Annulation de l’achat de deux canadairs par Gabriel Attal: le vrai du faux.

Deux Canadair annulés par Gabriel Attal ? Le vrai du faux sur les moyens de la France face aux incendies

Alors que la France est touchée par une série d’incendies d’ampleur, l’annulation, par l’ancien premier ministre, de fonds destinés à l’achat de Canadair refait surface. Les clés pour comprendre cette polémique. 

Par Publié hier à 06h00, modifié hier à 11h15

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2026/07/17/deux-canadair-annules-par-gabriel-attal-le-vrai-du-faux-sur-les-moyens-de-la-france-face-aux-incendies_6724131_4355770.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=undefined&lmd_link=tempsforts-title&M_BT=53496897516380

Un  Canadair intervient pour contenir les feux  dans la forêt de Fontainebleau (Seine-et-Marne), le 13 juillet 2026.
Un Canadair intervient pour contenir les feux dans la forêt de Fontainebleau (Seine-et-Marne), le 13 juillet 2026.  STEPHANE MAHE / REUTERS

Gabriel Attal a-t-il, en 2024, alors qu’il était premier ministre, annulé la commande de deux Canadair, privant la sécurité civile de leur renfort pour lutter contre les feux de forêts ?

Depuis plusieurs jours, le débat monte entre La France insoumise (LFI) et le camp du candidat à la présidentielle. Les premiers accusant le second de « ne pas assumer sa responsabilité dans l’impréparation face aux incendies », alors que des feux particulièrement intenses et précoces touchent la France en ce début d’été 2026.

Les soutiens de Gabriel Attal réfutent néanmoins l’accusation : ils répondent que leur candidat est au contraire celui « qui a passé commande en 2024 pour deux nouveaux Canadair. Une première depuis 2007 », alors que le président, Emmanuel Macron, se félicitait, jeudi 16 juillet, lors d’un déplacement à Fontainebleau (Seine-et-Marne), en proie aux incendies, d’avoir « relancé la production de Canadair ».

Si la charge des « insoumis » est factuellement exacte et corroborée par des rapports parlementaires, plusieurs éléments méritent toutefois d’être mentionnés afin de nuancer le tableau.

L’annulation de 53 millions de crédits budgétaires destinés à la sécurité civile

Pour comprendre les attaques que porte aujourd’hui LFI à l’encontre de Gabriel Attal, il faut remonter à 2024. Face à un déficit budgétaire en augmentation, le gouvernement Attal prend la décision d’annuler 10 milliards d’euros de crédits par un décret publié le 22 février. Sur ce montant conséquent, près de 53 millions concernent le programme 161, consacré aux moyens de la sécurité civile.

Peut-on toutefois conclure que cette baisse de crédit a entraîné l’annulation de la commande de deux Canadair par la France ? Oui, selon plusieurs sources parlementaires. La sénatrice Les Républicains Françoise Dumont écrit ainsi, dans un avis rendu fin 2024 au Sénat, que « cette annulation a contraint la DGSCGC [la direction générale de la sécurité civile] à renoncer à la perspective de commande de deux Canadair ».

Une interprétation également partagée un an plus tard dans un autre rapport, coécrit par la députée socialiste de Lozère Sophie Pantel et l’« insoumis » Damien Maudet (Haute-Vienne), mais également confirmée par la DGSCGC à TF1, en 2025.

Deux Canadair commandés avec l’aide de l’Europe, loin de l’objectif annoncé par Emmanuel Macron

Alors de quoi les soutiens de Gabriel Attal parlent-ils lorsqu’ils évoquent au contraire la commande de deux Canadair ? Il s’agit en fait d’une commande mutualisée effectuée à travers le dispositif de gestion de crise de l’Union européenne (UE), RescEU. Au total, 12 nouveaux appareils ont ainsi été acquis par les Etats européens, parmi lesquels deux au bénéfice direct de la France. Achetés grâce à des financements européens, ces bombardiers d’eau pourront néanmoins venir en assistance à l’ensemble des pays de l’UE qui en font la demande en cas de besoin.

Bien que cette commande soit une première en vingt ans, on est cependant bien loin de l’effort annoncé par Emmanuel Macron en octobre 2022. A la suite d’une saison d’incendies ayant atteint un niveau record, le président de la République avait déclaré vouloir « investir massivement » dans les moyens de lutte contre les feux de forêt. Ce plan prévoyaitl’acquisition de quatre Canadair supplémentaires, mais aussi le remplacement des 12 bombardiers d’eau qui composentl’arsenal français, dont l’âge moyen avoisinait alors le quart de siècle. Le chef de l’Etat avait précisé que ces nouveaux appareils devaient être opérationnels avant la fin du quinquennat, soit au plus tard en 2027.

Les moyens aériens de la France pour lutter contre les incendies

Pour lutter contre les incendies, la France dispose actuellement d’une flotte composée d’une quaraintaine d’engins :

  • 12 Canadair de type CL-415 qui lui ont été livrés entre 1994 et 2007 et ont aujourd’hui un âge moyen de 30 ans ; ils peuvent embarquer 6 000 litres d’eau en douze secondes et donc, multiplier rapidement les largages.
  • 8 Dash : des avions pouvant embarquer 10 000 litres d’eau ou de retardant, contrairement au Canadair. Ils doivent cependant se poser pour se recharger, ce qui explique qu’ils effectuent  moins de largages sur une même période. Ils sont également parfois utilisés pour des missions de reconnaissance et de largages préventifs.
  • 3 Beechcraft, des avions de liaison et de reconnaissance qui assurent la coordination en vol des opérations aériennes.
  • Des hélicoptères bombardiers d’eau, qui peuvent charger entre 1 000 et 3 000 litres.
  • Des Air Tractor, ces petits avions polyvalents pouvant larguer jusqu’à 3 000 litres d’eau. Des avions loués par l’Etat auxquels s’ajoutent, depuis le début des incendies, quatre appareils prêtés par le dispositif européen RescEU et envoyés depuis Chypre et la Suède. 

Sur ces 16 appareils, quatre premiers achats sont annoncés dans la loi d’orientation et de programmation du ministère de l’intérieur promulguée en janvier 2023 : deux par le biais du mécanisme RescEU et deux sur fonds propres, ceux qui seront finalement annulés début 2024.

Selon la sécurité civile, ces premiers Canadair nouvelle génération devraient arriver en France dans le courant de l’année 2028.

Une chaîne de production à l’arrêt depuis 2015

Si l’objectif du chef de l’Etat est loin d’être atteint, c’est aussi en raison de contraintes industrielles. Bombardier, la compagnie qui a produit les avions présents dans la flotte française, a arrêté sa chaîne de production en 2015, faute de commandes suffisantes.

En 2018, face au regain de la demande, un nouveau fabricant canadien, Viking Air, entre dans la course pour produire un successeur au CL-415, le dernier modèle produit.

En 2022, l’entreprise perd sa dénomination propre et devient une branche du constructeur aéronautique De Havilland Canada, à la faveur d’un changement de nom de sa société mère. Après plusieurs années de négociations, celle-ci annonce en mars 2022, le lancement d’une ligne de production pour son Canadair nouvelle génération, le DHC-515.

Redémarrer une ligne prend cependant du temps, comme le constatait encore en 2025 le rapport de Sophie Pantel et Damien Maudet, qui émettait des doutes quant au respect du calendrier présenté par l’entreprise pour « un appareil qui n’est plus construit depuis dix ans et qu’elle n’a encore jamais produit elle-même ». La sécurité civile n’évoque cependant actuellement aucune alerte particulière sur le sujet, alors que la société canadienne a, elle, rassuré ses acheteurs européens, début mars, sur l’avancée de leurs commandes.

Selon Gabriel Attal, c’est cette complexité liée à la production des appareils qui aurait en réalité compromis la commande des deux unités en 2024. « Il était impossible de commander plus que deux Canadair en raison de l’arrêt de la production par l’entreprise », a-t-il assuré sur ses réseaux sociaux. Une interprétation réfutée par les députés « insoumis », qui en veulent pour preuve les commandes parfois bien plus importantes passées par d’autres pays européens, alors que rien dans les documents parlementaires produits à l’époque ne permet d’étayer les propos d’un camp ou de l’autre.

Un changement de cap de l’exécutif

Au-delà de la question matérielle, la question d’un changement d’ambition de l’exécutif sur le dossier se pose toutefois. Si, en 2022, Emmanuel Macron annonçait vouloir commander 16 appareils à De Havilland pour renouveler intégralement et renforcer la flotte française, le rapport rédigé par Sophie Pantel et Damien Maudet en juillet 2025 évoque un changement de cap.

Interrogée par les deux rapporteurs, la direction de la sécurité civile indique en effet que la stratégie de renouvellement en œuvre au moment de la production du rapport ne visait plus le renouvellement de toute la flotte mais seulement l’achat de deux appareils supplémentaires en plus des deux prévus pour 2028, ainsi que la rénovation des appareils faisant déjà partie de son arsenal. Un moyen de faire durer un peu plus longtemps les 12 Canadair actuels, le temps de pouvoir lancer un marché d’acquisition, selon la sécurité civile.

Lire aussi |    Le maintien de la flotte de Canadair, enjeu-clé de la lutte contre les feux de forêt : « Une fois encore, on va devoir s’adapter, en espérant que tout ira bien ! »

Inscrit dans le budget de 2026 pour un montant de 209 millions d’euros, l’engagement y de la commande de ces deux appareils, dont la livraison est pour le moment envisagée entre 2032 et 2033, permettra de porter au nombre de 16 les Canadair de la flotte française.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire