Grâce à un programme qui combine aide à l’hébergement, coaching sportif offert et une équipe consacrée aux jeunes médecins, l’Aveyron parvient à conserver 9 % de ses internes, contre 1 % en moyenne dans les territoires ruraux,

Déserts médicaux : les stratégies des départements pour attirer les jeunes médecins à tout prix

Qualité de vie, travail en groupe, aides incitatives… certains territoires multiplient les initiatives pour faire venir les jeunes médecins dans les zones délaissées. 

Par Margherita Nasi

Publié le 15 novembre 2022 à 06h00 Mis à jour le 15 novembre 2022 à 09h37

Temps de Lecture 5 min. 

https://www.lemonde.fr/campus/article/2022/11/15/deserts-medicaux-les-strategies-des-departements-pour-attirer-les-jeunes-medecins-a-tout-prix_6149882_4401467.html

ANNA WANDA GOGUSEY

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Spéléologie, via ferrata, canoë-kayak, canyoning, stand-up paddle, saut à l’élastique, VTT, escalade, course d’orientation… « Découvrez l’Aveyron à travers une expérience unique ! Le département privatise exclusivement pour vous son plus grand terrain de jeu à ciel ouvert, le temps d’un week-end, pour vous faire vivre des émotions et des sensations. » Pas besoin d’être fortuné pour profiter de cette offre : il suffit de s’acquitter de 50 euros. En revanche, pour que la réservation soit effective, il faut envoyer son certificat de scolarité ou son numéro d’inscription à l’ordre des médecins.

Organisé par la plate-forme Accueil Médecins Aveyron, le « week-end adrénaline » est réservé aux jeunes médecins et aux internes, auxquels le département déroule le tapis rouge. « Le stage est un moment capital. C’est là qu’on tisse des liens et qu’on crée son réseau », explique Chrystel Teyssedre, responsable de la plate-forme, chiffres à l’appui.

Grâce à ce programme qui combine aide à l’hébergement, coaching sportif offert et une équipe consacrée aux jeunes médecins, l’Aveyron parvient à conserver 9 % de ses internes, contre 1 % en moyenne dans les territoires ruraux, souligne Chrystel Teyssedre : « Depuis son lancement, en 2011, 105 jeunes médecins se sont installés en Aveyron, c’est énorme quand on sait que le département compte 250 généralistes en libéral. »

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La lutte contre les déserts médicaux passe par le recrutement de la nouvelle génération, le constat est implacable. En France, 30 % de la population vit dans un désert médical, et 11 % des jeunes de 17 ans et plus n’ont pas de médecin traitant.

Comment alors inciter les jeunes praticiens à investir ces territoires délaissés ? Les syndicats des jeunes et futurs médecins – l’Association nationale des étudiants en médecine en France (Anemf), le Regroupement autonome des généralistes jeunes installés et remplaçants (ReAGJIR) et l’InterSyndicale nationale autonome représentative des internes de médecine générale (Isnar-IMG) – s’opposent tous à la proposition d’une quatrième année d’internat. Le gouvernement envisage en effet de prolonger d’un an l’apprentissage pratique pour envoyer les étudiants en médecine générale dans les déserts médicaux. « Une année d’internat en plus, ce sont des milliers de médecins qui ne sortent pas des facultés chaque année. Par ailleurs, proposer à la population un médecin qui change tous les six mois, sans aucun suivi des pathologies chroniques, ce n’est pas assurer l’accès aux soins », souligne Yaël Thomas, président de l’Anemf.

Plus étonnant, les syndicats questionnent également l’impact des aides financières à l’installation dans les déserts ruraux : les incitations existantes comme les différentes aides et exonérations fiscales seraient mal répertoriées, peu efficaces et peu connues des principaux destinataires. L’enquête nationale menée en 2019 par la commission des jeunes médecins du conseil de l’ordre soulignait que les facteurs déterminants à l’installation sont moins économiques que sociaux : attaches antérieures dans un territoire, qualité de vie, existence d’un projet professionnel collectif porté par des confrères…

Emploi pour le conjoint

« Le cabinet ouvert par le village, les aides financières, ça ne fonctionne pas. Ce qui nous préoccupe, ce n’est pas le loyer mais les conditions d’exercice », témoigne Julien Dassé, 32 ans. Après son installation à Queyrac (Gironde), le généraliste s’est vite rapproché de deux médecins exerçant dans les villages voisins : « La démarche a séduit une troisième jeune généraliste, qui nous a rejoints. Le travail en groupe est rassurant. On discute des patients le soir pour être sûrs de ne pas faire de bêtises, on peut se remplacer, se préserver du burn-out, alors que la charge de travail est conséquente. »

Parmi les facteurs déterminants à l’installation des jeunes médecins, l’enquête menée par le conseil national de l’ordre identifie aussi les possibilités d’emploi du conjoint et l’accompagnement dans les démarches d’installation…

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C’est ainsi grâce à l’implication des habitants que Bérénice Masquilier, 31 ans, a pu s’installer dans l’Eure, département qui compte le moins de médecins en France : « Mon conjoint, employé dans la finance à Paris, ne trouvait pas d’emploi sur place. Les professionnels de la maison de santé que je voulais rejoindre, ainsi qu’une députée, ont fait circuler son CV. Il a fini par trouver un poste de responsable projets et développement dans une entreprise de transports. Le maire nous a aidés à trouver un logement juste à côté de l’école, ainsi qu’une nounou. Tout le monde s’est mobilisé pour notre arrivée. Et heureusement, car les besoins sont criants : mon premier jour de travail, mon agenda était déjà rempli pour les trois mois suivants. »

Le désert médical est en réalité un désert global : bien souvent, quand un secteur manque de médecins, il manque aussi d’emplois, d’infrastructures d’accueil pour les plus jeunes et les plus âgés, d’écoles, de solutions de garde pour les enfants, de commerces, de loisirs. Les internes – qui ont généralement entre 25 et 30 ans, ont potentiellement un conjoint voire des enfants en bas âge – subissent aussi les conséquences de cette désertification. L’aide dont la jeune généraliste a pu bénéficier grâce au soutien spontané de ses collègues et des acteurs locaux a officiellement été déployée par certaines régions ou départements, comme le Grand Est avec le dispositif GEminstal, les Pyrénées-Atlantiques avec Présence Médicale 64, ou encore l’Aveyron.

Exercer « en pleine pampa »

La plate-forme Accueil Médecins Aveyron est particulièrement généreuse envers les internes, qui bénéficient non seulement d’une aide financière et logistique à l’hébergement, mais disposent également d’un coaching sportif hebdomadaire et d’une formation auprès de sapeurs-pompiers. « On est incroyablement bien reçus, rien que pendant la journée d’accueil, on a fait une via ferrata avec les autres internes, dégusté des produits locaux dans un cadre magnifique. Une fois par semaine, un coach nous propose plein d’activités différentes, escapades, kayak, spéléo, vélo… on découvre ainsi la région, on se fait des amis », témoigne Lucile Truchelut, 27 ans. Alors qu’elle a atterri à Millau (Aveyron) par défaut – « On choisit nos stages en fonction de notre classement aux épreuves classantes nationales », dit-elle –, la jeune généraliste aimerait désormais s’y installer avec son copain, urgentiste.

Tom Debon, 27 ans, envisage également de faire sa vie dans le département, qui l’a marqué « comme nul autre ». Il est reconnaissant de l’accompagnement dont il bénéficie : « En tant que jeunes médecins, on a des horaires très prenants, alors avoir la possibilité de se vider la tête avec des activités qui sont organisées pour nous, c’est précieux. » Si l’interne à Salles-Curan est aussi épanoui, c’est parce qu’exercer « en pleine pampa » correspond à une quête de sens : « En ville, les gens consultent facilement, peut-être trop et pour pas grand-chose. Ici, je suis confronté à de vraies pathologies, il faut être polyvalent, se former constamment, c’est très stimulant. »

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Un ressenti qui rejoint le constat tiré par les syndicats de jeunes et futurs médecins généralistes : contrairement aux idées reçues, les déserts médicaux ne sont pas le résultat d’un refus des plus jeunes de s’installer en zone rurale. La jeune génération peut même investir avec entrain les zones sous-dotées, à condition de pouvoir exercer dans de bonnes conditions… et d’avoir tout simplement la possibilité de s’y former.

Alors que le meilleur indicateur de l’installation en zone rurale reste l’origine rurale du médecin, d’après un dossier de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques publié en 2021, Yaël Thomas insiste sur la nécessité de varier le profil des étudiants en médecine – objectif déjà mis en avant par la réforme des études de santé entamée en 2020 afin d’élargir les modes de sélection et de diversifier les candidats.

« De nombreux freins économiques et sociaux limitent encore la diversité sociologique des étudiants de médecine. Quand on est lycéen, qu’on est issu d’une famille qui n’a pas fait de grandes études, que nos enseignants nous disent que pour réussir le concours de médecine il faut dépenser des milliers d’euros en prépa privée, on choisira une autre voie. Il faut absolument travailler sur l’orientation, dès le lycée. » Une façon de rappeler que seule une stratégie mobilisant l’ensemble des leviers (développement du travail en équipe pluriprofessionnelle, prise en compte du projet de vie, moyens alloués à la formation) pourra permettre aux jeunes d’investir les zones sous-dotées. La traversée du désert se prépare scrupuleusement, et très en amont.

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Margherita Nasi

A la campagne, l’essor des tiers-lieux de santé

Ces espaces rassemblant santé, écologie et monde associatif se multiplient. Ils peuvent contribuer à attirer des jeunes médecins en zone sous-dotée. 

Par Margherita NasiPublié le 15 novembre 2022 à 06h30, mis à jour hier à 10h17

Temps de Lecture 2 min. 

En mai 2020, Morgane Lavayssière et Garance Fafa prennent la route. Les deux jeunes orthophonistes sont lasses de leurs conditions d’exercice à Marseille. « Quand on travaille en libéral, on est isolé. La course à l’acte nous oblige à faire des horaires fous. Et on ne se sent pas à la hauteur de la tâche, car on manque de pluridisciplinarité », estime Morgane Lavayssière. Les trentenaires entament un tour de France en van aménagé à la recherche d’innovations pour soigner différemment. Elles découvrent les centres de santé d’un côté, et les tiers-lieux de l’autre. Pourquoi ne pas les faire cohabiter ? Les deux amies s’installent en Ariège, dans un désert médical. Et planchent sur « Les Clés-rièrent », un centre de santé pluridisciplinaire qui propose des jardins partagés, un café associatif, des conférences, un accès au numérique et des ateliers divers.

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Morgane Lavayssière imagine déjà la future patientèle qu’elle raconte ainsi : « Colette, 83 ans, vient pour sa rééducation suite à son AVC : elle consulte son médecin, son orthophoniste, sa kiné… Puis retrouve d’autres personnes du village dans la salle de convivialité. Elle discute avec Sami : bientôt à la retraite, le sexagénaire se sent un peu dépassé depuis qu’on a diagnostiqué la maladie d’Alzheimer à sa femme. Deux à trois fois par semaine, Camille, le maraîcher du village, vend ses productions bio et anime parfois avec Maylis, la naturopathe, des ateliers cuisine végétarienne. » Ce concept de tiers-lieu hybride suscite un vif enthousiasme de la part de la population, mais aussi du corps médical : l’équipe s’est vite agrandie, et comporte aujourd’hui, en plus des deux orthophonistes, un médecin, une naturopathe et une secrétaire médicale.

Approche multidimensionnelle

La structure a rejoint le réseau Hameaux de santé, qui fédère les projets de centres de santé avec une approche globale, écologique, démocratique et sociale. Jesse Robert, 28 ans, aux manettes du réseau, est régulièrement sollicité par des professionnels de santé : « On est nombreux à avoir à peu près la même idée au même moment, mais sans savoir comment mettre en place des projets en tenant compte des contraintes juridiques et financières. Je suis pour l’instant trois projets pilotes. Sans compter les lieux déjà existants qui pourraient rejoindre le réseau. »

Ainsi de l’Hirondelle bleue, un centre de médecine intégrative à Rebreuviette (Pas-de-Calais) alliant médecine conventionnelle et thérapies complémentaires. Amandine Debray, 36 ans, à l’origine du projet, est également contactée par de nombreux médecins souhaitant monter des centres de soin novateurs. « Les concepts ne sont pas toujours les mêmes, mais on retrouve toujours l’envie de porter un projet collectif, avec une vision plus humaniste des soins », explique la médecin généraliste. Son projet fédère pour l’instant dix-neuf thérapeutes : naturopathes, sophrologue, ostéopathe, réflexologue, hypnopraticienne… « plus trois autres généralistes qui souhaitent rejoindre l’équipe. En plein désert médical, ce n’est pas anodin », souligne celle qui s’est formée à la médecine intégrative après avoir exercé comme médecin généraliste pendant dix ans en maison de santé pluridisciplinaire. « J’avais l’impression de ne pas apporter de solution durable au patient, de ne traiter que les symptômes », poursuit-elle. Avec une approche multidimensionnelle, un parcours de soin complet et personnalisé, le médecin dit avoir retrouvé du plaisir à sa pratique : « Les tiers-lieux de santé peuvent être une piste pour attirer les jeunes médecins dans les déserts médicaux. La quête de sens mobilise plus qu’une prime ou une mesure coercitive. »

Margherita Nasi

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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