« La sécheresse et la canicule actuelles auront des conséquences à long terme sur la forêt française »
Nathalie Bréda, spécialiste de la réponse des arbres aux aléas climatiques à l’Inrae, décrit, dans un entretien au « Monde », le bouleversement subi par le métabolisme des arbres dans les conditions extrêmes que nous connaissons.
Propos recueillis par Stéphane Foucart
Publié le 14 août 2026 à 09h17 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/08/14/la-secheresse-et-la-canicule-actuelles-auront-des-consequences-a-long-terme-sur-la-foret-francaise_6746222_3244.html
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Ecophysiologiste, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), Nathalie Bréda décrypte la complexité des mécanismes adaptatifs des arbres face à la combinaison inédite de chaleurs extrêmes et de sécheresse qui touche, depuis fin mai, le territoire hexagonal. Des conditions qui augmentent le risque de mortalité dans les années à venir.
Comment les arbres réagissent-ils à une situation comme celle que nous traversons ?
Pour comprendre, il faut savoir que confrontés à des températures très élevées, les arbres font à peu près comme nous : ils transpirent pour refroidir leurs feuilles, afin de faire baisser leur température. En situation de canicule, lorsque les sols sont encore suffisamment humides et qu’ils peuvent absorber de l’eau pour alimenter ce processus, on ne perçoit aucun signe visible sur la physiologie des arbres. C’est ce qui s’est passé en mai lors du premier pic de chaleur : il n’y avait pas de jaunissement ou de perte des feuilles, malgré des températures très élevées. Mais lorsque ces températures se combinent avec des conditions de sécheresse et que l’arbre ne peut plus prélever autant d’eau dans le sol, les stomates de ses feuilles [les pores grâce auxquels l’arbre peut transpirer] tendent à se fermer et ralentissent le processus de transpiration.
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Et si la situation se prolonge, il se produit alors un phénomène irréversible d’embolisation d’une partie du système vasculaire de la plante qui devient visible sur le paysage : les organes périphériques de l’arbre – les feuilles et les petites branches – cessent d’être alimentées. Elles jaunissent, sèchent et tombent. C’est ce que nous voyons aujourd’hui un peu partout en France.
Une fois passées ces conditions extrêmes, les compteurs sont-ils, en somme, remis à zéro ? Ou cette réaction de la plante a-t-elle des conséquences à long terme ?
Lorsque les stomates se ferment, ce n’est pas uniquement le processus de transpiration de la plante qui est ralenti : la photosynthèse aussi s’arrête. Or, c’est le mécanisme par lequel les végétaux utilisent le rayonnement solaire pour transformer le carbone de l’atmosphère en sucres qui peuvent être stockés ou bien permettent la croissance de l’arbre. Celle-ci se produit surtout en juin. Or, les conditions que nous traversons ont commencé très tôt : de nombreux arbres n’auront eu cette année aucune possibilité de croissance, et certains n’auront pas pu stocker suffisamment de sucres « pour plus tard ».
C’est tout le métabolisme de la plante qui est bouleversé. Et cela a des conséquences à long terme sur la santé du végétal. Nous avons pu montrer que ce déficit de réserves constituées par l’arbre augmente considérablement les risques de mortalité plusieurs années plus tard. En outre, les scolytes [coléoptères ravageurs de certaines essences] se développent plus rapidement lorsque les températures sont élevées et s’attaquent plus facilement à des arbres affaiblis : il faut s’attendre à une recrudescence dès 2027 de ces insectes, pour lesquels nous ne disposons pas de moyens de lutte intégrée. Il ne fait donc guère de doute que la sécheresse et la canicule actuelles auront des conséquences à long terme sur la forêt française.
Quelles conclusions en tirer pour la gestion des forêts françaises ?
Il n’existe pas de classement des espèces qui seraient à la fois thermorésistantes, peu consommatrices d’eau et qui auraient des stratégies optimales de gestion des réserves carbonées ! Il faudra faire des compromis sur la productivité pour obtenir une plus grande résilience. Car chez les essences à croissance rapide, qui constituent par définition peu de réserves pour croître plus vite, les effets à long terme de conditions sèches et caniculaires prolongées, qui devraient être plus fréquentes à l’avenir, sont plus marqués.
Non seulement il faudra miser sur des espèces plus résilientes, donc à croissance plus lente, mais il faudra aussi dédensifier la forêt, avec des peuplements avec moins de feuilles, permettant à la fois une consommation d’eau moindre et une plus grande part des précipitations d’atteindre le sol, et ainsi optimiser la gestion de l’eau et la fixation du carbone. Cela sera nécessaire dans un climat où les pluies peuvent être beaucoup plus irrégulières qu’elles ne l’ont été dans le passé.
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