Incendie en Gironde : la gestion des premières heures du feu au cœur des interrogations
Par Maryline Baumard (Saumos, Le Porge [Gironde], envoyée spéciale)Publié aujourd’hui à 05h00, modifié à 14h09 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/08/03/incendie-en-gironde-la-gestion-des-premieres-heures-du-feu-au-c-ur-des-interrogations_6737323_3244.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20260803&lmd_link=tempsforts-title&M_BT=53496897516380
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Enquête
Alors que le mégafeu qui a ravagé 42 000 hectares en Gironde est officiellement fixé depuis samedi, les habitants des communes les plus touchées disent leur colère. Ils sont presque 1 000 à souhaiter qu’une plainte contre X soit déposée.
Colère XXL au point zéro du mégafeu en Gironde. A Saumos, le village d’où est parti l’incendie qui a détruit 42 000 hectares en dix jours, et au Porge, où près de 200 maisons ont brûlé, les habitants n’en finissent pas de ressasser le déroulé des premières heures du feu, avant qu’il ne devienne hors de contrôle. A qui la faute ? Aurait-on pu maîtriser rapidement le sinistre ? Pourquoi ne pas les avoir davantage écoutés ?
Dans un paysage de désolation, où les pins noirs aux cimes roussies attendent de s’écrouler, quatre sylviculteurs, réunis chez Bertrand Biensan, forestier au Porge, tout proche, racontent au Monde, unanimes, comment, mercredi 22 juillet, le commandant des opérations de secours (COS) a refusé de les entendre et d’ajouter leurs compétences aux siennes.
Selon eux, arrêter ce feu, le « tuer dans l’œuf », était tout à fait possible rapidement, sans « ce mépris envers [eux], qui cultiv[ent] le pin ici à la suite de [leurs] pères et [leurs] grands-pères, et qui t[iennent] d’eux la technique ancestrale des contre-feux », explique Bertrand Biensan. « On connaît par cœur chacune de nos parcelles pour avoir grandi dessus ; on sait où “moucher” un feu », insiste Didou Deyres, conseiller municipal et ancien adjoint à la mairie du Porge, une voix qui compte dans le coin. Mais le 22 juillet, il n’a pas été entendu. Pas plus que Jean-Jacques Maurin, un autre forestier éconduit.

« En arrivant sur le feu, j’ai proposé tout de suite ma connaissance des pistes et des points d’eau aux pompiers du PC, avant de dire au COS qu’allumer un contre-feu s’imposait. Tout y était favorable : la parcelle de 50 hectares de végétation basse, le vent et la présence des pompiers spécialisés dans le brûlage, qui n’attendaient qu’un ordre. Il m’a répondu que c’était lui qui décidait et qu’il allait me faire embarquer par les gendarmes. »
Rejeté à 17 heures, le contre-feu sera finalement réalisé à 0 h 45 et échouera, « parce que bien trop tardif », estime Jean-Jacques Maurin, qui a perdu une grande partie de ses pins de production, « le travail d’une vie » et son gagne-pain. Arrivé dès 12 h 20 sur le départ de feu, Didou Deyres a fait la même analyse que lui.
Contre-feu
Didou Deyres et Jean-Jacques Maurin sont tous deux membres de l’Association syndicale autorisée de défense des forêts contre l’incendie, qui regroupe des propriétaires forestiers pour mutualiser les moyens et les travaux de prévention des feux. A ce titre, ils construisent les pistes, les fossés, les points d’eau et débroussaillent.
Dans ce massif forestier, le premier d’Europe, détenu à 90 % par des propriétaires privés, le contre-feu est l’un de leurs outils de gestion « le plus efficace quand les conditions sont réunies, comme c’était le cas ce jour-là », insiste Didou Deyres. Et en tant que DFCI, ils sont habilités à en mener, même en pleine intervention sur un incendie, mais sur décision du COS.
Un feu tactique, son autre appellation, s’allume en avant du front pour brûler le combustible disponible. Lorsque l’incendie principal arrive, il ne trouve plus de matière à consumer et peut ainsi être stoppé. « C’est comme ça qu’on vient à bout des feux ici depuis des dizaines d’années », appuie Jean Darriet, propriétaire viticole du Château Seguin et propriétaire forestier sur ce territoire où il est né et mémoire vivante du lieu à 95 ans.

Si cette technique est désormais intégrée aux méthodes modernes de lutte contre les incendies des pompiers, les forestiers se plaignent qu’« on n’écoute pas les propriétaires de parcelles, qui sont pourtant bien meilleurs connaisseurs des feux de pins que les pompiers. Pour eux, ce n’est pas le cœur du métier et ils n’ont que quelques semaines de formation sur ce point chaque année », regrette Ludovic Pollet, un ancien pompier professionnel de Lège-Cap-Ferret, passé par les pompiers de Paris.
Positionnement stratégique des hommes
Pour avoir été soldat du feu durant trente-deux ans dans le département, Ludovic Pollet rappelle que les pompiers de Gironde s’appuient davantage sur le positionnement stratégique des hommes, sur une piste, en attente de l’arrivée du feu, que sur une entrée avec leurs engins dans les massifs lors des feux naissants, comme le font leurs voisins des Landes.
A l’heure où le feu a dévoré le paysage, et où ces deux communes, à l’identité sylvicole, paient le prix fort au sinistre, ces différentes approches de l’attaque du feu sont sur toutes les lèvres. « Moi, je ne comprends pas, avoue une jeune femme de Saumos, qui requiert l’anonymat. Comment, alors même que 18 camions de pompiers sont là avant 12 h 30, ils ont laissé filer le feu ? Un ami pompier que j’appelle à ce moment-là, en rentrant de mon travail, me dit qu’il attend les ordres, mais il me rassure en me disant qu’[ils ont] vraiment mis les moyens. La suite, on la connaît, ce qui a “merdé”, beaucoup moins. »
Après la mort, le 21 juillet, de deux pompiers du département, brûlés vifs dans leur camion, lors du feu de Mérignac, est-ce qu’ils ont pris moins de risques que d’ordinaire, allant moins au contact du feu ? C’est ce qui se dit dans les discussions au Porge et à Saumos ; même si cette question, Marc Vermeulen, directeur du service départemental d’incendie et de secours de la Gironde et chef des sapeurs-pompiers, la qualifie d’« indécente ». Il y répond d’ailleurs en rappelant : « On a encore eu des largages de sécurité de Canadair sur un camion pris par les flammes (…) [et] les gars ont dégagé leur véhicule et sont retournés au feu. »
Pour Marc Vermeulen, il est évident que ses hommes ont fait le maximum, honorant ainsi la mémoire des deux victimes, leurs amis, en combattant d’arrache-pied les flammes. Et à ceux qui reprochent le nombre de maisons brûlées, il rappelle que la priorité ce sont les vies humaines. Dans un entretien au Monde publié vendredi 31 juillet, le chef des pompiers rappelle qu’entre deux opérations, un choix a sans doute dû être fait : « Jeudi soir, c’est le moment où l’incendie, de retour sur la commune du Porge, a tourné, en même temps qu’une saute de feu enflammait le centre-ville de Lège et que les arbres brûlaient le long de la départementale D3. »
Les ordres donnés feront partie du retour d’expérience, mais Marc Vermeulen expliquait : « Comment peut-on imaginer que nous aurions abandonné une partie de la population du Porge alors que la commune n’était pas complètement évacuée ? Nous verrons s’il y a eu une action identifiée comme prioritaire à ce moment-là, ou si le poste de commandement a manqué d’informations, ce qui peut également arriver. »
Destiné à tirer des enseignements et à faire évoluer les pratiques, le retex (retour d’expérience) devrait théoriquement révéler les stratégies et les choix à l’œuvre, mais rien ne garantit qu’il sera intégralement public.


C’est pour être certains d’avoir accès à toutes ces informations que des habitants du Porge comme de Lège, où des maisons ont été détruites par les flammes, se sont réunis au sein d’un collectif de victimes. Ils sont presque 1 000 à souhaiter qu’une plainte contre X soit déposée collectivement devant la justice.
« J’ai cru mourir »
« On a besoin de comprendre pourquoi on a tout perdu, et seule l’union fera notre force », résume Ludivine Daurignac, à l’origine de la procédure. « Il faut qu’on nous dise quelles défaillances successives se sont enchaînées depuis le départ de ce feu et expliquent ce qu’on a vécu. Pourquoi notre sirène n’a pas fonctionné ? Pourquoi on ne nous a évacués que cinq minutes avant le feu, voire pas du tout pour certains ? », demande cette habitante du Porge, âgée de 45 ans, qui travaille dans le secteur de l’esthétique, et dont la maison a brûlé.
Lire aussi le reportage | Incendie en Gironde : au Porge, le long de l’« avenue de la désolation », les habitants face aux ruines de leurs maisons brûlées
Alors que, côté préfecture, on estime avoir géré la crise avec méthode ; côté terrain, nombre de personnes, comme Ludivine Daurignac, sont passées entre les mailles. Ce sont les gendarmes qui, à 20 heures mercredi 22 juillet, ont frappé chez elle, lui donnant « cinq minutes pour partir, car le feu était à 30 mètres ». L’ordre d’évacuer, qu’elle aurait dû avoir dans l’après-midi, est arrivé deux jours plus tard sur son téléphone. Elle est partie sans rien et sa vie a été effacée par le feu. « Car à ce moment-là, et dès le début de la soirée, les pompiers avaient eu ordre de repartir du Porge pour aller sauver Lège-Cap-Ferret, alors qu’on avait des flammes partout, que tout le monde n’était pas évacué, rappelle Nathalie Augonnet, adjointe au maire du Porge. J’ai cru mourir. Comme d’autres parce que j’ai récupéré à 3 heures du matin des gens hagards sur la route, avec un sac, qui fuyaient le feu. »
Sa voisine, Sophie Rocher, 56 ans, elle, a eu plus de chance. Elle a quitté l’hôtel du Porge en catastrophe avec ses clients à 1 h 30, dans la nuit du jeudi 23 au vendredi 24 juillet, sur le conseil d’un policier municipal passé lui dire : « Si j’étais vous, j’évacuerais. » A ce moment-là, un mur de flammes, de l’autre côté de la route départementale, faisait face au bâtiment qu’elle dirige avec son conjoint. « On n’avait rien reçu avant », aucun « FR-Alert ».

A la préfecture, l’envoi de ces messages est pourtant considéré comme une mission de première importance. Ces ratés de certains quartiers ont conduit à « des évacuations extrêmement dangereuses, en catastrophe », rappelle Ludivine Daurignac, parfois en voiture sur des pistes cyclables dans la forêt, très près des feux.
Absence de guet aérien armé
Plus largement, un embouteillage monstre a tenu des évacués à l’arrêt pendant plusieurs heures après 19 heures, vendredi soir, sur la route, dans leur voiture, tout autour du bassin d’Arcachon, alors même que le pyrocumulonimbus, nuage formé par l’incendie, couvrait une partie du ciel, créant un danger potentiel de reprises de feu éloignées du brasier principal.
Reste que aucun décès n’est à déplorer, ce qui en soi est une victoire, vu l’ampleur du sinistre. « Bien sûr l’administration peut se targuer de n’avoir eu aucun mort, mais ils ont mis des gens en danger », affirme l’avocat Sylvain Galinat, qui explore cette accroche juridique pour son dépôt de plainte.
« Si on fait le bilan, il n’y a que la presqu’île du cap Ferret où tout s’est bien passé. On l’a évacuée en bon ordre une matinée, de façon séquencée. Ensuite, ce feu qu’on n’arrivait pas à arrêter ailleurs, on l’a stoppé juste avant qu’il n’arrive là, parce que là, on s’est donné les moyens de le faire, résume Bertrand Biensan. Après, on peut considérer – ou non – qu’il y a eu un abandon des autres communes. Il n’empêche, les moyens étaient envoyés au sud de la zone de feu, pas au Porge au moment où les flammes l’encerclaient. »

Est-ce que les services de l’Etat avaient bien mesuré le risque encouru par le département ce 22 juillet ? C’est une autre question que plusieurs sinistrés évoquent sous deux angles. D’abord, le sujet du débroussaillage autorisé jusqu’à 13 heures, alors que le département était placé en vigilance rouge pour le risque d’incendie, interroge. Dès le soir du premier jour du feu, la préfecture de Gironde a d’ailleurs interdit « tous travaux forestiers utilisant des moteurs thermiques » les jours classés rouges. Mais le mal était fait, puisque le procureur de la République, Renaud Gaudeul, évoque comme « hypothèse privilégiée » de ce départ de feu une étincelle produite par le passage d’une broyeuse pour le compte d’Enedis. Mardi 4 août, 11 enquêteurs sont attendus au kilomètre zéro, pour investiguer.
Le second point qui interroge dans un pays qui parvient à arrêter 90 % de ses incendies à moins de 1 hectare, c’est celui d’une absence de guet aérien armé, un jour de risque élevé. Couramment mis en œuvre les jours de risque incendie, il consiste à faire voler un Dash de manière préventive afin qu’il soit capable de larguer dès les premières minutes d’un feu, avant l’arrivée des pompiers au sol.

Le 22 juillet, un Dash 8 avait bien rejoint Bordeaux-Mérignac, le matin, de Nîmes, où il est basé, mais il ne volait pas en préventif quand le feu s’est déclenché à 12 h 02. Il a décollé à 12 h 46 et a effectué un premier largage huit minutes plus tard. A 13 heures, il est revenu faire le plein à Mérignac et a ensuite opéré 12 largages jusqu’à sa relève à 19 h 30.
Une heure après le départ du feu, un seul et unique largage avait donc été réalisé et il a fallu attendre 13 h 11 pour que s’engagent les deux premiers Air Tractor, basés eux aussi pourtant à Mérignac, suivis de deux autres, une heure et quinze minutes plus tard, et d’un hélicoptère Puma.
Deux Canadair ont été signalés à 16 h 41 – soit plus de quatre heures après le début du feu – au moment où 150 hectares avaient déjà été parcourus. A 22 heures, la surface parcourue par l’incendie était passée à 900 hectares et à 1 400 hectares à minuit.
Sur toutes ces critiques, préfecture et pompiers, interrogés par Le Monde, assurent ne pas pouvoir répondre avant que toute l’opération n’ait été analysée.
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*Incendie en Gironde : Saumos, le « village maudit » transformé par ses habitants en avant-poste improvisé

Reportage
Le cœur de la commune est devenu l’épicentre du combat que les pompiers mènent contre les reprises de feu qui se succèdent dans le Bordelais. Des habitants s’y sont aussi retrouvés, et aident comme ils peuvent.
« Ça occupe l’esprit. Pendant ce temps, on arrive à oublier les paysages de nos vies qui brûlent. » Avec son polo d’agent de la défense des forêts contre les incendies (DFCI), Pascal Citrain, 67 ans, le regard tendre et fatigué, observe le bouillonnement qui emplit la maison des chasseurs de Saumos (Gironde), mardi 28 juillet. Toute la vie de ce village d’un demi-millier d’âmes semble désormais battre dans ce chalet de 50 mètres carrés, et déborde même devant, sur la place de l’église Saint-Amand, où se croisent sans cesse camions de pompiers, tracteurs, citernes, pick-up.
Malgré l’évacuation de la commune, ordonnée vendredi 24 juillet, des dizaines d’habitants sont revenues dès samedi. Ils préparent de généreux repas – poulet basquaise lundi, paella mardi – pour soulager tous ceux qui luttent. Le cœur de la commune est devenu l’épicentre du combat contre les reprises de feu qui se succèdent dans le Bordelais, du village du Porge, dévasté, au camp militaire de Souge, menacé.
Dans une ambiance presque légère, la petite foule hétérogène se partage les dernières informations sur le feu. On retrouve des connaissances, avec qui on discute de tout, du moment que ça permet d’occuper l’esprit ; on approuve la posture critique des maires du Porge, du Temple et de Saumos lors de leur rencontre avec le président de la République, Emmanuel Macron, la veille.


On pleure aussi. Ceux qui patrouillent pour surveiller les fumerolles reviennent estomaqués des paysages de désolation qu’ils découvrent. On s’abstient d’ailleurs de trop regarder vers l’est la fumée qui s’élève depuis la veille ; elle grandit, s’amenuise, noircit, blanchit au rythme des assauts de l’incendie et des contre-attaques des soldats du feu.
On rigole aussi. La brigade des sapeurs-pompiers de Paris (BSPP) se fait systématiquement réprimander avec gourmandise lorsqu’un de ses membres demande un pain au chocolat au lieu… d’une chocolatine. « A la fin, on fera une grande fête, prédit Pascal Citrain. Mais il faudra se préparer à un sacré contrecoup. »
Incendie en 2022
En face du chalet, les pompiers ont installé un ersatz de poste de commandement sur une terrasse ombragée : deux tables accolées et des documents accrochés au mur. Voilà une semaine qu’ils savent placer Saumos sur une carte : c’est d’ici qu’est parti, le 22 juillet, l’incendie qui a depuis ravagé 42 000 hectares. Après avoir grignoté les abords du village, les flammes se sont jetées plus au Sud, mais une reprise de feu s’est déclarée lundi, avant de prendre de l’ampleur.

Face à cet acharnement du feu, certains habitants se désespèrent de leur « village maudit ». En 2022, ce sont 3 400 hectares de pins qui étaient partis en fumée ici. « Je ne sais pas si cette fois la commune pourra s’en remettre. En tout cas, on ne pourra pas continuer comme avant, se désole une Saumossoise qui ne souhaite pas donner son nom. Les pins, on les récupère de nos parents, mais il va falloir trouver autre chose. »
La veille, la reprise de feu a eu lieu au milieu d’arbres qui avaient été replantés après l’incendie survenu quatre ans plus tôt. Mais ce n’est pas le moment d’y penser : un équipage de pompiers éreintés doit être noyé sous les sandwichs, les cafés et les remerciements.
Propagation des incendies en Gironde
Voir la vidéo: https://assets-decodeurs.lemonde.fr/redacweb/ANIMATION_FEUX_GIRONDE/animation-feux-gironde-28juil.mp4

« Sans eux, on n’est pas grand-chose, reconnaît avec gratitude un jeune sapeur de la BSPP. Avec nos rations de combat, on aurait nos apports en protéines, mais là, c’est le moral que ça nourrit. » Tandis qu’il tue le temps sur son téléphone portable, certains de ses collègues s’isolent pour donner des nouvelles à des proches, dorment dans l’herbe derrière le chalet, improvisent une lessive à la main…


En fin d’après-midi, plusieurs véhicules démarrent en trombe. Cette fois, l’alerte porte sur de possibles cambrioleurs. Dans les villages meurtris comme Saumos, le sujet est inflammable. Pour les habitants, écorchés par la détresse de ceux qui ont perdu quelque chose, tétanisés par la possibilité que leur tour vienne, et d’autant plus fiers d’œuvrer nuit et jour au bien commun, la simple idée qu’existent des profiteurs du feu fait voir rouge. La rumeur circule, s’auto-alimente et s’embrase à la vitesse d’un pin maritime.
Tensions
Cette fois, l’étincelle est provoquée par une Audi noire, coiffée d’un gyrophare orange, qui tracte deux cuves dans une remorque. Devant une maison à la lisière du village, où des bénévoles œuvrent à éteindre des fumerolles, les habitants bloquent le véhicule et invectivent ses passagers. Les quatre jeunes hommes, torse nu, casquette ou T-shirt noué sur la tête, baskets aux pieds, sont accusés d’être cambrioleurs et de ne transporter de l’eau que pour mieux se fondre dans la masse des volontaires. Eux assurent participer à la lutte contre le sinistre depuis quatre jours.

La présence de militaires, fusils d’assaut en bandoulière, ne calme qu’à peine la tension. Les gendarmes sont appelés. Ils contrôlent les identités, inspectent l’intérieur du véhicule, ne trouvent rien d’autre que du matériel cohérent avec les dires des hommes. Aucune infraction n’est relevée. Les jeunes sont passablement irrités. « Parce qu’on n’a pas un 4 × 4, que nos têtes ne leur reviennent pas, on se fait barrer la route, insulter, c’est vexant, d’autant plus qu’ils ne vont jamais s’excuser », assure Jouliann Lapoule, 20 ans, venu du Pian-Médoc.
Lire aussi le récit | Incendie en Gironde : la défense opiniâtre du camp militaire de Souge contre les flammes
« Les gens sont tous tendus, ils ont beaucoup perdu, tente un gendarme pour apaiser le groupe. Et c’est petit ici, tout le monde connaît tout le monde et même les amis de tout le monde, donc quand ils ne reconnaissent pas quelqu’un, ils s’inquiètent. » Il parlemente avec un habitant, frustré par l’issue du contrôle, et lui suggère de présenter ses excuses. L’homme s’exécute sèchement et repart sans attendre. L’Audi l’imite, sous le regard pas moins accusateur de bénévoles affairés sur leurs fumerolles. « Leurs cuves sont à moitié vides, qu’est-ce qu’ils essaient de nous faire croire », siffle l’un d’eux. Une heure plus tard, une des deux cuves désormais vide, l’attelage fera un arrêt à un point de ravitaillement, à distance respectable de Saumos.

Au village, l’incident est oublié. Des gendarmes sont justement arrivés avec un blindé Centaure, qui impressionne autant qu’il interroge. « Il dispose d’une caméra thermique, c’est très efficace la nuit pour prévenir les risques de cambriolage », expose un major. Les avis n’en restent pas moins partagés. « Je préfère le voir là qu’en manif », souffle un habitant.
Indifférente au véhicule, une bénévole se réjouit, téléphone à la main. Sandie Bargeles, adjointe au maire de Saumos, vient d’annoncer qu’un don de lits picots devrait arriver pour la nuit. Les pompiers, eux, pourront dormir sur leurs deux oreilles.
Arthur CarpentierSaumos [Gironde], envoyé spécial
«On va avoir besoin d’aide pour reconstruire» : entre sidération et colère, le retour des habitants au Porge
Par Marie-Hélène Hérouart, Le Figaro Bordeaux
Publié le 03/08/2026 à 17h12, mis à jour le 03/08/2026 à 18h04 https://www.lefigaro.fr/bordeaux/on-va-avoir-besoin-d-aide-pour-reconstruire-entre-sideration-et-colere-le-retour-des-habitants-au-porge-20260803?utm_source=CRM&utm_medium=email&utm_campaign=20260803_NL_ACTUALITES&een=8aa4833201a408e8a5d776ac0b844bbc&seen=2&m_i=he35JKHNi7vilBVb0odYG7UERGiOHDbpHOB%2BBtedYhCKsQCMInTGLTYpW9C6NokyRN8DXVEqxvDP%2BwEdwlNvhqM83qQ7n2Cdhr

REPORTAGE – Onze jours après le départ du mégafeu de Saumos, les habitants du Porge ont pu regagner leur commune, largement ravagée par les flammes.
Le ciel est redevenu bleu, mais la sidération règne toujours au Porge. Onze jours après leur évacuation précipitée provoquée par le départ du mégafeu de Saumos – qui a dévoré 42000 hectares depuis le 22 juillet -, les habitants ont été autorisés à rentrer chez eux ce lundi. Ils ont retrouvé un paysage calciné, où 180 habitations ne sont plus que cendres. Dix minutes avant la levée du barrage à 14 heures, plusieurs familles patientent déjà. «On se passerait bien de ce temps d’attente. J’ai hâte de rentrer chez nous et de retrouver nos marques», déclare Camille. La trentenaire peine à trouver ses mots en distribuant des tranches de jambon à ses trois fillettes. La fatigue et l’angoisse des derniers jours marquent son visage.
À deux pas d’elle, une femme présente les mêmes stigmates. «On a vécu l’enfer. Ma fille de 8 ans a beaucoup pleuré en voyant les images à la télévision. C’était difficile de l’en couper. Il fallait bien lui expliquer pourquoi nous avions dormi dans la voiture sur un parking après notre évacuation.» Un jeune homme allume une cigarette en jetant un coup d’œil nerveux aux gendarmes qui bloquent la route. «Cela ne craint pas si je fume ? PASSER LA PUBLICITÉ
«Ma foi, tout a cramé et tu as une flaque d’eau à tes pieds, ça ira», lui rétorque un homme plus âgé. Quelques sourires goguenards s’esquissent. Mais les regards demeurent las. «On est content de retrouver nos maisons et en même temps, mon beau-frère a perdu la sienne. Difficile de vraiment se réjouir», culpabilise Marion*. «J’ai peur que ceux qui ont tout perdu ne comprennent pas notre traumatisme. Je me sens abattue et dans le déni, on dirait que mon cerveau ne veut pas se réveiller pour me protéger», s’effondre une quadragénaire.
Syndrome du survivant
Sous ce syndrome du survivant couve néanmoins une immense colère. Pourquoi la sirène du village n’a-t-elle pas résonné pour prévenir les habitants ? Le village a-t-il été sacrifié pour mieux défendre Le Cap Ferret, comme le disent les rumeurs ? «Madame la préfète va avoir des comptes à rendre. Les habitants qui sont restés ont sauvé leurs maisons», s’emporte Céline. Les flammes ont été arrêtées près de son cabanon de jardin, qui abritait une bouteille de gaz, grâce à l’action conjointe des pompiers et de ses voisins armés de tuyaux d’arrosage. «Mercredi soir, j’ai évacué. Mais sur mes caméras de surveillance, je voyais mon voisin Jean, lutter tout seul avec son seau contre les reprises de feu près de chez moi. Alors avec mon neveu, on est revenu l’aider dès jeudi», témoigne Jean-François. Gilbert était là aussi. «Quand on est arrivé, Jean nous a regardés. On n’a rien dit, mais on savait qu’on ferait tout pour sauver le quartier», confie-t-il. À quelques kilomètres de là, sur le chemin de la procession des haitants de retour, le propriétaire des écuries du Bourdiou, Romain Marçais, a opté pour la même stratégie. Après avoir estimé qu’il disposait d’une position de repli sécurisé dans sa carrière de sable. «Il ne fallait pas que tout le monde prenne le risque de rester sur place. Ma femme est partie avec les enfants. Cela va être une bouffée d’oxygène de les retrouver», tempère-t-il.
Le quartier qui le jouxte est en ruines. Attablé dans devant son porche, Louis Moulinoux attend lui aussi le retour de sa compagne. Par miracle, leur foyer a résisté aux flammes et leurs deux poules sont en vie. «J’ai longuement inondé les abords de la maison avant d’évacuer, cela a dû aider. Je vais surtout aller brûler un cierge pour remercier le ciel.» Son esprit est déjà tourné vers la logistique nécessaire à la reconstruction. Les assureurs vont-ils rapidement dépêcher des experts. ? Toutes les maisons détruites obtiendront-elles un nouveau permis de construire ?
Espérance
À l’heure de retrouver leurs foyers, nombreux sont les Porgeais à partager cet état d’esprit. «On veut replanter nos forêts et rebâtir toutes nos maisons. On va avoir besoin d’aide pour reconstruire», insiste Pauline*. Des paysagistes aux plombiers, toutes les bonnes volontés sont bienvenues. Les administrations, qui accompagnent les familles sinistrées, sont mobilisées. Puis, viendra peut-être le temps des règlements de compte avec l’État : un collectif de Porgeais prépare une plainte pour obtenir des réponses sur la gestion du drame. D’autres, toutefois, prennent déjà du recul. «Ce n’était pas la Troisième Guerre mondiale et 100% des vies ont été sauvées. C’est une épreuve qui marque les esprits, mais on va continuer à vivre», nous glisse pour conclure un quinquagénaire. Même le plus noir nuage a toujours sa frange d’or.
*Ces prénoms ont été modifiés.