rappelle Ludivine Daurignac, parfois en voiture sur des pistes cyclables dans la forêt, très près des feux.

Absence de guet aérien armé

Plus largement, un embouteillage monstre a tenu des évacués à l’arrêt pendant plusieurs heures après 19 heures, vendredi soir, sur la route, dans leur voiture, tout autour du bassin d’Arcachon, alors même que le pyrocumulonimbus, nuage formé par l’incendie, couvrait une partie du ciel, créant un danger potentiel de reprises de feu éloignées du brasier principal.

Reste que aucun décès n’est à déplorer, ce qui en soi est une victoire, vu l’ampleur du sinistre. « Bien sûr l’administration peut se targuer de n’avoir eu aucun mort, mais ils ont mis des gens en danger », affirme l’avocat Sylvain Galinat, qui explore cette accroche juridique pour son dépôt de plainte.

« Si on fait le bilan, il n’y a que la presqu’île du cap Ferret où tout s’est bien passé. On l’a évacuée en bon ordre une matinée, de façon séquencée. Ensuite, ce feu qu’on n’arrivait pas à arrêter ailleurs, on l’a stoppé juste avant qu’il n’arrive là, parce que là, on s’est donné les moyens de le faire, résume Bertrand Biensan. Après, on peut considérer – ou non – qu’il y a eu un abandon des autres communes. Il n’empêche, les moyens étaient envoyés au sud de la zone de feu, pas au Porge au moment où les flammes l’encerclaient. »

Bertrand Biensan, forestier, dans son pré qu’il a protégé des flammes grâce à sa charrue. A droite, le pré du voisin a complètement brûlé, au Porge (Gironde), le 31 juillet 2026.
Bertrand Biensan, forestier, dans son pré qu’il a protégé des flammes grâce à sa charrue. A droite, le pré du voisin a complètement brûlé, au Porge (Gironde), le 31 juillet 2026.  BENJAMIN CARROT/ENCRAGE POUR « LE MONDE »

Est-ce que les services de l’Etat avaient bien mesuré le risque encouru par le département ce 22 juillet ? C’est une autre question que plusieurs sinistrés évoquent sous deux angles. D’abord, le sujet du débroussaillage autorisé jusqu’à 13 heures, alors que le département était placé en vigilance rouge pour le risque d’incendie, interroge. Dès le soir du premier jour du feu, la préfecture de Gironde a d’ailleurs interdit « tous travaux forestiers utilisant des moteurs thermiques » les jours classés rouges. Mais le mal était fait, puisque le procureur de la République, Renaud Gaudeul, évoque comme « hypothèse privilégiée » de ce départ de feu une étincelle produite par le passage d’une broyeuse pour le compte d’Enedis. Mardi 4 août, 11 enquêteurs sont attendus au kilomètre zéro, pour investiguer.

Le second point qui interroge dans un pays qui parvient à arrêter 90 % de ses incendies à moins de 1 hectare, c’est celui d’une absence de guet aérien armé, un jour de risque élevé. Couramment mis en œuvre les jours de risque incendie, il consiste à faire voler un Dash de manière préventive afin qu’il soit capable de larguer dès les premières minutes d’un feu, avant l’arrivée des pompiers au sol.

Un Dash intervient sur un incendie sur la commune de Saumos (Gironde), le 27 juillet 2026.
Un Dash intervient sur un incendie sur la commune de Saumos (Gironde), le 27 juillet 2026.  BENJAMIN CARROT/ENCRAGE POUR « LE MONDE »

Le 22 juillet, un Dash 8 avait bien rejoint Bordeaux-Mérignac, le matin, de Nîmes, où il est basé, mais il ne volait pas en préventif quand le feu s’est déclenché à 12 h 02. Il a décollé à 12 h 46 et a effectué un premier largage huit minutes plus tard. A 13 heures, il est revenu faire le plein à Mérignac et a ensuite opéré 12 largages jusqu’à sa relève à 19 h 30.

Une heure après le départ du feu, un seul et unique largage avait donc été réalisé et il a fallu attendre 13 h 11 pour que s’engagent les deux premiers Air Tractor, basés eux aussi pourtant à Mérignac, suivis de deux autres, une heure et quinze minutes plus tard, et d’un hélicoptère Puma.

Deux Canadair ont été signalés à 16 h 41 – soit plus de quatre heures après le début du feu – au moment où 150 hectares avaient déjà été parcourus. A 22 heures, la surface parcourue par l’incendie était passée à 900 hectares et à 1 400 hectares à minuit.

Sur toutes ces critiques, préfecture et pompiers, interrogés par Le Monde, assurent ne pas pouvoir répondre avant que toute l’opération n’ait été analysée.

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Maryline Baumard

*Incendie en Gironde : Saumos, le « village maudit » transformé par ses habitants en avant-poste improvisé

Reportage

Le cœur de la commune est devenu l’épicentre du combat que les pompiers mènent contre les reprises de feu qui se succèdent dans le Bordelais. Des habitants s’y sont aussi retrouvés, et aident comme ils peuvent.

« Ça occupe l’esprit. Pendant ce temps, on arrive à oublier les paysages de nos vies qui brûlent. » Avec son polo d’agent de la défense des forêts contre les incendies (DFCI), Pascal Citrain, 67 ans, le regard tendre et fatigué, observe le bouillonnement qui emplit la maison des chasseurs de Saumos (Gironde), mardi 28 juillet. Toute la vie de ce village d’un demi-millier d’âmes semble désormais battre dans ce chalet de 50 mètres carrés, et déborde même devant, sur la place de l’église Saint-Amand, où se croisent sans cesse camions de pompiers, tracteurs, citernes, pick-up.

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Malgré l’évacuation de la commune, ordonnée vendredi 24 juillet, des dizaines d’habitants sont revenues dès samedi. Ils préparent de généreux repas – poulet basquaise lundi, paella mardi – pour soulager tous ceux qui luttent. Le cœur de la commune est devenu l’épicentre du combat contre les reprises de feu qui se succèdent dans le Bordelais, du village du Porge, dévasté, au camp militaire de Souge, menacé.

Dans une ambiance presque légère, la petite foule hétérogène se partage les dernières informations sur le feu. On retrouve des connaissances, avec qui on discute de tout, du moment que ça permet d’occuper l’esprit ; on approuve la posture critique des maires du Porge, du Temple et de Saumos lors de leur rencontre avec le président de la République, Emmanuel Macron, la veille.

Pascal Citrain (à gauche), agriculteur et agent de la défense des forêts contre les incendies, à la maison des chasseurs de Saumos (Gironde), le 28 juillet 2026.
Pascal Citrain (à gauche), agriculteur et agent de la défense des forêts contre les incendies, à la maison des chasseurs de Saumos (Gironde), le 28 juillet 2026.  BENJAMIN CARROT/ENCRAGE POUR « LE MONDE »
Préparation du déjeuner, à la maison des chasseurs de Saumos (Gironde), le 28 juillet 2026.
Préparation du déjeuner, à la maison des chasseurs de Saumos (Gironde), le 28 juillet 2026.  BENJAMIN CARROT/ENCRAGE POUR « LE MONDE »

On pleure aussi. Ceux qui patrouillent pour surveiller les fumerolles reviennent estomaqués des paysages de désolation qu’ils découvrent. On s’abstient d’ailleurs de trop regarder vers l’est la fumée qui s’élève depuis la veille ; elle grandit, s’amenuise, noircit, blanchit au rythme des assauts de l’incendie et des contre-attaques des soldats du feu.

On rigole aussi. La brigade des sapeurs-pompiers de Paris (BSPP) se fait systématiquement réprimander avec gourmandise lorsqu’un de ses membres demande un pain au chocolat au lieu… d’une chocolatine. « A la fin, on fera une grande fête, prédit Pascal Citrain. Mais il faudra se préparer à un sacré contrecoup. »

Incendie en 2022

En face du chalet, les pompiers ont installé un ersatz de poste de commandement sur une terrasse ombragée : deux tables accolées et des documents accrochés au mur. Voilà une semaine qu’ils savent placer Saumos sur une carte : c’est d’ici qu’est parti, le 22 juillet, l’incendie qui a depuis ravagé 42 000 hectares. Après avoir grignoté les abords du village, les flammes se sont jetées plus au Sud, mais une reprise de feu s’est déclarée lundi, avant de prendre de l’ampleur.

Des bénévoles éteignent des fumerolles sur une propriété de Saumos (Gironde), le 28 juillet 2026.
Des bénévoles éteignent des fumerolles sur une propriété de Saumos (Gironde), le 28 juillet 2026. BENJAMIN CARROT/ENCRAGE POUR « LE MONDE »

Face à cet acharnement du feu, certains habitants se désespèrent de leur « village maudit »En 2022, ce sont 3 400 hectares de pins qui étaient partis en fumée ici. « Je ne sais pas si cette fois la commune pourra s’en remettre. En tout cas, on ne pourra pas continuer comme avant, se désole une Saumossoise qui ne souhaite pas donner son nom. Les pins, on les récupère de nos parents, mais il va falloir trouver autre chose. »

La veille, la reprise de feu a eu lieu au milieu d’arbres qui avaient été replantés après l’incendie survenu quatre ans plus tôt. Mais ce n’est pas le moment d’y penser : un équipage de pompiers éreintés doit être noyé sous les sandwichs, les cafés et les remerciements.

Propagation des incendies en Gironde

Voir la vidéo: https://assets-decodeurs.lemonde.fr/redacweb/ANIMATION_FEUX_GIRONDE/animation-feux-gironde-28juil.mp4

« Sans eux, on n’est pas grand-chose, reconnaît avec gratitude un jeune sapeur de la BSPP. Avec nos rations de combat, on aurait nos apports en protéines, mais là, c’est le moral que ça nourrit. » Tandis qu’il tue le temps sur son téléphone portable, certains de ses collègues s’isolent pour donner des nouvelles à des proches, dorment dans l’herbe derrière le chalet, improvisent une lessive à la main…

A la maison des chasseurs de Saumos (Gironde), le 28 juillet 2026.
A la maison des chasseurs de Saumos (Gironde), le 28 juillet 2026.  BENJAMIN CARROT/ENCRAGE POUR « LE MONDE »
A la maison des chasseurs de Saumos (Gironde), le 28 juillet 2026.
A la maison des chasseurs de Saumos (Gironde), le 28 juillet 2026.  BENJAMIN CARROT/ENCRAGE POUR « LE MONDE »

En fin d’après-midi, plusieurs véhicules démarrent en trombe. Cette fois, l’alerte porte sur de possibles cambrioleurs. Dans les villages meurtris comme Saumos, le sujet est inflammable. Pour les habitants, écorchés par la détresse de ceux qui ont perdu quelque chose, tétanisés par la possibilité que leur tour vienne, et d’autant plus fiers d’œuvrer nuit et jour au bien commun, la simple idée qu’existent des profiteurs du feu fait voir rouge. La rumeur circule, s’auto-alimente et s’embrase à la vitesse d’un pin maritime.

Tensions

Cette fois, l’étincelle est provoquée par une Audi noire, coiffée d’un gyrophare orange, qui tracte deux cuves dans une remorque. Devant une maison à la lisière du village, où des bénévoles œuvrent à éteindre des fumerolles, les habitants bloquent le véhicule et invectivent ses passagers. Les quatre jeunes hommes, torse nu, casquette ou T-shirt noué sur la tête, baskets aux pieds, sont accusés d’être cambrioleurs et de ne transporter de l’eau que pour mieux se fondre dans la masse des volontaires. Eux assurent participer à la lutte contre le sinistre depuis quatre jours.

Des gendarmes contrôlent Jouliann Lapoule (20 ans) et ses amis, qui assurent être venus prêter main-forte face aux incendies et que les habitants du village soupçonnent d’être des cambrioleurs, à Saumos (Gironde) le 28 juillet 2026.
Des gendarmes contrôlent Jouliann Lapoule (20 ans) et ses amis, qui assurent être venus prêter main-forte face aux incendies et que les habitants du village soupçonnent d’être des cambrioleurs, à Saumos (Gironde) le 28 juillet 2026.  BENJAMIN CARROT/ENCRAGE POUR « LE MONDE »

La présence de militaires, fusils d’assaut en bandoulière, ne calme qu’à peine la tension. Les gendarmes sont appelés. Ils contrôlent les identités, inspectent l’intérieur du véhicule, ne trouvent rien d’autre que du matériel cohérent avec les dires des hommes. Aucune infraction n’est relevée. Les jeunes sont passablement irrités. « Parce qu’on n’a pas un 4 × 4, que nos têtes ne leur reviennent pas, on se fait barrer la route, insulter, c’est vexant, d’autant plus qu’ils ne vont jamais s’excuser », assure Jouliann Lapoule, 20 ans, venu du Pian-Médoc.

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« Les gens sont tous tendus, ils ont beaucoup perdu, tente un gendarme pour apaiser le groupe. Et c’est petit ici, tout le monde connaît tout le monde et même les amis de tout le monde, donc quand ils ne reconnaissent pas quelqu’un, ils s’inquiètent. » Il parlemente avec un habitant, frustré par l’issue du contrôle, et lui suggère de présenter ses excuses. L’homme s’exécute sèchement et repart sans attendre. L’Audi l’imite, sous le regard pas moins accusateur de bénévoles affairés sur leurs fumerolles. « Leurs cuves sont à moitié vides, qu’est-ce qu’ils essaient de nous faire croire », siffle l’un d’eux. Une heure plus tard, une des deux cuves désormais vide, l’attelage fera un arrêt à un point de ravitaillement, à distance respectable de Saumos.

Un véhicule blindé Centaure de la gendarmerie, à la maison des chasseurs de Saumos (Gironde), le 28 juillet 2026.
Un véhicule blindé Centaure de la gendarmerie, à la maison des chasseurs de Saumos (Gironde), le 28 juillet 2026.  BENJAMIN CARROT/ENCRAGE POUR « LE MONDE »

Au village, l’incident est oublié. Des gendarmes sont justement arrivés avec un blindé Centaure, qui impressionne autant qu’il interroge. « Il dispose d’une caméra thermique, c’est très efficace la nuit pour prévenir les risques de cambriolage », expose un major. Les avis n’en restent pas moins partagés. « Je préfère le voir là qu’en manif », souffle un habitant.

Indifférente au véhicule, une bénévole se réjouit, téléphone à la main. Sandie Bargeles, adjointe au maire de Saumos, vient d’annoncer qu’un don de lits picots devrait arriver pour la nuit. Les pompiers, eux, pourront dormir sur leurs deux oreilles.

Arthur CarpentierSaumos [Gironde], envoyé spécial

«On va avoir besoin d’aide pour reconstruire» : entre sidération et colère, le retour des habitants au Porge 

Par Marie-Hélène Hérouart, Le Figaro Bordeaux

Publié le 03/08/2026 à 17h12, mis à jour le 03/08/2026 à 18h04 https://www.lefigaro.fr/bordeaux/on-va-avoir-besoin-d-aide-pour-reconstruire-entre-sideration-et-colere-le-retour-des-habitants-au-porge-20260803?utm_source=CRM&utm_medium=email&utm_campaign=20260803_NL_ACTUALITES&een=8aa4833201a408e8a5d776ac0b844bbc&seen=2&m_i=he35JKHNi7vilBVb0odYG7UERGiOHDbpHOB%2BBtedYhCKsQCMInTGLTYpW9C6NokyRN8DXVEqxvDP%2BwEdwlNvhqM83qQ7n2Cdhr

Des habitants inspectent les environs de leur maison, détruite par un incendie de forêt à Le Porge, département de la Gironde, France, le 3 août 2026, alors que les autorités ont autorisé les évacués à retourner dans la région.
Des habitants inspectent les environs de leur maison, détruite par un incendie de forêt à Le Porge, département de la Gironde, France, le 3 août 2026, alors que les autorités ont autorisé les évacués à retourner dans la région. Yves Herman / REUTERS

REPORTAGE – Onze jours après le départ du mégafeu de Saumos, les habitants du Porge ont pu regagner leur commune, largement ravagée par les flammes.

Le ciel est redevenu bleu, mais la sidération règne toujours au Porge. Onze jours après leur évacuation précipitée provoquée par le départ du mégafeu de Saumos – qui a dévoré 42000 hectares depuis le 22 juillet -, les habitants ont été autorisés à rentrer chez eux ce lundi. Ils ont retrouvé un paysage calciné, où 180 habitations ne sont plus que cendres. Dix minutes avant la levée du barrage à 14 heures, plusieurs familles patientent déjà. «On se passerait bien de ce temps d’attente. J’ai hâte de rentrer chez nous et de retrouver nos marques», déclare Camille. La trentenaire peine à trouver ses mots en distribuant des tranches de jambon à ses trois fillettes. La fatigue et l’angoisse des derniers jours marquent son visage.

À deux pas d’elle, une femme présente les mêmes stigmates. «On a vécu l’enfer. Ma fille de 8 ans a beaucoup pleuré en voyant les images à la télévision. C’était difficile de l’en couper. Il fallait bien lui expliquer pourquoi nous avions dormi dans la voiture sur un parking après notre évacuation.» Un jeune homme allume une cigarette en jetant un coup d’œil nerveux aux gendarmes qui bloquent la route. «Cela ne craint pas si je fume ? PASSER LA PUBLICITÉ

«Ma foi, tout a cramé et tu as une flaque d’eau à tes pieds, ça ira», lui rétorque un homme plus âgé. Quelques sourires goguenards s’esquissent. Mais les regards demeurent las. «On est content de retrouver nos maisons et en même temps, mon beau-frère a perdu la sienne. Difficile de vraiment se réjouir», culpabilise Marion*. «J’ai peur que ceux qui ont tout perdu ne comprennent pas notre traumatisme. Je me sens abattue et dans le déni, on dirait que mon cerveau ne veut pas se réveiller pour me protéger», s’effondre une quadragénaire.

Syndrome du survivant

Sous ce syndrome du survivant couve néanmoins une immense colère. Pourquoi la sirène du village n’a-t-elle pas résonné pour prévenir les habitants ? Le village a-t-il été sacrifié pour mieux défendre Le Cap Ferret, comme le disent les rumeurs ? «Madame la préfète va avoir des comptes à rendre. Les habitants qui sont restés ont sauvé leurs maisons», s’emporte Céline. Les flammes ont été arrêtées près de son cabanon de jardin, qui abritait une bouteille de gaz, grâce à l’action conjointe des pompiers et de ses voisins armés de tuyaux d’arrosage. «Mercredi soir, j’ai évacué. Mais sur mes caméras de surveillance, je voyais mon voisin Jean, lutter tout seul avec son seau contre les reprises de feu près de chez moi. Alors avec mon neveu, on est revenu l’aider dès jeudi», témoigne Jean-François. Gilbert était là aussi. «Quand on est arrivé, Jean nous a regardés. On n’a rien dit, mais on savait qu’on ferait tout pour sauver le quartier», confie-t-il. À quelques kilomètres de là, sur le chemin de la procession des haitants de retour, le propriétaire des écuries du Bourdiou, Romain Marçais, a opté pour la même stratégie. Après avoir estimé qu’il disposait d’une position de repli sécurisé dans sa carrière de sable. «Il ne fallait pas que tout le monde prenne le risque de rester sur place. Ma femme est partie avec les enfants. Cela va être une bouffée d’oxygène de les retrouver», tempère-t-il.

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Le quartier qui le jouxte est en ruines. Attablé dans devant son porche, Louis Moulinoux attend lui aussi le retour de sa compagne. Par miracle, leur foyer a résisté aux flammes et leurs deux poules sont en vie. «J’ai longuement inondé les abords de la maison avant d’évacuer, cela a dû aider. Je vais surtout aller brûler un cierge pour remercier le ciel.» Son esprit est déjà tourné vers la logistique nécessaire à la reconstruction. Les assureurs vont-ils rapidement dépêcher des experts. ? Toutes les maisons détruites obtiendront-elles un nouveau permis de construire ?

Espérance

À l’heure de retrouver leurs foyers, nombreux sont les Porgeais à partager cet état d’esprit. «On veut replanter nos forêts et rebâtir toutes nos maisons. On va avoir besoin d’aide pour reconstruire», insiste Pauline*. Des paysagistes aux plombiers, toutes les bonnes volontés sont bienvenues. Les administrations, qui accompagnent les familles sinistrées, sont mobilisées. Puis, viendra peut-être le temps des règlements de compte avec l’État : un collectif de Porgeais prépare une plainte pour obtenir des réponses sur la gestion du drame. D’autres, toutefois, prennent déjà du recul. «Ce n’était pas la Troisième Guerre mondiale et 100% des vies ont été sauvées. C’est une épreuve qui marque les esprits, mais on va continuer à vivre», nous glisse pour conclure un quinquagénaire. Même le plus noir nuage a toujours sa frange d’or.

*Ces prénoms ont été modifiés.

Incendie en Gironde : notre journaliste raconte ce feu immense et la question de la délicate allocation des secours

 vidéo  Alors que le mégafeu qui a ravagé 42 000 hectares en Gironde est officiellement fixé depuis samedi, les habitants des communes les plus touchées disent leur colère. 

Par Brice Donadille et Maryline Baumard

Publié le 05 août 2026 à 20h32, modifié le 06 août 2026 à 11h15 https://www.lemonde.fr/planete/video/2026/08/05/incendie-en-gironde-notre-journaliste-raconte-ce-feu-immense-dans-une-ambiance-de-fin-du-monde_6739460_3244.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=larevuedumonde&lmd_send_date=20260807&lmd_email_link=la-revue-du-monde_les-essentiels_lien-lire-la-suite_titre_4&M_BT=53496897516380

Après une dizaine de jours de lutte contre le mégafeu qui ravage la Gironde, les autorités entrevoient une amélioration de la situation. Notre journaliste Maryline Baumard a, elle, rencontré les habitants qui ont perdu leurs maisons dans les villes du Porge et de Lège-Cap-Ferret.

Vidéo:

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Celle qui décrit une « ambiance de fin du monde », malgré les nombreuses couvertures d’incendies qu’elle a assurées dans le monde, raconte les polémiques sur l’organisation des secours.

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L’incendie de Gironde a brûlé plus de 42 000 hectares depuis le 22 juillet. C’est le deuxième plus grand feu de forêt recensé en France depuis 1949. « Il n’y a jamais eu autant de maisons brûlées », raconte notre journaliste dans cette vidéo.

Jeudi 6 août, dans le quotidien régional Sud-Ouest, le patron des pompiers de Gironde, Marc Vermeulen, a démenti avoir « abandonné Le Porge », alors que des habitants de ce village sinistré disent avoir été « sacrifiés », au profit d’autres, dans la lutte contre le mégafeu. « Il n’y a pas eu de détournement des moyens de lutte contre le feu », martèle le contrôleur général Marc Vermeulen, admettant que « la manoeuvre a pu susciter une incompréhension ».

Brice Donadille et  Maryline Baumard

En Gironde, après le feu, le temps des questions

Alors que l’incendie est fixé en Gironde, après avoir détruit 42 000 hectares de forêt et 240 habitations, les sinistrés s’interrogent sur les origines de ce mégafeu, sur les moyens mobilisés par l’État pour y faire face et sur les choix tactiques des services de secours.

Décryptage. 

Rémi Carayol  et Hugo Lemonier

4 août 2026 à 19h32 https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/040826/en-gironde-apres-le-feu-le-temps-des-questions?utm_source=quotidienne-20260806-193705&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260806-193705&M_BT=115359655566

AlorsAlors que s’est amorcé le retour des personnes évacuées dans les zones ravagées par l’incendie de Saumos, le premier ministre Sébastien Lecornu a dressé le bilan de l’action des autorités : « L’État a tenu, la France sait gérer les urgences », s’est-il félicité, le 2 août, dans les colonnes de La Tribune Dimanche.

S’il a concédé qu’une « marge de progression » existait concernant « les moyens », le chef du gouvernement a réfuté toutes les critiques adressées à l’exécutif. Interrogé concernant le sentiment de plusieurs habitant·es de la commune du Porge, d’avoir été « sacrifiés » au profit des villas cossues du Cap-Ferret, le premier ministre a rétorqué : « Je leur réponds que c’est faux. Je comprends leur douleur, je comprends même leur colère. […] Mais cette douleur est aujourd’hui instrumentalisée par des complotistes sur les réseaux sociaux. »

« On a besoin de recevoir des réponses pour comprendre et se réparer », explique Ludivine Daurignac, une résidente du Porge qui a fondé le collectif Plainte collective-incendie, après avoir perdu sa maison. « On ne cherche pas à entrer dans la polémique politicienne. »

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La route départementale entre Saumos et Le Porge, le 25 juillet 2026.  © Photo Hugo Lemonier / Mediapart

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Ils et elles seraient près de 1 000, en majorité des habitant·es des environs, à soutenir l’idée d’une plainte collective pour établir les responsabilités dans la gestion de ce mégafeu.

Alors que cette plainte reste en préparation, Mediapart dresse la liste des questions laissées à ce jour sans réponse par les autorités. Le service départemental d’incendie et de secours (Sdis), tout comme la préfecture de Gironde, n’ont pas donné suite, nous renvoyant à un futur « RETEX » – un retour d’expérience.

L’origine du feu est-elle accidentelle ?

Sur les réseaux sociaux, une théorie conspirationniste qui se rapproche de celle des « chemtrails » défend l’idée fantaisiste que le feu parti de Saumos a été généré par des produits chimiques déversés par des avions depuis le ciel.

Sur place, il n’est pas rare d’entendre des discours évoquant « une curieuse coïncidence », citant tantôt le projet d’un vaste parc de panneaux photovoltaïques, tantôt un projet de captation des eaux souterraines pour alimenter Bordeaux en eau potable, tantôt des intérêts immobiliers…

La réalité est probablement bien plus simple. Selon plusieurs habitant·es des communes de Saumos et du Porge contactés par Mediapart, dont beaucoup étaient aux premières loges le 22 juillet, c’est un débroussaillage opéré au lieu-dit L’Esquirot, au sud du bourg de Saumos, qui serait à l’origine du feu. Autrement dit : un incendie causé involontairement par l’homme. 

On nous impose des restrictions pour l’eau mais on autorise des débroussaillages alors qu’il fait 40 °C.

Une forestière de la commune du Temple

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C’est aussi l’hypothèse privilégiée par le procureur de la République, alors que des enquêteurs étaient attendus au kilomètre zéro, mardi 4 août. « L’incendie aurait été provoqué par l’emploi d’une machine de débroussaillage utilisée par les ouvriers d’une entreprise chargée de nettoyer les abords d’une ligne à haute tension pour le compte de la société Enedis », expliquait Renaud Gaudeul le 24 juillet. La préfecture et Enedis, qui a confirmé qu’une entreprise était intervenue ce jour-là pour « une opération de débroussaillement à proximité de lignes électriques », prennent soin de rappeler que l’enquête est en cours et qu’elle n’a pas encore délivré ses vérités. 

Contactée par Mediapart, l’entreprise sous-traitante n’a pas souhaité communiquer, renvoyant vers l’enquête en cours.

Ce feu aurait-il pu être évité ?

André Prouvoyeur, qui a affirmé à l’AFP avoir déposé plainte, admet que les sous-traitants « étaient dans les règles » et qu’ils « n’ont pas fait exprès ». Le procureur a lui aussi tenu à rappeler que le débroussaillage était autorisé par la préfecture jusqu’à 13 heures.

« On nous impose des restrictions pour l’eau mais on autorise des débroussaillages alors qu’il fait 40 °C », s’étrangle une forestière du Temple, qui a vu la quasi-totalité de ses pins partir en fumée. « C’était évident que ça allait arriver, on l’attendait tous, cet incendie », peste Alain Blanc, président de la Défense de la forêt française contre les incendies (DFCI) de la commune voisine du Porge depuis vingt-cinq ans, pour qui « la préfecture a commis une erreur » en autorisant ces travaux alors que « la forêt était plus sèche que jamais ».

Le feu, on y fait face depuis des années, on sait comment faire, mais on ne nous écoute plus.

Alain Blanc, président de la Défense de la forêt française contre les incendies (DFCI) de la commune du Porge

La veille, la préfète, Sophie Brocas, avait placé le département en « vigilance rouge » feux de forêt (le quatrième niveau sur une échelle de cinq) et imposé un certain nombre de restrictions, parmi lesquelles l’interdiction d’utiliser des engins à moteur thermique ou électrique sur les chantiers forestiers après 13 heures. Un horaire « trop tardif », selon Alain Blanc, « alors qu’il fait déjà très chaud à 11 heures ».

« Il s’agit des mesures prévues dans l’arrêté interdépartemental de protection de la forêt contre les incendies, signé en 2023 après les incendies de 2022, et qui est commun aux trois départements » des Landes, de la Gironde et du Lot-et-Garonne, a fait savoir la préfecture à Mediapart. Celle-ci a toutefois très vite revu les restrictions à la hausse : au soir du 22 juillet, la préfète a pris un nouvel arrêté étendant l’interdiction à toutes les heures de la journée et de la nuit (hormis sur les axes de circulation). Mais il était trop tard, le feu était déjà incontrôlable.

Tout a-t-il été fait pour éteindre le feu naissant ?

C’est une autre critique que l’on entend beaucoup à Saumos, au Temple et au Porge : l’incendie aurait pu être étouffé dès le début. « Quand les pompiers sont arrivés, témoigne Alain Blanc, je leur ai dit qu’il fallait rentrer tout de suite dans la forêt et arroser, avant que le feu prenne de la force. Mais ils m’ont répondu que la priorité, c’était la maison [qui se trouvait à quelques dizaines de mètres – ndlr]. Ils m’ont dit : “On protège les maisons”. C’était une erreur, ce feu aurait pu être éteint en trente minutes. » 

Comme d’autres, Alain Blanc dénonce le « mépris » des pompiers sur place, qui n’auraient pas écouté ses conseils et ceux d’autres forestiers. « Le feu, on y fait face depuis des années, on sait comment faire, mais on ne nous écoute plus », déplore le septuagénaire. Pour lui , il aurait fallu provoquer des contre-feux (ou feux tactiques), une technique ancestrale que les pompiers pratiquent également depuis plusieurs années. Elle sera finalement pratiquée au milieu de la nuit, mais trop tard…

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Les pompiers au Porge, le 23 juillet 2026.  © Photo Hugo Lemonier / Mediapart

Alain Blanc dit ne pas en vouloir aux pompiers, mais au commandement, « un commandement urbain » dit-il, alors qu’il faudrait « un commandement rural » qui « connaît le terrain ». Il évoque une différence de tactique entre les pompiers de Gironde et leurs voisins des Landes. Les premiers seraient attentistes, en mode défensif, quand les seconds seraient plus enclins à attaquer le feu. Mais plusieurs soldats du feu au sein des casernes des deux départements assurent que les méthodes sont identiques. « Dans les Landes comme en Gironde, on attaque le feu car on peut se le permettre : grâce aux chemins et sur un terrain plat, on peut rentrer dans les bois avec nos véhicules », explique un sapeur-pompier professionnel de la région.

En revanche, ces mêmes témoins nous rapportent qu’il est possible que les pompiers, ce jour-là, aient reçu l’ordre de ne pas s’enfoncer dans la forêt. Certains rappellent que la veille, deux pompiers professionnels, Anthony Berthôme et Wilfried Schmitter, avaient péri dans un feu à Mérignac, brûlés vifs dans leur camion-citerne. Un accident qui a « peut-être poussé le commandement à prendre moins de risques », suppute un pompier professionnel. 

« Au vu de l’ampleur du sinistre, il n’était peut-être pas possible de pénétrer dans la forêt sans mettre en danger la vie des sapeurs-pompiers », admet un pompier syndicaliste. Or « la priorité, c’est la préservation des vies humaines », celles des pompiers comme celles des habitant·es, a affirmé à plusieurs reprises Marc Vermeulen, le directeur du Sdis du département.

Les moyens aériens ont-ils été suffisants ?

Nombre d’habitant·es rencontré·es par Mediapart déplorent le manque de moyens aériens mobilisés dans les premières heures de l’incendie. « Ils sont où les canadairs ? », entendait-on au Temple et au Porge, alors que le feu assaillait les maisons.

La doctrine française d’attaque des feux naissants suppose un engagement massif, dès le début du sinistre. Chaque jour, la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC) répartit les moyens aériens sur le territoire national en fonction du risque incendie. Les avions et hélicoptères sont prépositionnés, dans la matinée, aux abords des zones sensibles.

Ce 22 juillet, seuls huit des douze canadairs que compte la flotte française sont disponibles pour l’ensemble du territoire national, d’après une note de synthèse du ministère de l’intérieur obtenue par Mediapart. À cela s’ajoutent cinq des huit avions Dash, utilisés pour larguer du produit retardant, neuf hélicoptères bombardier d’eau (cinq lourds et quatre légers), ainsi que quatre petits avions Air Tractor. Ce jour-là, trois appareils sont affectés à la surveillance de la zone sud-ouest. Vers 8 h 30, un Dash décolle de la base aéronautique de Nîmes-Garons pour gagner l’aéroport de Mérignac, bientôt rejoint par deux Air Tractor.

Qui peut sérieusement croire qu’un état-major de sapeurs-pompiers déciderait de protéger une commune plutôt qu’une autre parce qu’elle serait plus aisée ?

Le premier ministre Sébastien Lecornu

Là où des appareils de la sécurité civile peuvent parfois être placés en « guet aérien armé » – c’est-à-dire en veille aérienne, les soutes pleines d’eau ou de retardant –, les moyens aériens disposés en Gironde patientent au sol. Ce détail va faire perdre un temps précieux aux services de secours. Quand l’incendie se déclare à Saumos, il va falloir environ cinquante minutes au Dash pour effectuer son premier largage. L’appareil rentre un temps à Mérignac, avant de repartir, précédé par les deux Air Tractor.

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Durant tout l’après-midi du 22 juillet, les moyens déployés dans la zone ne cessent d’augmenter. Deux Air Tractor supplémentaires, un hélicoptère Puma, puis un second Dash et deux canadairs sont dépêchés sur place. À 20 heures, la DGSCGC recense neuf appareils de largage et un avion de reconnaissance engagés dans la lutte. Mais le feu, porté par des vents violents, demeure alors en « propagation libre », relève une autre note du ministère de l’intérieur : « 730 hectares »ont déjà brûlé et « plusieurs centaines » d’autres sont « menacés ».

Le bourg du Porge a-t-il été « sacrifié » ?

Pour nombre d’habitant·es du Porge, cela ne fait pas l’ombre d’un doute : ils et elles ont été « sacrifié·es » par les autorités au profit des habitant·es de Lège-Cap-Ferret, une commune plus dense, plus riche aussi, fréquentée par de nombreuses célébrités. Une accusation qui indigne Marc Vermeulen – « c’est indécent », a-t-il affirmé dans Le Monde – et le premier ministre Sébastien Lecornu – « Qui peut sérieusement croire qu’un état-major de sapeurs-pompiers déciderait de protéger une commune plutôt qu’une autre parce qu’elle serait plus aisée ? », s’est-il emporté dans La Tribune du dimanche.

Le maire du Porge, Martial Zaninetti, interrogé par Mediapart« ne veut pas y croire ». Mais il constate : à un moment, les pompiers, dont « les forces ne sont pas extensibles », ont « dû faire un choix ». Il attend aujourd’hui de l’État « qu’il puisse donner des réponses à nos administrés, qui se posent des questions légitimes ».

Si le déroulé exact des événements reste à déterminer, les témoignages s’accordent sur un point : alors que les pompiers étaient nombreux quand le feu a atteint la commune dans la nuit du mercredi 22 au jeudi 23 juillet, ravageant une soixantaine de maisons, les soldats du feu ont pour beaucoup quitté le village, la nuit suivante, quand, après un changement de direction subit du vent, les flammes sont revenues depuis le sud.

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Quelques maisons ont été touchées par l’incendie, le 23 juillet 2026, à Lège-Cap-Ferret.  © Photo Hugo Lemonier / Mediapart

L’ordre d’évacuation avait alors été décidé, et celle-ci s’est faite en pleine nuit, en rangs dispersés. « Ils étaient là, et d’un coup, ils n’étaient plus là », affirme un agriculteur qui a décidé de rester. « Vers 1 heure du matin, le centre du bourg a été évacué, et les pompiers sont partis d’un coup. Il ne restait plus que quelques camions. On n’a pas compris », confirme Pierre Harrouard, un ancien conseiller municipal. Plusieurs témoignages indiquent cependant que des pompiers sont restés sur place et ont continué à lutter contre le feu. Mais le PC ayant été déplacé sur Lège-Cap-Ferret en raison de l’avancée des flammes, ils et elles étaient forcément moins nombreux.

Cité par Libération, le commandant du Sdis 33 Matthieu Jomain reconnaît un « repli stratégique vers Lège-Cap-Ferret », qui était menacé. Outre la population, plus importante, cette commune abrite la D106, la seule route permettant l’évacuation des résident·es de la presqu’île. « Il a alors fallu travailler sur l’ensemble du territoire », a déclaré Marc Vermeulen, sans en dire plus sur les ordres donnés cette nuit-là. Un choix a donc été fait, guidé par la priorité assumée par les autorités : sauver les vies d’abord, les biens matériels ensuite, et la forêt enfin. 

Rémi Carayol  et Hugo Lemonier

En Gironde, la colère des « sacrifiés » du Porge

Quatre jours après sa destruction partielle par les feux, et alors que la menace persiste, la préfète du département de la Gironde a fait un déplacement express lundi dans le village du Porge, toujours coupé du monde. Elle a été confrontée au puissant ressentiment des rares habitants à être restés ou revenus.

Rémi Carayol

27 juillet 2026 à 21h46 https://www.mediapart.fr/journal/france/270726/en-gironde-la-colere-des-sacrifies-du-porge?utm_source=Mailing_20260807_session_rattrapage_abo&utm_medium=email&utm_campaign=Mailing_20260807_session_rattrapage&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-1084-[Mailing_20260807_session_rattrapage_abo]&M_BT=115359655566

LeLe Porge (Gironde).– Il est 17 heures, lundi 27 juillet, et le ciel est à nouveau bleu au-dessus du Porge, en Gironde. Enfin ! Depuis près d’une semaine, on n’avait plus vu ici ni le soleil ni les étoiles : un voile orangé aussi fascinant qu’effrayant s’était abattu sur ce village niché au cœur d’une interminable forêt de pins, situé à mi-distance du bassin d’Arcachon et de l’étang de Lacanau.

Il y a quatre jours, à la même heure, Le Porge, 3 500 habitants et habitantes, était plongé dans un noir dantesque, avant de subir la loi du feu. Une scène d’apocalypse : une marée de flammes qui déferle à une vitesse folle et qui détruit tout sur son passage, les arbres comme les maisons. Au total, 183 habitations ont été entièrement détruites selon la mairie, soit 12 % des bâtiments du village – sans compter ceux qui ont subi des dommages moins importants : un appentis calciné, une véranda effondrée, un jardin brûlé…

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Une maison et sa cour ravagées par l’incendie. Le Porge, 27 juillet 2026.  © Photo Rémi Carayol / Mediapart

Le ciel est bleu, donc, mais la colère est noire, quand la préfète de Gironde, Sophie Brocas, arrive à bord de son SUV escorté par des motards de la gendarmerie, dans la commune la plus meurtrie par l’incendie qui, depuis son déclenchement le 21 juillet, a déjà détruit 42 000 hectares de forêt. Passage éclair. Quelques minutes seulement pour témoigner de « la solidarité de l’État ». Pas vraiment le temps d’expliquer pourquoi, quand le feu s’est abattu sur les lieux, les pompiers n’étaient plus là.

Ni de répondre aux innombrables interrogations de celles et ceux qui, en dépit de la menace qui rôde toujours alentour, sont resté·es sur place ou sont revenu·es : pourquoi les avoir forcé·es à fuir jeudi dernier, alors qu’ils et elles auraient pu combattre le feu ? Pourquoi ne pas avoir autorisé des agriculteurs et des agricultrices des environs à venir prêter main-forte, avec leurs citernes pleines d’eau ? Pourquoi faire confiance à des pompiers venus de l’autre bout du pays, certes formés comme il faut, mais étrangers à ce terroir si particulier, à ses secrets et à ses pièges ? Resté sur place après le départ de la préfète, un de ses collaborateurs affronte la tempête de récriminations.

Autour de lui, le maire, quelques anciens du village, membres de l’Association de défense des forêts contre l’incendie (plus connue dans le Sud-Ouest par son acronyme : DFCI) dont ils portent le gilet jaune, et des volontaires au discours rugueux. « Ces technocrates, ils ne connaissent rien à rien », déplore l’un d’eux, furieux, avant de lâcher des noms d’oiseaux. Il y a quelques minutes encore, il donnait un coup de main aux pompiers pour arroser les terres encore fumantes qui bordent la route reliant Le Porge au Temple. Spectacle de fin de monde sur dix kilomètres : les arbres sont encore debout, mais leurs pieds sont noirs comme du charbon. « Le feu est allé tellement vite qu’il n’a fait que passer », souffle-t-il, avant de refuser de donner son nom.

À ses côtés, Alain Deyres, l’ancien maire de la commune qui revient de l’entrée du village où il jouait le gendarme pour faire respecter l’interdiction de circuler, a du mal à retenir ses larmes. Sa maison a tenu, « grâce aux voisins qui l’ont arrosée », dit-il, mais pas la forêt héritée de ses aïeux : 21 hectares partis en fumée. En tout, la commune a peut-être perdu entre 7 000 et 8 000 hectares, soit la moitié de sa forêt.

Le vieil homme a fui quand on lui a dit de fuir, dans la nuit du jeudi au vendredi. C’est peut-être ce qui lui a sauvé la vie, à lui comme à d’autres – il n’y a eu aucun blessé, et tout le monde admet que cela relève du miracle, vu la violence du feu. Mais quand il est revenu le lendemain, il en a eu des haut-le-cœur. « Je ne reconnais plus mon beau village », se lamente-t-il en parcourant l’avenue du Bassin-d’Arcachon, longue ligne droite qui mène à Lège-Cap-Ferret et dont la plupart des maisons sont calcinées. Avenue de la désolation, qui donne à voir l’arbitraire des flammes : curieusement, certaines bâtisses sont intactes au milieu du chaos de toits décapités, de murs effondrés, de fenêtres explosées…

« C’était un choix : on nous a laissés brûler »

Le feu destructeur est passé deux fois au Porge, ainsi que le raconte Pierre Haurouard, ancien conseiller municipal installé ici depuis dix-sept ans. La première fois en venant du nord, de Saumos, où il est « né » et d’où il tire son appellation. C’était le mercredi : les pompiers envoyés en renfort étaient encore là.

La deuxième fois, plus virulent encore – « une déflagration nucléaire », raconte un témoin, un mur jaune « de dix mètres de haut », ajoute un autre – en revenant du sud, à la suite d’un changement de vent subit. C’était dans la nuit du jeudi au vendredi : les pompiers envoyés en renfort n’étaient plus là cette fois, il ne restait plus que ceux du village et leurs deux seuls camions. « Tout d’un coup, à 1 heure du matin, après l’ordre d’évacuation, ils ont disparu sans explication », témoigne Pierre Haurouard.

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Un habitant constate les dégâts dans un quartier résidentiel ravagé par le feu. Le Porge, 25 juillet 2026.  © Photo Julien de Rosa / AFP

D’autres habitants restés sur les lieux confirment. « C’était un choix : on nous a laissés brûler », accuse Alain Blanc, président de la DFCI du Porge depuis vingt-cinq ans et ancien pompier volontaire. Le vieil homme fait partie du petit groupe d’énervés qui entourent le collaborateur de la préfète et l’agonisent de reproches. Personne ne le dit franchement, mais tout le monde croit savoir pourquoi les renforts ont disparu au plus fort de la tempête : le feu menaçait Lège-Cap-Ferret, ses résidentes et résidents deux fois plus nombreux, ses milliers de touristes et ses quelques célébrités.

« Il y a surement de très bonnes raisons à ce départ, cela a dû être réfléchi », commente Pierre Haurouard. Mais celles avancées par le fonctionnaire ne convainquent personne. « L’impression d’avoir été sacrifiés » par les autorités, pour reprendre les termes d’Alain Blanc, passe difficilement. « On n’a pas de grands pontes ici », réagit Alain Deyres, en guise de résumé du ressentiment général.

« Il fallait sauver les richards de la pointe », ajoute un agriculteur qui dit avoir dormi quinze heures depuis jeudi. Lui a pu sauver sa maison en arrosant tout autour et en combattant les flammes jusqu’au bout de la nuit. Mais ses voisins, qui avaient répondu à l’ordre de fuir, n’ont pas eu cette chance. « Leur maison est partie en fumée », se désole-t-il, avant de s’éloigner.

Alors que le représentant de la préfecture quitte les abords de la salle des fêtes, transformée en PC opérationnel, et reprend la route de Bordeaux, promettant une discussion plus approfondie avec la préfète et se réjouissant de cet échange viril mais sincère, une équipe revient du front, épuisée : ses membres viennent de passer des heures à arroser la terre encore brûlante. Au loin, un panache de fumée rappelle que le monstre de feu n’a pas dit son dernier mot. On annonce du vent pour mardi, et l’on craint de voir le ciel à nouveau se noircir.

Rémi Carayol

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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