Les quatre défis de la « reconstruction » de la forêt française
Alors que les pompiers sont toujours à pied d’œuvre sur le front des incendies, il est déjà possible d’imaginer des stratégies et des politiques publiques afin, au-delà de la gestion d’urgence, de réduire les risques.
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Bis repetita. Rendant visite aux pompiers luttant contre les mégafeux de forêts girondines, le président de la République n’a pas failli : « Nous reconstruirons, nous réparerons, et nous serons présents aussi longtemps qu’il le faudra », a assuré Emmanuel Macron le 25 juillet. La promesse fait écho au célèbre : « Nous rebâtirons la cathédrale », lancé, en avril 2019, au lendemain de l’incendie de Notre-Dame de Paris.
Sera-ce aussi simple ? Les prises de conscience de cet été brûlant seront-elles « le point de départ d’une réflexion collective » et non pas seulement « un laboratoire de décisions prises dans l’urgence », selon les termes de la lettre ouverte adressée au Président par la mairie de Saumos1, d’où est parti le mégafeu girondin de juillet ?
Concevoir des massifs forestiers résilients s’annonce en effet autrement plus complexe que de remonter des pierres de taille et fixer des vitraux médiévaux. Ecologues et forestiers devront élaborer des modèles de sylviculture résistants aux effets annoncés du réchauffement.
L’Etat devra réviser sa politique d’aménagement du territoire et sa doctrine de sécurité civile. Les élus locaux devront adapter leur territoire aux risques et anticiper la survenue des crises. La société dans son ensemble devra répondre à une question anodine en apparence : quelle forêt voulons-nous ? Dit autrement : quels grands axes les politiques publiques peuvent-elles d’ores et déjà suivre ?
1/ Protéger la forêt des flammes
La réduction des risques de déclenchement d’incendie passe par une meilleure application des règles existantes. A commencer par l’obligation légale de débroussaillement (OLD).
En vigueur dans 52 départements, elle oblige les propriétaires de bois, forêts, landes, maquis et garrigues exposés aux risques d’incendie à réduire la quantité du combustible présente dans l’espace naturel mais aussi aux abords des habitations. En diminuant les quantités de bois mort au sol, de végétaux pouvant propager les flammes, on réduit la vitesse et la puissance du feu.
Voilà pour le principe. Dans la réalité, c’est autre chose. « Seuls environ 30 % des sites concernés sont régulièrement débroussaillés », comptabilise Éric Rigolot, spécialiste des feux de forêt à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Député européen (Renew), Grégory Allione fait presque du respect des OLD l’alpha et l’oméga de la prévention contre les feux de forêts :
« Les obligations légales de débroussaillement réduisent l’intensité du feu autour des bâtiments, ralentissent sa propagation et offrent à nos secours des positions plus défendables. Il faut mieux informer et accompagner les propriétaires, renforcer les moyens de contrôle des maires, professionnaliser les travaux, et sanctionner les refus persistants.
« La sensibilisation doit viser tout le monde : élus, entreprises de travaux, agriculteurs, gestionnaires de réseaux, grand public. Un euro investi dans la prévention évite trois euros de dommages », insiste Grégory Allione, qui fut aussi directeur du service départemental d’incendie et de secours (SDIS) des Bouches-du-Rhône.
Pour réduire le volume de biomasse combustible à l’intérieur des massifs, on peut utiliser les solutions fondées sur la nature, comme le pastoralisme
A la direction générale de l’environnement de la Commission européenne, on souligne aussi l’importance de réduire le volume de biomasse combustible à l’intérieur des massifs. « Et pour ce faire, on peut tout à fait utiliser les solutions fondées sur la nature, comme le pastoralisme. C’est tout à fait efficace, contrairement à ce qu’avancent de nombreux sylviculteurs », conseille un haut fonctionnaire bruxellois, bon connaisseur du dossier.
La mauvaise volonté des propriétaires à manier tronçonneuse et débroussailleuse et des maires à les obliger à le faire ne sont pas les seuls problèmes.
« En compensation de l’implantation de centrales photovoltaïques dans la forêt des Landes de Gascogne, on a vu des propriétaires planter des pins maritimes dans les pare-feux ou sur les bords des routes », s’indigne Arthur Guérin-Turcq, géographe spécialisé dans les conflits en forêt, et lui-même propriétaire de parcelles de pins maritimes.
Cette fois, c’est la régulation des services de l’Etat ou des associations locales de défense de la forêt contre les incendies (DFCI) qui ont fait défaut. Mais une partie de la difficulté, pour faire respecter l’OLD, réside dans la propriété de la forêt française, pour l’essentiel privée et extrêmement morcelée.
2/ Recomposer la forêt
Pour prévenir les risques d’incendie, il faut aussi agir plus structurellement. Dans son dernier opus, publié le 9 juillet, le Haut Conseil pour le climat donne une idée des effets du réchauffement sur la forêt : vagues de chaleur, sécheresses prolongées, incendies, infestations de ravageurs. Autant de phénomènes naturels qui, plus fréquents et plus intenses, entraînent des pertes économiques et compromettent santé et stabilité des forêts.
Un chiffre : en métropole, la mortalité annuelle des arbres a bondi de 125 % en dix ans. Et ce ne sont pas les replantations, chères au président Macron, qui apporteront de réponse définitive au problème : en 2025, un plant d’arbre replanté sur cinq est mort dans l’année.
On est loin des programmes de plantation d’après-guerre : entre 1945 et 1978, 43 % des arbres éligibles au fonds forestier national seront des résineux, pins, douglas et épicéas pour l’essentiel. L’avenir s’appelle diversité.
Depuis les grands incendies qui ont ravagé en 2022 la forêt des Landes de Gascogne, le débat fait rage entre promoteurs de l’exploitation industrielle d’une forêt monospécifique et partisans d’une gestion plus écologique. Malgré les nombreux outils d’aide à la décision, calés sur les dernières projections climatiques, les forestiers ne savent plus quoi planter et où.
« C’est un sujet sur lequel nous devons réfléchir à plusieurs. Car, avant de reconstituer une forêt, nous devrons hiérarchiser les fonctions qu’elle devra remplir : maintien de la biodiversité, régulation du cycle de l’eau, stockage du carbone, production de bois, lieu d’agrément », rappelle Hervé Le Bouler, ancien biologiste de l’Office national des forêts (ONF) et actuel gestionnaire du domaine forestier de Chantilly.
Tout en se gardant de certains fantasmes. « Il n’y a pas de forêt qui résiste à la puissance des feux extrêmes comme ceux de 2022 ou de l’été 2026 », alerte Éric Rigolot. Au pic de son intensité, la puissance radiative de l’incendie de Lège-Cap-Ferret (Gironde) a dépassé les 2 300 mégawatts : il consommait 80 m2 de forêt par… seconde.
Une piste : les forêts mosaïques. Des parcelles peuplées d’arbres d’âges et d’essences différents, entrecoupées de zones humides, seraient mieux à même d’affronter un siècle toujours plus chaud
Une piste toutefois : les forêts mosaïques. Expérimenté par l’ONF depuis quelques années, l’agencement de parcelles peuplées d’arbres d’âges et d’essences différents, entrecoupées de zones humides, semble mieux à même d’affronter un siècle toujours plus chaud.
« Cela fonctionne sur de petites surfaces. Mais la science ignore quelle serait l’efficacité de ce concept étendu à de vastes étendues dans des contextes écologiques différents », souligne Hervé Le Bouler, l’un des créateurs du dispositif.
En outre, l’exploitation d’une forêt mosaïque s’annonce a priori plus complexe et moins rentable que celle d’une forêt de production actuelle.
3/ Aménager le territoire autrement
Géographe de l’environnement, Pauline Vilain-Carlotti se projette sur une autre échelle. L’autrice de L’épreuve du feu, habiter autrement la terre (Flammarion, 2026) rappelle que 90 % des incendies sont d’origine humaine et que 70 % éclosent dans l’interface forêt-milieu anthropisé.
Protéger villes et villages efficacement impose de « séquencer le territoire », insiste-t-elle. Traduction : entourer les zones habitées ou industrialisées de terrains peu ou pas combustibles, comme des maraîchages, des pâturages ou des vignes. Ce qui nécessitera de revoir nombre de plans locaux d’urbanisme (PLU), de schémas de cohérence territoriale (SCOT) et de plans de prévention des risques (PPR).
Les préfets devront aussi reprendre la rédaction des plans de prévention des risques d’incendies de forêts (PPRIF) : « Il y en a 287 en France pour 7 000 communes exposées au risque d’incendie », se désole Pauline Vilain-Carlotti.
« Sachant que de très nombreux évacués des incendies de Gironde étaient des vacanciers, il y a lieu de s’interroger sur l’opportunité de limiter la surfréquentation touristique dans les sites à risques », complète Jérémie Degrande, sous-directeur du SDIS du Pas-de-Calais.
Mêmes interrogations quant à la pertinence d’organiser des événements festifs en période de sécheresse : feux d’artifice, concerts, festivals…
4/ Réorganiser les services de secours
En octobre 2022, le gouvernement d’alors tire les conséquences de la tragique saison des feux de l’été. Entre 2023 et 2027, l’état aura consacré 150 millions d’euros à l’acquisition de nouveaux moyens de lutte. Bercy subventionne ainsi 60 % du coût de 1 083 engins rouges et jaunes. Tout en se félicitant de la mise en œuvre de ce « pacte capacitaire », Grégory Allione ne s’avoue pas satisfait.
« Il nous manque encore des camions-citernes feux de forêt, des véhicules de commandement, des transmissions résilientes, des drones, des engins lourds, des citernes de grande capacité, et des équipements de protection contre les chaleurs extrêmes et les fumées. »
« Ce pacte doit devenir permanent, pluriannuel et multirisque, avec des réserves, zonales ou nationales, de matériels rares immédiatement projetables. On ne peut plus attendre chaque catastrophe pour repasser commande », tonne l’ancien patron du SDIS 13.
Démuni, l’Etat ne pourra pas tout. Jérémie Degrande propose que les « bénéficiaires » de l’action des pompiers – assureurs et professionnels du tourisme, notamment – contribuent au financement des SDIS. Le soldat du climat, comme il se présente désormais, milite aussi pour une adaptation du métier des pompiers :
« Peut-être devrons-nous recentrer nos actions sur la lutte contre le feu, les risques technologiques et la gestion de crise, et superviser le secours à personne en intégrant d’autres acteurs (associations agréées), sur le modèle des paramedicsdans les pays anglo-saxons ? »
Autre idée : une fonction publique de sécurité civile. Pour faire face, il faudrait 250 000 pompiers volontaires, soit un quart de plus qu’aujourd’hui
Autre idée : créer une fonction publique de sécurité civile. Ce nouveau statut permettrait de s’exonérer des règles européennes encadrant le temps de travail. Tous les pompiers le reconnaissent, la France manque de pompiers volontaires. Pour faire face, il en faudrait 250 000, soit un quart de plus qu’aujourd’hui.
Susciter des vocations passera, imagine l’officier nordiste, par plus d’action (« moins de travail d’ambulancier ») et davantage de facilités données par les employeurs pour que leurs salariés pompiers puissent quitter leur travail lorsque sonne la sirène d’alerte.
Pour que les choses tournent encore plus rond, certains suggèrent la création d’un ministère de plein exercice dédié à la seule sécurité civile. Celle-ci est aujourd’hui gérée par six portefeuilles (sans compter les services du Premier ministre) en lien avec les associations de collectivités locales, les associations agréées de secours (Croix rouge, Ordre de Malte), les syndicats et quelques opérateurs.
Notre forêt brûle et nous ne pouvons pas regarder ailleurs. A défaut de pouvoir échapper à la fatalité des incendies, il est possible d’en limiter l’ampleur et les dommages… à condition de mettre en œuvre des politiques publiques à la hauteur des risques.
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