Centres de santé: il y a nécessité de distinguer les structures de service public, de celles qui ont un objet lucratif (revue de presse)

« Les valeurs des centres de santé ne s’achètent pas » : des médecins salariés s’inquiètent des appétits du privé lucratif sur le secteur

PUBLIÉ LE 20/10/2022

https://www.lequotidiendumedecin.fr/opinions/les-valeurs-des-centres-de-sante-ne-sachetent-pas-des-medecins-salaries-sinquietent-des-appetits-du

Plainte de la Cnam contre des centres dentaires et ophtalmo, tentative d’encadrement via le PLFSS des activités de télémédecine exercées par des sociétés commerciales sous forme de centre de santé… En écho, à cette actualité, et quelques jours après le congrès national des centres de santé qui a évoqué ces enjeux, des médecins du secteur insistent sur la nécessité de distinguer les structures de service public, de celles qui ont un objet lucratif.

Crédit photo : S.Toubon

CONTRIBUTION – En quelques années, l’exercice médical salarié en équipe pluriprofessionnelle est devenu un standard dans notre pays. Héritiers des dispensaires et affirmant leurs valeurs sociales, les centres de santé, territoriaux, mutualistes, associatifs, hospitaliers, ou encore appartenant à l’économie sociale et solidaire, sont devenus attractifs pour les jeunes générations de professionnels de santé. Ils y trouvent des conditions d’exercice conformes à leurs aspirations et à leurs valeurs.

La dynamique de création de centres de santé s’est renforcée ces cinq dernières années [1]. Elle est soutenue par les initiatives de collectivités territoriales prenant à bras-le-corps la situation d’abandon vécue par 22 millions de Français.

Pour autant, le modèle économique des centres de santé reste fragile [2], encore tributaire d’un paiement à l’acte hérité d’un autre temps, valorisant injustement une médecine productiviste et superficielle, et de modalités tarifaires inadaptées aux enjeux du vieillissement, des maladies chroniques et de la prévention. Demain, le paiement des centres de santé dans les territoires sera peut-être (devra être enfin être ?) fondé sur des forfaits pour chaque patient, pris en charge dans sa globalité tout au long de l’année [3]. L’équipe des professionnels organisera les soins et la prévention, au mieux des intérêts des patients. En améliorant l’accès aux soins, en évitant les hospitalisations inutiles, en agissant contre les inégalités sociales de santé si massives désormais, les chiffres officiels le soulignent [4]. Pour une plus grande efficacité, et une meilleure pertinence des dépenses.

Ne laissons pas faire !

Alors, nouvelles responsabilités demain pour les centres de santé ? Oui, mais nouveaux devoirs aujourd’hui.

Le devoir de dire que nous sommes fiers de vivre dans un pays où la Sécurité sociale solidaire, notre bien commun, offre à nos concitoyens, avec les mutuelles, l’une des meilleures protections sociales au monde [5].

Le devoir de dire qu’il nous faut préserver ce bien commun face aux dangers qui s’annoncent. Chacun a en mémoire cette décision inouïe de la Croix Rouge de vendre ses centres de santé à la chaîne de clinique privée Ramsay [6]. Avant que l’affaire ne capote, les professionnels commençant à fuir et l’acheteur redoutant de récupérer une coquille vide. C’est une autre chaîne de cliniques privées à but lucratif, Elsan, qui vient de racheter un centre de santé parisien pour en faire la tête de pont d’un futur réseau [7]. C’est tout récemment une banque, le Crédit Agricole, qui annonce sa décision d’investir dans la télémédecine en recrutant des médecins salariés [8].

Pouvons-nous laisser sans réagir le privé lucratif venir se servir dans les caisses de notre protection sociale ?

À l’heure où nos concitoyens sont confrontés à des difficultés économiques inédites, alors que la finance qui gouverne le monde n’a jamais été aussi puissante, nous disons non.

Nous interpellons notre représentation nationale, nos élus territoriaux. Ne laissons pas faire. Il n’y a pas de place dans les centres de santé pour le privé lucratif. Il est temps d’agir.

Cette contribution n’a pas été rédigée par un membre de la rédaction du « Quotidien » mais par un intervenant extérieur. Nous publions régulièrement des textes signés par des médecins, chercheurs, intellectuels ou autres, afin d’alimenter le débat d’idées. Si vous souhaitez vous aussi envoyer une contribution ou un courrier à la rédaction, vous pouvez l’adresser à jean.paillard@lequotidiendumedecin.fr.

[1] Les créations de centres de santé 2017-2021 
[2] Centres de santé pluriprofessionnels – Leviers et bonnes pratiques organisationnelles en faveur de l’équilibre économique 
[3] Expérimentation d’un paiement en équipe de professionnels de santé en ville 
[4] L’état de santé de la population en France à l’aune des inégalités sociales 
[5] Les dépenses de santé en 2021 – édition 2022 – Résultats des comptes de la santé 
[6] François Crémieux : « On ne peut regarder sans débattre un groupe de santé privé reprendre des centres de la Croix-Rouge française » (« Le Monde ») 
[7] Prévention et accès aux soins : ELSAN poursuit le développement de son offre dédiée et se rapproche du CMI et du Centre de Vaccinations Internationales Air France par AVS 
[8] Crédit Agricole se lance dans la télémédecine (« Les Echos »)

Alain Beaupin, président de l’Institut Jean-François Rey, Hélène Colombani, présidente de la Fédération Nationale des Centres de Santé, Eric May, président de la Fédération Nationale de Formation des Centres de Santé Frédéric Villebrun, président de l’Union Syndicale des Médecins de Centres de Santé

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(6)François Crémieux : « On ne peut regarder sans débattre un groupe de santé privé reprendre des centres de la Croix-Rouge française »

Tribune

François Crémieux

Directeur général de l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM)

Le directeur général de l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille relève, dans une tribune au « Monde », que l’acquisition de ces centres du secteur associatif dit « non lucratif » par le groupe privé Ramsay Santé doit inciter à réfléchir sur l’avenir du système sanitaire.

Publié le 09 février 2022 à 18h30 Mis à jour le 10 février 2022 à 07h00  Temps de Lecture 4 min. 

Tribune. Les négociations entre le groupe Ramsay Santé et la Croix-Rouge française pour la reprise de ses centres de santé ont le mérite de poser avec force les options possibles pour l’avenir de notre système de santé.

La Croix-Rouge française est issue du mouvement lancé par Henry Dunant, humaniste franco-suisse, premier Prix Nobel de la paix en 1901 pour avoir inspiré la convention de Genève et milité pour un meilleur traitement des blessés de guerre. De cette origine naîtra un mouvement international, très présent en France avec la Croix-Rouge française, qui se définit comme « auxiliaire des pouvoirs publics dans ses missions humanitaires », largement financé par la générosité.

L’histoire de son partenaire est tout autre : Ramsay Santé est la branche française de Ramsay Health Care. Elle est issue de rachats successifs entre grands du monde de l’hospitalisation privée entre 1987 et 2015, jusqu’à la fusion avec la Générale de santé. Le repreneur des centres de santé de la Croix-Rouge est donc la filiale d’un groupe privé multinational, coté en Bourse à Sydney, avec une valeur de capital estimée à 14 milliards de dollars [12,2 milliards d’euros].

La Croix-Rouge, comme les mutuelles ou de nombreuses fondations d’inspiration religieuse, est un des acteurs du secteur privé dit « non lucratif » qui gère notamment des établissements de santé, des centres de santé ou des Ehpad. La Croix-Rouge revendique de n’être pas un acteur parmi d’autres mais, par son histoire, d’incarner plus qu’aucun autre une tradition humaniste dépourvue de tout intérêt financier. A l’inverse, l’assemblée générale du groupe Ramsay fait entrer dans un autre monde, celui du capital, des excédents de l’année, du marché de la santé et des perspectives de « business ». Après le bilan de l’année 2021, le patron de Ramsay a même dû rassurer ses investisseurs inquiets : il serait le garant de la totale indépendance de l’entreprise face aux tentations interventionnistes des gouvernements, notamment en Europe.

Désorganisation du système

Nos hôpitaux publics sont actuellement passés au peigne fin de la critique pour leur gestion de la crise, de leurs difficultés d’avant à leurs problèmes actuels. Et c’est bien ainsi : notre service public est en devoir de rendre des comptes à celles et ceux qui l’utilisent parce qu’ils sont malades ou le financent avec leurs cotisations sociales. L’un des sujets majeurs de cette crise est le lien entre la médecine de proximité et l’hôpital, l’accès pour tous à l’information, à la prévention ou au vaccin.Lire aussi Article réservé à nos abonnés  L’hôpital au point de rupture : une crise qui vient de loin

Alors que les inégalités de santé restent au cœur de l’épidémie, on ne peut observer sans débattre que des centres de santé de la Croix-Rouge française quittent le secteur associatif pour être repris par un groupe de santé privé. Au-delà des bâtiments, ces centres de santé constituent un patrimoine humain avec les équipes médicales, soignantes ou sociales depuis toujours engagées dans le secteur associatif. Ces centres sont aussi pour les populations qu’ils desservent depuis des décennies le repère d’une offre de soins accessible à tous, aujourd’hui et, le pensaient-elles jusqu’à présent, pour l’avenir.

Ces centres de santé associatifs, leurs équipes, leur histoire, leur culture, leurs valeurs ne peuvent devenir une valeur financière au bilan d’un grand groupe par la simple transaction entre une association, fût-elle de droit privé, et une multinationale de la santé. Par l’engagement de la Croix-Rouge, ses statuts et cette culture « d’auxiliaire de l’Etat », ces centres étaient la garantie d’un accès à la santé que nul ne pourra plus garantir sur le long terme.Lire le reportage :  Article réservé à nos abonnés  A Vaulx-en-Velin, un centre de santé où « les gens se sentent écoutés »

Ce projet intervient également à un moment stratégique pour l’avenir de notre système de santé avec l’évolution du modèle de la médecine libérale, historiquement faite de médecins généralistes ou spécialistes isolés et dont l’avenir est l’exercice collectif.

Trois types d’organisation de la médecine libérale émergent pour les prochaines décennies.

Le premier est le regroupement de médecins libéraux en maisons de santé pluridisciplinaires, près de 2 000 en France, gérées chacune par un collectif d’une dizaine de professionnels en moyenne. Le deuxième mode d’exercice collectif est constitué des quelque 2 200 centres de santé associatifs ou rattachés à des collectivités territoriales, des hôpitaux, universités ou fondations et de leurs presque 40 000 professionnels. Ils ont en commun des engagements de service public, garants de l’accès aux soins.

Le projet Ramsay illustre le troisième dispositif possible : l’organisation de la médecine de proximité par le rachat de centres de santé ou le développement de nouvelles structures par de grands groupes avec des capacités financières massives. C’est d’ailleurs le rachat du groupe suédois Capio qui aurait engagé Ramsay dans l’organisation des soins de ville.

A moyen terme, comme en témoigne l’assemblée générale de Ramsay et quels que soient l’engagement et la bonne volonté des dirigeants français actuels, notre politique de santé publique, là où des centres seront créés, là où se développeront tel ou tel type de soins, et l’organisation même de la prise en charge des patients pourront échapper à tout rationnel médical et à toute stratégie régionale.Enquête :  Article réservé à nos abonnés  Covid-19 : les cliniques privées à la rescousse des hôpitaux publics

Des dispositifs de filière entre acteurs privés se développeront, déjà très présents dans certains pays et qui retirent à la puissance publique toute capacité d’organiser le système de santé. Les centres de santé Ramsay auront des liens privilégiés avec les cliniques du même nom et cette autonomie est même la garantie donnée par le patron de Ramsay à ses actionnaires.

Des centres de santé de la Croix-Rouge au débat lancé sur les Ehpad, la place que nous réserverons au service public de la santé ou de la dépendance, et à l’opposé le rôle qu’auront des groupes financiers dans l’organisation de la médecine ou pour la prise en charge des personnes âgées, doit être une question centrale du débat électoral.

François Crémieux(Directeur général de l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM)

(8) Crédit Agricole se lance dans la télémédecine

La banque verte compte offrir un service de téléconsultations à ses 27 millions de clients particuliers, en s’appuyant sur sa filiale Europ Assistance France. Elle veut aussi développer des centres de soins et des résidences seniors, notamment via ses participations dans Ramsay Santé et Korian.

Europ Assistance France propose déjà des consultations à distance aux assurés santé de Generali France et Crédit Agricole.
Europ Assistance France propose déjà des consultations à distance aux assurés santé de Generali France et Crédit Agricole. (Bastien Louvet/SIPA)

Par Amélie Laurin

Publié le 14 sept. 2022 à 18:39

Axe majeur du plan stratégique 2025 du Crédit Agricole, la future offre santé de la banque verte prend forme. Face aux déserts médicaux et au déficit de médecins traitants, le groupe mutualiste va proposer des téléconsultations via sa filiale Europ Assistance France .

« Nous allons créer une offre de télémédecine avec Europ Assistance, accessible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, avec des médecins salariés [généralistes] et spécialistes », a dévoilé mercredi Pierre Guillocheau, directeur des assurances collectives de Crédit Agricole Assurances et de la nouvelle ligne métier santé & territoires du groupe, à l’occasion d’une conférence de presse.

Médecins salariés

Ce service serait accessible aux 27 millions de clients particuliers du Crédit Agricole. L’offre dépasse largement le cercle des 1,7 million d’ayants droit de ses contrats d’assurance santé et sera élargie « au conseil, à l’écoute psychologique, à la prévention et au suivi des patients ».

Actionnaire à 50 % d’Europ Assistance France depuis 2020, Crédit Agricole entend accompagner le passage de la médecine de ville « d’un modèle libéral à un modèle salarié » et attirer des « médecins des cliniques », précise Pierre Guillocheau.

LIRE AUSSI :

Médecins et assureurs vont travailler ensemble pour améliorer le tiers payant

Europ Assistance France emploie déjà plusieurs dizaines de médecins, souvent à temps partiel, pour accompagner des particuliers à l’étranger (rapatriement…) ou dans leur quotidien. Toujours détenue à 50 % par Europ Assistance (une filiale de l’assureur italien Generali), la société propose ainsi des téléconsultations aux assurés santé de Generali France et de Crédit Agricole.

« Investisseur de long terme »

Autre piste : créer des centres de santé ou aider « les cliniques qui cherchent à développer [des soins] ambulatoires ». « Ramsay [Santé] fait partie des options », déclare Philippe Dumont, directeur général de Crédit Agricole Assurances. L’assureur est actionnaire à 42 % de ce groupe de cliniques , dont la maison mère australienne a fait l’objet d’une offre du fonds KKR, aujourd’hui dans l’impasse . Chez Ramsay Santé, « nous n’avons pas forcément envie d’être majoritaires », précise Philippe Dumont.

Dernier axe, accompagner le développement de résidences seniors et autres alternatives aux Ehpad. Crédit Agricole Assurances soutient déjà Ages & Vie et Petit-fils, filiales de Korian dont il détient 24 %. L’assureur souhaite rester un « investisseur de long terme » du gestionnaire de maisons de retraite, malgré les doutes sur le secteur après le scandale Orpea .

Amélie Laurin

Voir aussi:

https://environnementsantepolitique.fr/2022/10/06/congres-des-centres-de-sante-pour-un-service-public-territorial-de-sante/

https://environnementsantepolitique.fr/2022/09/24/cest-autour-de-la-banque-credit-agricole-doffrir-un-service-de-teleconsultations-et-dinvestir-avec-ramsay-centres-de-soins-et-korian-residences-seniors/

https://environnementsantepolitique.fr/2022/08/30/ramsay-sante-a-ouvert-un-centre-de-medecine-generale-dans-lun-des-quartiers-les-plus-defavorises-dargenteuil-val-doise/

https://environnementsantepolitique.fr/2022/04/26/la-privatisation-de-la-sante-penetre-les-soins-de-proximite/

https://environnementsantepolitique.fr/2022/04/19/les-centres-de-sante-ouverts-au-lucratif-depuis-2018-ce-serait-terrible-davoir-a-choisir-entre-solidarite-et-profit/

https://environnementsantepolitique.fr/2021/10/25/le-modele-francais-de-privatisation-applique-a-la-sante-ramsay-sante-vivalto-sante-domusvi/

https://environnementsantepolitique.fr/2021/10/25/les-chirurgiens-dentistes-ne-sont-pas-des-commercants-les-patients-ne-sont-pas-des-consommateurs/

https://environnementsantepolitique.fr/2021/06/13/region-paca-lancement-dun-reseau-de-maisons-de-sante-et-durgences-msu-par-le-biais-de-la-filiale-urgencemed-du-groupe-sante-cie/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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