Accès aux soins : derrière des délais stables, une fracture silencieuse s’aggrave
Frédéric Haroche
L’accès aux soins reste l’une des principales préoccupations des Français, mais sa mesure demeure souvent approximative. Densité médicale, distance au praticien (en km et/ou en minutes) ou nombre de professionnels disponibles n’offrent qu’une photographie indirecte du problème. L’étude « Cartes de France 2026 de l’accès aux soins » adopte une approche différente : analyser les délais réels d’obtention des rendez-vous à partir de 234 millions de consultations réalisées en 2025 auprès de plus de 80 000 professionnels de santé utilisateurs de Doctolib.
Enseignement n°1: le premier recours tient encore. Les médecins généralistes affichent un délai médian de trois jours, les kinésithérapeutes six jours, les pédiatres huit jours et les chirurgiens-dentistes dix jours. Mais derrière cette stabilité apparente, les auteurs mettent en garde contre des équilibres précaires.
La médecine générale tient… sous tension
Concernant la médecine générale les indicateurs se dégradent discrètement. Si le délai médian reste stable à trois jours, la part des rendez-vous obtenus au-delà d’une semaine est passée de 32 % à 35 % entre 2023 et 2025. Plus préoccupant : près de la moitié des départements (47 %) enregistrent une hausse des délais. Cette évolution survient dans un contexte démographique tendu. La France compte désormais 55 790 généralistes libéraux, soit une baisse de près de 8 % en dix ans. Même si le nombre de jeunes médecins progresse, les projections laissent envisager des tensions persistantes jusqu’au milieu des années 2030.
Cardiologues et dermatologues : les spécialités les plus saturées
L’étude confirme l’écart majeur entre premier recours et spécialités. La cardiologie affiche le délai médian le plus élevé : 42 jours (malgré l’urgence de moultes situations). Vient ensuite la dermatologie avec 32 jours. Plus de 70 % des rendez-vous dans ces disciplines sont obtenus au-delà d’une semaine.
Les écarts territoriaux atteignent des proportions considérables : en cardiologie, les délais varient de 16 jours à Paris à 164 jours dans le Gers ; en ophtalmologie, de 5 jours à 153 jours selon les départements.
Cependant, les signataires de l’étude invitent à abandonner une vision simpliste opposant zones urbaines et déserts médicaux ruraux. Chaque spécialité possède ainsi sa propre géographie : tensions en cardiologie entre l’Occitanie et la vallée du Rhône, difficultés en ophtalmologie dans l’Ouest, problèmes spécifiques en dermatologie dans le Nord et le Centre-Est.
Plus de médecins ne suffit pas
L’un des résultats les plus contre-intuitifs de ce travail concerne la relation entre densité médicale et délais d’accès. L’étude suggère que l’organisation pèse autant, voire davantage, que les effectifs. L’exemple emblématique est l’ophtalmologie : malgré des effectifs relativement stables, le délai médian a été divisé par deux en huit ans, passant de 43 à 21 jours grâce au travail aidé et à la réorganisation des parcours avec l’apport d’orthoptistes et d’opticiens.
Pour les auteurs, télé-expertise, assistants médicaux, CPTS et coopération interprofessionnelle pourraient, à l’avenir, constituer des leviers majeurs pour fluidifier l’accès aux soins.
Un phénomène invisible : le renoncement massif
Le chiffre le plus marquant du rapport n’est peut-être pas le délai. Près de 63 % des patients déclarent avoir déjà renoncé à chercher un rendez-vous.
Plus surprenant : ce renoncement ne touche pas prioritairement les populations précaires. Les cadres et les jeunes actifs de 25 à 34 ans renoncent davantage que les ouvriers ou les personnes sans activité. Les contraintes d’organisation semblent donc désormais peser autant que les contraintes économiques (limitées pour une large part de la population qui bénéficie d’une mutuelle).
L’intelligence artificielle déjà intégrée dans le parcours de soins
Ce rapport constate également l’irruption de l’intelligence artificielle dans les rapports patients-soignants. Ainsi, près d’un patient sur deux utilise désormais une intelligence artificielle conversationnelle pour des questions de santé. Chez les 18-24 ans, ce chiffre atteint 75 %. Et l’impact de l’IA paraît réel : plus de 60 % des utilisateurs déclarent que cette technologie modifie leur comportement de recours aux soins et un quart affirme consulter plus rapidement après l’avoir utilisée. Mais l’effet n’est pas univoque : chez certains profils, notamment les étudiants, l’IA semble aussi conduire à différer ou abandonner la recherche d’une consultation (ce qui parfois salutaire lorsque les symptômes présentés sont spontanément résolutifs).
Les délais d’obtention d’un rendez-vous médical sont restés stables en France entre 2023 et 2025, malgré d’importantes disparités géographiques et de spécialités
Si l’attente pour voir un dermatologue ou un gynécologue est en baisse, les délais pour le pédiatre, le cardiologue et le psychiatre s’allongent, selon une étude de Doctolib et de la Fondation Jean Jaurès.
Le Monde avec AFPPublié aujourd’hui à 06h15, modifié à 09h15 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/05/19/sante-les-delais-d-obtention-d-un-rendez-vous-medical-sont-restes-stables-en-france-entre-2023-et-2025-malgre-d-importantes-disparites-geographiques-et-de-specialites_6691430_3224.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20260519&lmd_link&&M_BT=53496897516380#x3D;tempsforts-title-_titre_4
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Trois jours pour voir un généraliste, quarante jours pour un cardiologue : les délais médians pour décrocher un rendez-vous médical sont restés « relativement stables » ces deux dernières années, avec des disparités selon les professions et les territoires, d’après une étude de Doctolib et de la Fondation Jean Jaurès rendue publique mardi 19 mai. Elle se base sur 234 millions de rendez-vous en 2025 auprès de 80 000 professionnels de santé utilisateurs de l’outil de gestion des rendez-vous de Doctolib.
https://www.jean-jaures.org/wp-content/uploads/2026/05/Cartes_France_2026.pdf
Pour les généralistes, pierre angulaire du système de santé français, les principaux indicateurs sont stables entre 2023 et 2025, à l’exception de la part des rendez-vous à plus de sept jours qui augmente (+ 3 points, à 35 %), un signe de dégradation.
Mais, avertit l’étude, pour les généralistes comme pour toutes les spécialités, des chiffres nationaux peuvent cacher de fortes disparités géographiques. « Entre 2023 et 2025, 47 % des départements enregistrent une hausse des délais »médians pour les généralistes, « 49 % restent stables, et seulement 4 % connaissent une amélioration ».
Coordonnée par la géographe Joy Raynaud, l’étude montre, par ailleurs, une dégradation des délais médians chez les pédiatres (+ 1 jour, passé à huit jours), chez les cardiologues (+ 1 jour, désormais quarante-deux jours), les psychiatres (+ 1 jour, désormais quinze jours).
Les dermatologues voient leur délai de rendez-vous s’améliorer (− 3 jours), tout en restant à un niveau très élevé de trente-deux jours avec des écarts départementaux importants. Idem pour les gynécologues, dont le délai diminue de deux jours (dix-neuf jours), malgré des « déséquilibres structurels profonds ».
Les sages-femmes, qui peuvent se substituer aux gynécologues pour les suivis ordinaires, ont l’avantage de présenter un délai de douze jours. Mais c’est un jour de plus par rapport à 2023, malgré la démographie en hausse de la profession.
Jusqu’à 164 jours pour voir un cardiologue dans le Gers
Parmi les spécialités aux évolutions favorables, les kinésithérapeutes voient leur délai médian rester stable à six jours, avec une part des rendez-vous à plus de sept jours qui diminue.
Les chirurgiens-dentistes passent à dix jours (− 1 jour). Et les ophtalmologues affichent une réduction record (− 4 jours à vingt et un jours), grâce au renfort « d’orthoptistes, opticiens, infirmières et assistants médicaux ».
L’étude montre des « écarts départementaux considérables », comme en cardiologie où il faut compter seize jours d’attente pour obtenir un rendez-vous à Paris, contre 164 jours dans le Gers.
Difficile toutefois de désigner les territoires qui cumuleraient toutes les difficultés, car « chaque profession a sa propre géographie de l’accès aux soins, qui ne se superpose pas à celle des autres ». « La cardiologie est sous tension dans l’arc Occitanie-vallée du Rhône. L’ophtalmologie et la pédiatrie dans le Grand Ouest. La dermatologie dans le Nord et le Centre-Est », relèvent les auteurs de l’étude.
Le Monde avec AFP
ARTES DE FRANCE 2026 DE L’ACCÈS AUX SOINS. SOIGNANTS ET PATIENTS FACE AUX INÉGALITÉS TERRITORIALES
ÉCONOMIE/ SOCIAL
19/05/2026
JOY RAYNAUD, ROMAN BORNSTEIN, RÉMI BRANCO, JEAN-URBAIN HUBAU, VINCENT DEDES, ARIEL FRAJERMAN, NICOLAS HOMEHR, JEAN-MICHEL LEMETTRE, BORIS NICOLLE, BRUNO PERROUTY, GUILLAUME RALL, AURÉLIE ROCHETTE, LUC SULIMOVIC, MARC VILLACEQUE, ANDREAS WERNER
Si la qualité de notre système de santé n’est plus à prouver, les défis sont de taille et la question qui se posera aux décideurs sera celle de son organisation et de son accessibilité : comment assurer aux patients l’accès à leurs soignants au moment où ils en auront besoin ? Pour cela, les outils de pilotage sont indispensables : au-delà des anecdotes et du ressenti, il faut établir un diagnostic précis de la réalité de l’accès aux soins en France. C’est pour y aider que nous proposons, grâce aux statistiques d’une ampleur exceptionnelle fournies par Doctolib et analysées par Joy Raynaud, un état des lieux le plus complet possible en la matière. Ces statistiques, si elles ne couvrent qu’une partie de l’activité médicale du pays, contribuent ainsi à mieux appréhender l’état actuel de l’accès aux soins des Français.

















Commentaire Dr Jean SCHEFFER
Alors que le nombre de médecins augmente depuis deux ans, les délais dans certaines spécialités commencent à s’allonger (pédiatres, cardiologues, psychiatres, sages femmes…)
Par contre les délais se raccourcissent dans d’autres spécialités ( Dentistes, gynécologues, dermatologues et surtout pour les ophtalmologues. Cependant pour ces derniers, il s’agit des conséquences de la financiarisation d’usines à soins comme on en a connu ces dernières années en biologie, radiologie, centres dentaires... Le patient est un objet qui passe devant plusieurs appareils et techniciens, et l’ordonnance ou le compte rendu lui est adressé sans qu’il est vu le spécialiste ! Le colloque singulier a disparu. Aucune explication…
Les délais moyens d’accès à un médecin n’ont aucune signification, car ce qui compte c’est le délai pour tel patient dans tel territoire sanitaire et non pas dans tel département et encore moins dans telle région. Cette étude se veut plus précise que les précédentes qui toutes objectivent l’aggravation continue de l’accès aux soins. C’est en pratique une nouvelle publicité pour Doctolib qui marchandise nos données de santé sans vergogne. Les données des enquêtes de Que Choisir sont beaucoup plus intéressantes car focalisées au niveau du territoire de santé (https://www.quechoisir.org/carte-interactive-fracture-sanitaire-n21245/?utm_medium=email&utm_source=nls&utm_campaign=nls_petition_jaccuseletat20241217&at_medium=email&at_emailtype=retention&at_campaign=nls_petition_jaccuseletat20241217).
Autre remarque c’est la persistance des déserts médicaux malgré l’augmentation du nombre de médecins, ce qui prouve que les nouveaux venus ne s’installent pas là ou les besoins sont les plus forts, et que la nécessité d’une régulation des installations sera toujours nécessaire.
Les dernières mesures proposées par les gouvernements Bayrou et Lecornu (Solidarité territoriale, création et labellisation des Maisons France Santé avec un objectif d’offre de soins à moins de 30 minutes), n’ont absolument pas diminué l’aggravation de l’accès aux soins.
Voir:
https://environnementsantepolitique.fr/2026/04/06/une-progression-des-inegalites-dacces-aux-soins/