Biodiversité. « On est dans le cas de figure le plus dramatique »: les rivières face à la chaleur
Environnement.
Baisse des débits, hausse de la température de l’eau, sécheresses plus fréquentes… Les effets du changement climatique sur les rivières françaises sont désormais bien visibles, avec un impact particulièrement marqué dans le Sud-Ouest.
Publié le 24/07/2026 à 18h30 https://www.letarnlibre.com/actualite-13988-biodiversite-on-est-dans-le-cas-de-figure-le-plus-dramatique-les-rivieres-face-a-la-chaleur
– Par Laura Vaillant
Dès 2017, une étude de la Fédération départementale de pêche du Tarn pointait la température de l’eau comme un indicateur clé de la santé des rivières locales. Huit ans plus tard, les craintes se confirment : sous l’effet du changement climatique, les débits chutent, les cours d’eau se réchauffent et les épisodes d’assec se multiplient. Thibault Datry, chercheur en éco-hydrologie à l’institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) revient sur les conséquences de ces bouleversements pour la biodiversité et les usages de l’eau.
Depuis combien de temps observe-t-on les effets du changement climatique sur les rivières françaises ?
Pour voir l’effet du changement climatique par le prisme des températures et des régimes de précipitations, il faut avoir au minimum 20 à 40 ans de mesure dans le passé. Depuis les années 2000, le changement climatique est visible par tout un chacun. Depuis 2000, il est là. La fréquence des canicules, par exemple, est en train de devenir quasiment exponentielle.
Toutes les zones des cours d’eau sont-elles logées à la même enseigne ?
Quand on est, et notamment dans le Tarn, dans les têtes de bassins versants, en général, les cours d’eau ont la chance d’avoir, souvent, un couvert forestier qui permet un ombrage et une certaine « protection thermique ». Mais, plus on va à l’aval, plus les couverts forestiers disparaissent du fait des activités humaines et de l’occupation des sols, ou simplement, la surface du lit des cours d’eau augmente. Et quand on n’a pas d’ombre la journée, on se réchauffe plus vite.
Pourquoi les cours d’eau du Sud-Ouest sont particulièrement touchés
Les cours d’eau du Sud-Ouest, et notamment le Tarn, sont-ils particulièrement vulnérables ?
La réponse n’est pas en tant que vulnérabilité des communautés en tant que telles, c’est surtout le signal du changement climatique. Là où il est plus fort actuellement, c’est toute la moitié sud de la France. Le Sud-Ouest est aujourd’hui très impacté par le réchauffement climatique et ses conséquences sur la disponibilité en eau. Et ce, d’autant plus que de nombreux usages, notamment agricoles, dépendent de cette disponibilité en eau.
Vous avez parlé de la baisse des débits, mais on a aussi l’augmentation de la température de l’eau, les sécheresses qui sont plus fréquentes. Un phénomène vous inquiète-t-il d’avantage ?
La baisse des débits et l’augmentation des températures sont très liées : moins il y a d’eau, plus elle se réchauffe vite. On est dans le cas de figure le plus dramatique : on est en état de sécheresse et de canicule, avec des cours d’eau qui s’assèchent. Quand l’eau se réchauffe, elle contient moins d’oxygène. Le métabolisme des organismes dans une eau chaude s’accélère et leur besoin en oxygène augmente : on atteint très vite des points de rupture où les organismes sont en état de stress toxique, voire meurent de chaud, littéralement. Une truite, à 18-19 degrés, commence à être en stress. À 20-22 degrés, elle est mal en point, avec des effets retardés sur sa fécondité. Et à 24-25 degrés, elle meurt de chaud.
Assiste-t-on à un effondrement ?
Est-ce prématuré de parler de l’effondrement de certains écosystèmes aquatiques ?
Scientifiquement, on ne peut pas parler d’effondrement parce qu’on ne sait pas ce qui va se passer l’année prochaine. Il y a une disparition de population dans pas mal de secteurs, mais s’il reste des poches d’eau froide accessibles dans les réseaux hydrographiques – des réservoirs biologiques – les espèces s’y réfugient. Quand les cours d’eau se remettent en eau à l’automne, on pourra mesurer la résilience des populations à ces épisodes qui ne sont plus exceptionnels. Actuellement, on vit une perturbation écologique immédiate, mais l’inconnu total reste la résilience de l’écosystème à retrouver son état initial, ou s’en rapprocher. Il faudra attendre 2 à 3 ans de mesures de suivies biologiques pour mesurer l’effet de ces canicules sur les populations, et conclure qu’une population s’est effondrée, ou pas.
Avez-vous observé certaines espèces qui arrivaient à s’adapter à ces nouvelles conditions ?
Quand ça arrive, ce sont souvent des espèces qui ne sont pas du coin. Par exemple, des écrevisses invasives sont en train de gagner du territoire. Ce sont des espèces qui viennent de milieux d’eau chaude et qui sont capables de résister aux assèchements. Mais des espèces natives qui s’adaptent aux conditions actuelles, et en un temps si court, je n’ai malheureusement pas d’exemple en tête à donner.
Les assecs se multiplient et fragilisent les écosystèmes aquatiques
Il y a parfois des épisodes d’assec. Quelles sont les conséquences directes sur la biodiversité de ces épisodes-là ?
Naturellement, une grande partie des cours d’eau s’assèche, comme certains bras de la Loire tous les ans, et c’est normal. Ce qui serait problématique, ce serait que la Garonne, par exemple, s’assèche complètement. Actuellement, les cours d’eau s’assèchent très rapidement, sur des étendues inédites et sur de longues périodes, sans sortie de crise prévue. Environ 25 % à 50 % de nos cours d’eau en linéaire s’assèchent naturellement en France, mais les changements causés par les activités humaines dépassent ce que les organismes ont déjà vu et les conditions auxquelles elles se sont adaptées au cours de l’évolution. Leurs stratégies d’adaptation sont actuellement mises à mal, ce qui risque d’être dramatique.
Vous parliez des activités humaines. Peut-on encore concilier les besoins en eau pour l’agriculture, les habitants et la préservation des milieux aquatiques ?
Tout à fait, et si on ne le fait pas, l’espèce humaine ne tiendra plus très longtemps. L’agriculture dépend de la biodiversité. L’agriculture peut promouvoir la biodiversité. Il y a un changement de paradigme à faire et rapidement. Mais on est en dissonance avec des visions uniquement économiques qui remettent en question un partage équitable de l’eau. Et de quel droit s’arroge-t-on la vie de millions d’espèces ? L’eau n’est pas illimitée, sa qualité facile : miser uniquement sur les solutions techniques comme le stockage est un mirage à très court terme. Dans le monde, des régions en proie au changement climatique, comme le Nordeste brésilien, n’arrivent plus à remplir les réservoirs par manque de pluie. Ce n’est qu’une petite partie de l’agriculture qui a besoin d’irrigation importante. Beaucoup d’agriculteurs sont conscients que l’on va dans le mur et changent leurs pratiques (goutte-à-goutte, passage à des variétés plus adaptées, comme par exemple la pistache dans les Pyrénées-Orientales).
Est-on désormais dans une logique d’adaptation ou peut-on encore agir ?
Il y a de l’adaptation, on n’a pas le choix, mais si on ne fait que ça, on ne tiendra pas longtemps. Si on ne fait pas d’atténuation pour consommer moins d’énergies fossiles et moins consommer tout court, l’adaptation ne sera plus possible quand il fera 55°C. Si une année pareille (2026, NDLR) n’est pas un point de déclenchement, c’est l’avenir de l’humanité qui est en jeu. Les scientifiques le disent depuis 20 ans : si on ne réagit pas, c’est la fin de la société.
TARN. Canicule : insectes, oiseaux, hérissons… la biodiversité face au stress de la chaleur
Environnement.
Face aux incendies, une autre menace progresse plus discrètement : les épisodes de forte chaleur fragilisent les insectes, les oiseaux et les petits animaux. Luca Bes, éducateur à l’environnement au CPIE, explique les effets méconnus de la canicule sur la biodiversité.
Publié le 18/07/2026 à 10h00 – https://www.letarnlibre.com/actualite-13908-tarn-canicule-insectes-oiseaux-herissons-la-biodiversite-face-au-stress-de-la-chaleur
Par Sylvie LECOULES
Les incendies attirent les regards, mais la chaleur frappe partout. Insectes, oiseaux, hérissons et petites espèces subissent une pression croissante. Pour Luca Bes, chargé de projet et éducateur à l’environnement au CPIE, l’urgence se joue aussi dans cette biodiversité discrète que l’on regarde encore trop peu.
La canicule, une menace invisible pour les animaux
Chaque été, les incendies rappellent brutalement la fragilité des milieux naturels. Les arbres brûlés, les paysages noircis et les animaux déplacés donnent une image immédiate de la catastrophe. Mais derrière ces scènes spectaculaires se cache une autre menace, plus diffuse : celle des canicules répétées.
Pour Luca Bes, les effets de la chaleur sont peut-être encore plus préoccupants que ceux des flammes. » Les incendies remettent une terre à nu, et certains écosystèmes connaissent naturellement des phases de régénération après un feu. Alors que les autres effets de la canicule, qui sont moins visibles, sont bien présents et touchent toute la France « explique-t-il.
Ces épisodes de chaleur prolongée mettent à l’épreuve de nombreuses espèces. Les amphibiens, dépendants des zones humides, sont parmi les plus fragiles. Mais les animaux terrestres comme les hérissons subissent eux aussi ces conditions extrêmes : moins d’eau, moins de nourriture disponible, déplacements plus difficiles.
Le hérisson est devenu un symbole de cette biodiversité ordinaire en difficulté. Déjà menacé par les routes et la disparition des habitats, il souffre aussi des épisodes de chaleur de plus en plus fréquents. » Ils se déplacent lentement, et quand un feu démarre, ils peuvent être dépassés par la vitesse de propagation des flammes. Mais même sans incendie, la canicule leur pose de gros problèmes pour trouver de la nourriture et se déplacer « rappelle Luca Bes.
Les oiseaux et les insectes en première ligne face à la chaleur
Chez les oiseaux, la lutte contre la chaleur passe par un mécanisme particulier : le halètement. Contrairement aux mammifères, ils ne peuvent pas transpirer. » Quand on voit un oiseau haleter, c’est qu’il essaie de réguler sa température. Mais cela lui fait perdre beaucoup d’eau « précise le spécialiste.
Certaines espèces sont particulièrement exposées, notamment celles qui nichent dans les bâtiments. Sous les toitures, la température peut atteindre des niveaux extrêmes, transformant certains sites de reproduction en véritables pièges thermiques.
La difficulté ne vient pas seulement de la chaleur elle-même, mais aussi de la raréfaction des ressources. Lorsque les insectes diminuent, les oiseaux qui s’en nourrissent rencontrent davantage de difficultés pour élever leurs jeunes.
Les insectes, une alerte majeure
Ils sont minuscules, souvent invisibles, mais ils occupent une place essentielle dans l’équilibre du vivant. Pour Luca Bes, la disparition des insectes constitue une menace au moins aussi importante que celle qui concerne les grands animaux. » Les insectes sont à la base de la chaîne alimentaire. S’il n’y a plus les petites bêtes qui nourrissent les oiseaux, les hérissons ou d’autres animaux, tout ce qui se trouve derrière est forcément impacté « explique-t-il.
Lors d’un incendie, les espèces vivant au sol sont particulièrement vulnérables. Criquets, grillons, araignées et nombreux autres organismes n’ont pas la capacité de fuir assez rapidement. Les œufs présents dans le sol ou dans la végétation peuvent également être détruits.
La chaleur agit autrement, plus silencieusement. Beaucoup de pollinisateurs réduisent leur activité lorsque les températures deviennent trop élevées. » Au-delà de 35 ou 36 degrés, certaines espèces arrêtent simplement de travailler. Cela limite la pollinisation, la reproduction des végétaux et peut aussi avoir des conséquences agricoles « souligne Luca Bes.
Un climat qui redistribue les cartes
Le réchauffement climatique ne provoque pas uniquement des disparitions. Certaines espèces profitent aussi de nouvelles conditions. Le moustique tigre, aujourd’hui présent dans une grande partie du pays, en est l’un des exemples les plus connus. La tarente de Maurétanie, un petit gecko autrefois associé au climat méditerranéen, gagne également du terrain.
Ces espèces adaptées à la chaleur trouvent des conditions favorables dans des régions où elles étaient autrefois absentes. » Le problème, c’est que toutes les espèces n’ont pas les mêmes capacités d’adaptation. Le changement climatique va plus vite que leur évolution « estime Luca Bes.
Sous les arbres, une biodiversité essentielle
Lorsque l’on pense à un incendie, on imagine d’abord la disparition des arbres. Pourtant, une forêt ne tient pas uniquement grâce à ses grands végétaux.
Avant les arbres viennent les plantes, les insectes, les champignons et tous les organismes qui font vivre le sol. » On n’atteint même pas forcément le stade de la forêt si on n’a pas tout ce qui vient avant : les petites plantes et tout le cortège d’espèces qui permettent au milieu de fonctionner « rappelle le spécialiste.
Les sols brûlés ne sont donc pas forcément morts. Une partie des organismes souterrains peut survivre si la chaleur n’a pas trop pénétré en profondeur. Mais chaque perturbation fragilise un équilibre complexe.
Les jardins, des refuges précieux pour la petite faune
À leur échelle, les particuliers peuvent offrir des refuges utiles. Le premier geste est simple : mettre de l’eau à disposition.
Une coupelle peut aider les animaux à boire, mais quelques aménagements la rendent beaucoup plus efficace. » Il faut mettre des pierres ou des branches dans l’eau pour que les insectes puissent se poser et accéder à la ressource sans se noyer « conseille Luca Bes. Les arbres et les haies jouent également un rôle important : ils apportent de l’ombre, de la fraîcheur et permettent aux animaux de circuler entre différents espaces.
Même un jardin moins entretenu peut devenir un refuge. Les zones d’herbe haute, souvent considérées comme négligées, accueillent pourtant une grande diversité d’espèces. » On s’est aperçu qu’il pouvait y avoir beaucoup plus de biodiversité dans un endroit où l’herbe n’est pas fauchée que dans un espace tondu régulièrement » précise-t-il.
Aider les animaux sans remplacer la nature
Pendant les périodes extrêmes, aider les animaux peut être nécessaire, mais avec mesure. Pour les oiseaux comme pour les hérissons, l’eau reste le geste le plus important.
Le nourrissage peut être utile lors d’une situation exceptionnelle, comme une canicule ou un hiver très difficile, mais il ne doit pas devenir une habitude permanente. » Il faut les aider quand les conditions sont vraiment compliquées, mais il ne faut pas qu’ils attendent après nous toute l’année « rappelle Luca Bes.
Car la biodiversité ne se limite pas aux espèces que l’on remarque. Elle repose aussi sur une multitude de petits êtres souvent invisibles, ceux qui font fonctionner les sols, nourrissent les oiseaux et permettent aux forêts de renaître.
Derrière chaque insecte, chaque hérisson ou chaque oiseau se joue finalement une partie de l’équilibre du vivant.
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