Le reflux des services et commerces de proximité dans les zones rurales ou périurbaines prépare un terreau fertile au RN.

Quand le déclin des services du quotidien favorise l’extrême droite

Eclairage public, ramassage des poubelles ou fermeture des bars… Le reflux des services et commerces de proximité dans les zones rurales ou périurbaines prépare un terreau fertile aux discours du Rassemblement national, en érodant les sociabilités et en éloignant l’Etat. 

Par Julie Carriat et Sylvia Zappi (Aubagnan et Morcenx-la-Nouvelle (Landes), envoyée spéciale)

Hier à 05h30, modifié hier à 10h37 https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/05/18/eclairage-public-ramassage-des-poubelles-ou-fermeture-des-bars-quand-le-declin-des-services-du-quotidien-favorise-l-extreme-droite_6690479_823448.htm

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Un bar-tabac fermé à l’entrée du village de Saint-Colomban-des-Villards (Savoie), le 26 février 2026.
Un bar-tabac fermé à l’entrée du village de Saint-Colomban-des-Villards (Savoie), le 26 février 2026. BERTRAND STOFLETH POUR « LE MONDE »

Il suffit que les lampadaires s’éteignent, que les éboueurs ne s’arrêtent plus devant la maison… Ou bien c’est le dernier bar-tabac du coin qui ferme. Dans les campagnes, les zones périurbaines, et jusque dans les rues des centres-villes frappés par la vacance commerciale, les services et commerces de proximité sont devenus un enjeu éminemment politique.

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Visibles aux élections municipales de mars, ces sujets du quotidien construisent aussi l’ambiance politique nationale, à l’aube de la campagne présidentielle de 2027. Il n’est pas le seul, mais le Rassemblement national (RN) ne s’y est pas trompé, lui qui a surfé aux municipales sur le mécontentement suscité par l’extinction de l’éclairage public ou l’arrêt du ramassage des poubelles à domicile.

Avec le slogan « Rallumer les lumières », l’extrême droite a dénoncé le « danger » des rues plongées dans le noir à La Flèche, dans la Sarthe, à Carcassonne et dans les villages de Gironde ou de la Vienne. Dans les grandes villes aussi, de Bordeaux à Poitiers en passant par Besançon et Lyon, ce discours a été porteur pour les adversaires conservateurs des maires écologistes qui se sont engagés à rétablir l’éclairage dès leur victoire acquise.

Fustiger cet espace public perçu comme dangereux parce que laissé dans l’obscurité répondait à un sentiment d’insécurité émis par l’électorat conservateur. Cela permettait aussi de tenir un discours anti-écologiste (les extinctions nocturnes étant faites par souci d’économie d’énergie ou de préservation de la biodiversité), sans l’assumer ouvertement.

Phénomène européen

La contestation des réformes des services de ramassage des ordures ménagères relève du même registre. Dans les territoires ruraux et périurbains, de nombreuses intercommunalités ont mis en place un système d’apport volontaire qui a perturbé les habitudes. S’il est majoritairement accepté, les citoyens plus âgés ou les plus éloignés des centres-bourgs le contestent fortement.

Ainsi dans les terres viticoles du Blayais en Gironde, la disparition du ramassage des poubelles à domicile est venue nourrir le rejet des municipalités de gauche sortantes, au profit du RN, qui a remporté deux mairies, à Laruscade et Saint-Savin, à l’issue de campagnes en partie axées sur ce thème. Pour de nombreux électeurs, devoir apporter, parfois en voiture, ses déchets dans une borne alors que la taxe sur les ordures ménagères demeure, relèverait presque de l’insulte.

De fait, les rues éteintes ou les poubelles lointaines arrivent dans un contexte de retrait d’autres services publics, des impôts aux antennes de la Caisse d’allocations familiales (CAF) en passant par La Poste ou l’hôpital. Sociologue à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), Clara Deville estime que ce recul de l’Etat et de ses services renforce l’attrait de l’argumentaire du RN.

« Si vous raréfiez les biens publics, la compétition pour y accéder s’intensifie, et ceux dont on pense qu’ils parviennent à y accéder deviennent coupables de nos malheurs. Ces fermetures réactivent les divisions internes aux classes populaires, et indirectement elles attisent des préjugés racistes, qui sont par ailleurs très bien travaillés sur la scène médiatique et politique. »

Ailleurs, dans les Landes, terres d’ancrage socialiste qui ont vu les candidats RN réaliser de bonnes performances lors des élections européennes et des législatives en 2024, aucun maire lepéniste n’a été élu. Mais les thématiques d’extrême droite sont désormais bien ancrées dans les discussions. Sur ces terres agricoles et sylvicoles, si les services publics sont encore bien présents, ce sont les lieux de socialisation comme les cafés qui manquent.

A Morcenx-la-Nouvelle, bourg tenu par un socialiste depuis des décennies, il y en avait une douzaine voilà quarante ans ; il n’en reste plus qu’un. Convaincu que, face au mal-être social, il faut recréer des espaces collectifs, le maire a fait de l’ouverture d’un nouvel établissement un des axes de sa campagne de réélection. Les statistiques lui donnent raison, car le lien entre accès aux services et aux commerces de proximité et vote pour l’extrême droite est bien documenté par les chercheurs en sciences sociales. C’est même un phénomène européen.

« Récit de déclin »

En France, tout récemment, le chercheur Hugo Subtil a mené une enquête sur la fermeture des bars-tabacs et leurs effets politiques. Il établit que la fermeture des cafés contribue à la progression du vote d’extrême droite à long terme, indépendamment des conditions économiques et démographiques locales. « Ce n’est pas la fermeture elle-même qui affecte immédiatement les comportements électoraux, mais l’accumulation lente de ses conséquences : la raréfaction des interactions ordinaires, l’appauvrissement de la parole collective, la cristallisation progressive d’un récit de déclin qui finit par trouver son expression électorale », explique-t-il dans cette étude.

Dans près d’un quart des cas, le bar-tabac qui ferme est le dernier équipement accueillant du public sur la commune, toutes infrastructures confondues (hôpital, école, coiffeur, supermarché ou salle polyvalente), observe-t-il, de quoi entériner son statut symbolique de dernier réduit de sociabilité. A côté des commerces, le tissu associatif est crucial dans le maintien des sociabilités, même s’il regroupe des publics différents. Les élus le savent, comme à Aubagnan (Landes), village gascon de 277 âmes, où le maire socialiste, Vincent Darthos, confronté à la montée du vote RN, tente de « favoriser les moments de convivialité et d’encourager les associations », multipliant lotos, ateliers de couture et concours de pétanque.

Outre-Manche, la chercheuse en sciences politiques Diane Bolet a documenté le lien entre fermeture des pubs et vote pour le parti nationaliste UKIP, dans un article publié dès 2021. « Deux mécanismes expliquent cette corrélation, d’abord la perte du tissu social, l’isolement qui découle de ces fermetures, ensuite un mécanisme qui est davantage symbolique : le sentiment qu’avec la perte de ces pubs, l’héritage socioculturel des habitués de ces débits de boissons est menacé, ce qui rend le discours politique sur un passé glorieux de cette couche sociale très opérant », explique la chercheuse à Sciences Po Paris.

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Ainsi, en Gironde, la députée RN Edwige Diaz et ses candidates en campagne ont mis en valeur la nostalgie d’une vie de village passée, et les promesses de leur rendre « leur superbe », comme l’a dit la nouvelle édile RN de Saint-Savin, Frédérique Joint. Le discours sur la mort du petit commerce, s’il dit une réalité, traduit aussi une « nostalgie structurelle », explique la sociologue Sally Schnapper, qui a enquêté sur l’évolution des commerces dans un bourg périurbain de l’ouest de la France. « Même dans un bourg périurbain économiquement dynamique, je rencontre le même discours, et de fait, la rue était pleine dans les années 1950… »

Ce statut symbolique du commerce de proximité, les commerçants eux-mêmes en sont conscients, « ils en jouent dans les associations qui organisent les sociabilités festives. Servir le vin chaud à la fête du coin permet aussi de se constituer une clientèle… », explique Sally Schnapper. Vilipendé au sortir de la seconde guerre mondiale, quand l’Etat encourageait l’essor de la grande distribution, le petit commerce devient parfois un substitut de service public.

Hugo Subtil rappelle ainsi que là où des antennes du Trésor public ont fermé, c’est la Française des jeux et son maillage territorial très fin (et non La Poste) qui a gagné l’offre de délégation de service public pour permettre aux contribuables de régler certaines de leurs factures et amendes au comptoir, en argent liquide : « Ce n’est pas rien, de payer chez un buraliste des choses fondamentales du contrat social… »

Julie Carriat et Sylvia Zappi (Aubagnan et Morcenx-la-Nouvelle (Landes), envoyée spéciale)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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