« Réduire la question de l’accès aux soins à une approche quantitative occulte d’autres facteurs comme le manque d’attractivité des territoires et la réduction du temps médical »

« Déserts médicaux : «Au-delà du nombre de médecins, c’est l’organisation de l’offre de soins qu’il faut repenser» »

Date de publication : 27 octobre 2022

Le Monde

Le Monde observe que « réduire la question de l’accès aux soins à une approche quantitative occulte d’autres facteurs comme le manque d’attractivité des territoires et la réduction du temps médical, préviennent le professeur émérite de médecine Yvon Berland et le réanimateur Jean-François Llitjos, dans une tribune ».


Yvon Berland, président honoraire d’Aix-Marseille Université, et Jean-François Llitjos, réanimateur à l’hôpital Edouard-Herriot de Lyon, écrivent ainsi que « le constat est largement partagé de la difficulté d’accès aux soins pour une partie de plus en plus importante de la population française et dans un nombre croissant de territoires. Pour décrire ces difficultés, le terme «désert médical» s’est rapidement imposé en France auprès des pouvoirs publics, des médias et de la population.


« Pourtant, sous cette formule percutante et accrocheuse se cache une problématique ancienne et complexe qui est simplifiée à l’excès. Ainsi, l’attention se cristallise sur le corps médical et entraîne un appauvrissement des débats en opposant les partisans de mesures coercitives imaginées comme salvatrices et les défenseurs d’une liberté d’installation séculaire pensée comme immuable »,
notent-ils.


Les signataires poursuivent : « Contrairement aux idées reçues, il n’y a jamais eu autant de médecins en France. En effet, la densité médicale s’élevait à 318 médecins pour 100.000 habitants en 2021, alors qu’elle était de 119 en 1968 (Drees, mars 2021). Même s’il existe des disparités de cette densité entre les territoires, ces chiffres traduisent les limites d’une approche purement quantitative. Car une des composantes principales du problème de l’accès aux soins, malheureusement peu ou pas prise en compte, est la diminution du temps médical ».


Ils soulignent que « le temps médical, consacré à la prise en charge et aux soins des patients, ne fait que diminuer. A cela plusieurs raisons, au premier rang desquelles l’augmentation majeure du temps administratif et ce en dépit du développement d’outils numériques censés faciliter et simplifier les démarches ».


« Il faut aussi considérer que l’approche de l’exercice médical des plus jeunes s’est modifiée par rapport à celle de leurs aînés, laissant plus de place à leur vie personnelle. Cette composante est primordiale, bien que parfois occultée, car il existe bel et bien un changement de paradigme sociétal dont les soignants ne sont pas exclus. Enfin, force est de constater qu’un nombre conséquent de médecins n’exercent pas ou plus la médecine auprès des patients mais sont toujours comptabilisés auprès de l’Ordre des médecins »,
ajoutent-ils.


Ils poursuivent : « Il n’y a pas de solution miracle, mais il y a probablement des orientations à prendre et d’autres à abandonner. Il faut s’attacher à donner aux territoires des conditions de vie individuelle et collective satisfaisantes pour attirer les jeunes générations. Par ailleurs, doit-on proposer des mesures coercitives qui n’ont fonctionné dans aucun pays au monde ? […]

Au-delà du nombre de médecins, c’est l’organisation de l’offre de soins qu’il faut repenser. Il faut certainement arrêter «le tout-médecin» et se diriger vers une organisation pluriprofessionnelle ; il faut aller vers plus de délégations de tâches et de compétences aux professions paramédicales, notamment aux infirmières de pratique avancée, peut-être inventer de nouveaux métiers. […] Plusieurs rapports ont proposé cette orientation mais la pratique avancée n’a été instaurée qu’entre 2016 et 2018. Que de temps perdu ! ».

Déserts médicaux : « Au-delà du nombre de médecins, c’est l’organisation de l’offre de soins qu’il faut repenser »

Tribune

Yvon Berland

Professeur émérite de médecine

Jean-François Llitjos

Médecin réanimateur

Réduire la question de l’accès aux soins à une approche quantitative occulte d’autres facteurs comme le manque d’attractivité des territoires et la réduction du temps médical, préviennent le professeur émérite de médecine Yvon Berland et le réanimateur Jean-François Llitjos, dans une tribune au « Monde ».

Publié hier à 06h00, mis à jour hier à 11h35  Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/10/27/deserts-medicaux-au-dela-du-nombre-de-medecins-c-est-l-organisation-de-l-offre-de-soins-qu-il-faut-repenser_6147508_3232.html

Depuis plusieurs années, le constat est largement partagé de la difficulté d’accès aux soins pour une partie de plus en plus importante de la population française et dans un nombre croissant de territoires. Pour décrire ces difficultés, le terme « désert médical » s’est rapidement imposé en France auprès des pouvoirs publics, des médias et de la population. Pourtant, sous cette formule percutante et accrocheuse se cache une problématique ancienne et complexe qui est simplifiée à l’excès. Ainsi, l’attention se cristallise sur le corps médical et entraîne un appauvrissement des débats en opposant les partisans de mesures coercitives imaginées comme salvatrices et les défenseurs d’une liberté d’installation séculaire pensée comme immuable.

Contrairement aux idées reçues, il n’y a jamais eu autant de médecins en France. En effet, la densité médicale s’élevait à 318 médecins pour 100 000 habitants en 2021, alors qu’elle était de 119 en 1968 (direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, mars 2021). Même s’il existe des disparités de cette densité entre les territoires, ces chiffres traduisent les limites d’une approche purement quantitative. Car une des composantes principales du problème de l’accès aux soins, malheureusement peu ou pas prise en compte, est la diminution du temps médical.

Le temps médical, consacré à la prise en charge et aux soins des patients, ne fait que diminuer. A cela plusieurs raisons, au premier rang desquelles l’augmentation majeure du temps administratif et ce en dépit du développement d’outils numériques censés faciliter et simplifier les démarches.

Lire aussi la tribune :    « La régulation à l’installation des jeunes médecins n’est pas une solution »

Un mal plus profond

Il faut aussi considérer que l’approche de l’exercice médical des plus jeunes s’est modifiée par rapport à celle de leurs aînés, laissant plus de place à leur vie personnelle. Cette composante est primordiale, bien que parfois occultée, car il existe bel et bien un changement de paradigme sociétal dont les soignants ne sont pas exclus. Enfin, force est de constater qu’un nombre conséquent de médecins n’exercent pas ou plus la médecine auprès des patients mais sont toujours comptabilisés auprès de l’ordre des médecins.

Ainsi, la baisse du temps médical, qui s’est installée il y a déjà de nombreuses années, justifie d’augmenter le nombre de médecins. Cette augmentation n’a malheureusement pas été anticipée alors qu’en 2002, déjà, la mission « Démographie des professions de santé » proposait d’augmenter le numerus clausus des études médicales à 8 000 en 2007, chiffre qui n’a été atteint qu’en 2017 ! Le numerus clausus vient d’être supprimé pour laisser place à un numerus apertus dans le cadre d’une modification de l’accès aux études de santé. Mais il faudra attendre encore plusieurs années pour juger de l’efficience de cette réforme. Les effets ne se feront sentir que dans une quinzaine ou une vingtaine d’années. Par ailleurs, rien n’autorise à dire aujourd’hui que les nouveaux médecins s’installeront dans des zones démédicalisées

.Lire la tribune :    « La refondation du système de santé doit démarrer dès 2023 »

En effet, quel que soit le nombre de médecins dans quinze ans, il y a fort à parier que les jeunes ne s’installeront pas dans des territoires où les services publics ont disparu, où les commerces ferment, où il n’y a plus d’écoles, où il n’est pas possible d’avoir une vie sociale accomplie, alors que justement ces nouvelles générations veulent consacrer plus de temps à leur vie personnelle et familiale. D’autre part, il est nécessaire que les territoires puissent offrir des possibilités d’emploi pour le conjoint. Les médecins ne peuvent pas être les seuls à assurer le réaménagement des territoires. Le sujet de la démographie médicale et celui de l’accès aux soins de façon générale sont les symptômes d’un mal plus profond. Le constat fait pour les médecins, valable pour tous les professionnels de santé, appelle à la réappropriation de nos territoires par les services publics.

Il est clair qu’il n’y a pas de solution miracle, mais il y a probablement des orientations à prendre et d’autres à abandonner.

Réorienter vers les autres professions de santé

Il faut s’attacher à donner aux territoires des conditions de vie individuelle et collective satisfaisantes pour attirer les jeunes générations. Par ailleurs, doit-on proposer des mesures coercitives qui n’ont fonctionné dans aucun pays au monde ? Quant à prévoir une quatrième année de formation pour la filière de médecine générale, si c’est dans un but d’améliorer la formation et les compétences, cela pourrait avoir un intérêt. Si c’est dans le seul but d’assurer une présence médicale dans les territoires démédicalisés, on serait autorisé à s’interroger.

Au-delà du nombre de médecins, c’est l’organisation de l’offre de soins qu’il faut repenser. Il faut certainement arrêter « le tout-médecin » et se diriger vers une organisation pluriprofessionnelle ; il faut aller vers plus de délégations de tâches et de compétences aux professions paramédicales, notamment aux infirmières de pratique avancée, peut-être inventer de nouveaux métiers. Cela permettra aux médecins de se recentrer sur leur cœur d’activité, le soin, qui nécessite de neuf à quatorze ans de formation. Là encore, plusieurs rapports ont proposé cette orientation mais la pratique avancée n’a été instaurée qu’entre 2016 et 2018. Que de temps perdu ! Une organisation pluriprofessionnelle, en confiant à d’autres professions de santé, formées en conséquence, des tâches aujourd’hui réservées par le code de santé publique aux seuls médecins, permettra une offre de soins graduée, épargnant du temps médical précieux. Dans le même temps, cette orientation donnera des perspectives de carrière aux infirmiers et infirmières, rendant leur profession plus attractive.

Lire aussi la tribune :    Déserts médicaux : « J’accuse l’ordre des médecins ! »

Au-delà des postures partisanes et de la réaction à l’émotion, il nous semble indispensable de prendre le temps d’une réflexion sereine et éclairée associant l’ensemble des parties prenantes, pour que nos concitoyens puissent avoir le droit d’être soignés dignement et équitablement partout sur le territoire français par des soignants compétents.

Yvon Berland est professeur émérite de médecine, doyen honoraire, président honoraire d’Aix-Marseille Université ; Jean-François Llitjos est médecin réanimateur à l’hôpital Edouard-Herriot de Lyon, docteur en immunologie

Yvon Berland(Professeur émérite de médecine) et  Jean-François Llitjos(Médecin réanimateur)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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