La fréquence des canicules n’avait pas été anticipée, leurs successions inédites posent question.

Pourquoi les canicules se répètent-elles en France ? Les questions suscitées par une succession inédite de vagues de chaleur

Entre mai et juillet, la France a été le pays le plus anormalement chaud du monde. Le rôle du réchauffement climatique ne fait pas de doute, mais la fréquence des canicules n’avait pas été anticipée. Les causes possibles sont débattues dans la communauté scientifique. 

Par Stéphane Foucart

Publié aujourd’hui à 05h30, modifié à 11h03

Temps de Lecture 6 min.

A Paris, le 11 août 2026.
A Paris, le 11 août 2026.  ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »

En dépit d’un fort attachement national aux classements et aux médailles, c’est un podium dont la France se serait bien passée. Entre mai et juillet, selon les calculs du climatologue Mika Rantanen, chercheur à l’Institut météorologique de Finlande, la France a été le pays le plus anormalement chaud du monde, avec une « anomalie » de 2,8 ºC – c’est l’écart à la moyenne relevée dans le pays entre 1991 et 2020. Elle est suivie par le Luxembourg, la Suisse, la Belgique et l’Espagne.

Un indice thermique national au-dessus de la moyenne

Depuis trois mois, l’ouest du Vieux Continent subit les anomalies thermiques les plus fortes de la planète. La France fait la course en tête : à la mi-août, sur fond de déroute historique de l’agriculture, au moins 120 000 hectares de forêts et de végétation avaient brûlé, 40 % des petits cours d’eau surveillés subissaient des ruptures d’écoulement et un nombre inédit de réacteurs nucléaires étaient à l’arrêt. L’Hexagone entrait, jeudi 13 août, dans le dix-septième jour de la troisième vague de chaleur de l’été, l’une des trois plus longues depuis le début des relevés, en 1947. Comment expliquer cette accumulation ? A quel point l’été 2026 préfigure-t-il les prochaines saisons estivales ? Ces questions sont dans toutes les têtes.

Quel est l’impact du réchauffement climatique ?

L’effet du réchauffement climatique sur la fréquence, la durée et la sévérité des vagues de chaleur est sans équivoque. « Ce que nous vivons aujourd’hui est toujours le fruit d’une combinaison de la variabilité aléatoire des conditions météorologiques et des tendances lourdes du changement climatique, explique le climatologue et océanographe Stefan Rahmstorf (Potsdam Institute for Climate Impact Research). Lorsque ces deux facteurs évoluent dans le même sens, nous assistons à des événements record comme celui de cet été. » Depuis le début du siècle, le nombre d’événements caniculaires a fortement augmenté : sur les 54 vagues de chaleur recensées en France hexagonale depuis 1947, 29 ont eu lieu depuis 2011.

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Quant à la canicule la plus intense jamais observée en France, qui s’est étendue du 17 au 30 juin, elle a eu 200 fois plus de chances de se produire au niveau de réchauffement actuel que dans le climat préindustriel, selon des simulations conduites par les chercheurs de l’Institut Pierre-Simon-Laplace, dans une note publiée fin juillet« Pour une même configuration atmosphérique, les températures sont aujourd’hui jusqu’à 2,5 ºC plus élevées qu’elles ne l’étaient entre 1950 et 1987 », écrivent les auteurs.

« Le réchauffement renforce les canicules par plusieurs biais, détaille la climatologue Valérie Masson-Delmotte. La chaleur accumulée dans l’océan est restituée pendant la nuit et agit sur les températures nocturnes, par exemple, de même que la perte d’humidité des sols a tendance à élever les températures diurnes. » La chercheuse met en garde contre toute forme d’optimisme. « Se préparer à 2050 [avec les trajectoires d’émissions actuelles], ce n’est pas se fonder sur les événements exceptionnels qui surviennent aujourd’hui en se disant qu’ils seront bien plus banals dans l’avenir, dit-elle. Il faut anticiper les événements rares qui surviendront et qui seront bien plus sévères. »

« Ce type d’étés, et même des étés bien plus chauds, seront une nouvelle norme, prévient Mika Rantanen. Même si nous parvenions à la neutralité carbone, c’est-à-dire à éliminer nos émissions de gaz à effet de serre, on ne reviendrait pas au climat antérieur. La situation cesserait seulement de s’aggraver. »

Vers un nouveau régime de formation des canicules ?

Chaque canicule est rendue plus probable par le changement climatique en cours, mais ce constat n’épuise pas la questionque suscite la fréquence des températures extrêmes cet été. Car le réchauffement n’élève pas seulement les températures moyennes : il est aussi susceptible de favoriser certaines configurations de la circulation atmosphérique, c’est-à-dire de bouleverser la manière dont la chaleur est répartie, selon les saisons et les régions, à la surface du globe. « Depuis 2019, on voit, sur l’Europe notamment, une récurrence de ces situations de blocage propices aux vagues de chaleur et on ne sait pas encore si cette configuration météorologique rare est, ou non, favorisée par le réchauffement », explique Valérie Masson-Delmotte.

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La récurrence de ces situations de blocage atmosphérique, d’une année sur l’autre ou au cours d’une même saison estivale, amène les modélisateurs à s’interroger. « Au cours des soixante-dix dernières années, les chaleurs extrêmes ont augmenté de façon disproportionnée en Europe occidentale par rapport aux simulations des modèles climatiques, et ce décalage reste mal compris », relevait une équipe de chercheurs, en 2023, dans une analyse coordonnée par le climatologue Robert Vautard (Institut Pierre-Simon-Laplace). Une centaine de simulations numériques issues d’une trentaine de modèles avaient été passées en revue : « Aucune [d’entre elles] ne présente une tendance haussière des températures induite par la circulation [atmosphérique] aussi importante que celle que nous observons », relevaient les scientifiques.

Est-on subrepticement passé dans un nouveau régime de circulation atmosphérique favorisant la récurrence des canicules sur l’Europe ? Est-ce plutôt la variabilité naturelle du climat qui s’ajoute momentanément au réchauffement ? « Aujourd’hui, il est impossible de l’affirmer ou de l’infirmer, résume le climatologue Robin Noyelle (Ecole polytechnique fédérale de Zurich, en Suisse), auteur d’une thèse sur la fréquence des canicules. Il est possible que les modèles climatiques “ratent” quelque chose, peut-être des phénomènes de trop petite échelle pour être pris en compte par les simulations, mais qui pourraient avoir un impact important sur la circulation atmosphérique. »

Pourquoi des anticyclones de blocage s’installent-ils au-dessus de l’Europe ?

La récurrence de ces situations de « blocage », où un anticyclone stationne pendant une longue période sur une zone et y entrave l’arrivée des vents d’ouest, est au centre de nombreux travaux. Parmi d’autres, une étude conduite en 2025 par les climatologues Michael Mann et Xueke Li (université de Pennsylvanie) a mis en évidence les liens entre l’installation de ces « dômes de chaleur » et la déstabilisation du courant-jet (ou jet-stream) de l’hémisphère Nord – un « fleuve d’air » qui souffle d’ouest en est à une dizaine de kilomètres d’altitude, et qui sépare les masses d’air froid des hautes latitudes à celles, plus chaudes, des zones tempérées.

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Or, le réchauffement plus rapide de l’Arctique contribue à « détendre » ce courant-jet, qui forme alors de grands méandres. Sous certaines conditions, ces ondulations peuvent devenir stationnaires et stagner au-dessus de l’Europe ou de l’Amérique du Nord, favorisant l’installation d’un anticyclone de blocage. Et les calamités qui vont avec. Pour Michael Mann, « de nombreux événements météorologiques estivaux parmi les plus persistants et extrêmes, mais pas tous, sont de cette nature ». Or, ajoute le chercheur américain, « les modèles actuels ne parviennent pas à capturer correctement ce genre d’événements ».

D’autres équipes associent ces « ondulations » du courant-jet de l’hémisphère Nord à la présence d’une anomalie froide de l’Atlantique, en mer du Labrador, l’une des seules zones de la planète qui se refroidit malgré le réchauffement. L’interprétation de ce cold blob (« bulle froide ») est discutée. Pour certains chercheurs, c’est le signe d’un ralentissement du système de courants marins de l’Atlantique Nord, qui transfère d’immenses quantités de chaleur du golfe du Mexique vers le nord de l’Europe de l’Ouest. Avec l’affaiblissement de ces courants – attendu dans un monde plus chaud –, la température des eaux au sud-est de l’Islande serait engagée dans une baisse tendancielle. Or, dit le climatologue Stefan Rahmstorf, « des études ont mis en évidence une forte corrélation entre ce cold blob de l’Atlantique et les fortes chaleurs estivales en Europe »« Compte tenu de ce lien, ajoute-t-il, on peut s’attendre à ce que l’Europe continue de connaître des vagues de chaleur plus fréquentes que les autres régions terrestres des latitudes moyennes. »

Dans un célèbre article publié en 1987, par la revue Nature, le grand géophysicien et océanographe Wallace Broecker (1931-2019), de l’université Columbia, alertait ses pairs d’une sous-estimation des liens entre le climat et l’océan, montrant que les perturbations des courants marins pouvaient être associées à des changements du climat « abrupts plutôt que graduels ».

Une influence du phénomène El Niño ?

Pendant que l’Europe de l’Ouest suffoque, un puissant El Niño se développe dans le Pacifique tropical. Ce phénomène naturel survient tous les trois à sept ans environ et fait grimper la température des eaux de surface du grand océan, au large des côtes du Pérou. Pour la grande majorité des climatologues, les effets d’El Niño sont considérables dans la bande intertropicale – fortes précipitations dans certaines zones, sécheresses et températures élevées ailleurs, etc. –, mais sont imperceptibles en Europe. La donne est peut-être différente aujourd’hui. « On assiste là à un Niño absolument hors norme, qui s’annonce comme le plus puissant jamais observé, bien plus fort que ceux de 1998 et 2015, et même plus puissant que celui-ci de 1877-1878, qui avait fait des dégâts gigantesques et l’une des plus graves famines du XIXe siècle », dit Robin Noyelle.

« Les étés El Niño ont tendance à favoriser des conditions plus chaudes en Europe occidentale et méridionale et des conditions plus fraîches en Europe du Nord et de l’Est, explique Mika Rantanen. Il est donc possible que le forçage tropical associé à El Niño ait contribué au schéma de circulation atmosphérique persistant de cet été, avec un fort contraste est-ouest observé en Europe. Espérons que cette question sera explorée dans de prochaines études. » Brûlant à l’ouest, frais à l’est : c’est l’une des caractéristiques de l’été 2026. On trouve en effet les anomalies les plus froides de la planète en Méditerranée orientale et au Levant. Parmi les dix pays les plus « anormalement frais » du globe entre mai et juillet, on trouve ainsi, selon le classement du climatologue finlandais, Chypre, la Syrie, le Liban, la Palestine, la Géorgie ou la Turquie.

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Stéphane Foucart

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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