Etre pris en charge par un médecin spécialiste est souvent une longue quête, particulièrement dans certains territoires,

Déserts médicaux : pourquoi l’accès aux médecins spécialistes reste sous tension

Si les grandes métropoles sont mieux loties, des départements font face à des situations alarmantes, avec une fracture territoriale qui s’aggrave. Les dépassements d’honoraires, en outre, créent une autre forme de « désert médical » de soins accessibles, avec des patients qui renoncent à se soigner pour des raisons de coût. 

Par Mattea Battaglia et Camille StromboniP

ublié le 10 juin 2026 à 17h00, modifié hier à 02h47 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/06/10/deserts-medicaux-pourquoi-l-acces-aux-medecins-specialistes-reste-sous-tension_6700499_3224.html

Un cabinet médical, à Saulnot (Haute-Saône), le 31 mai 2022.
Un cabinet médical, à Saulnot (Haute-Saône), le 31 mai 2022.  LUCAS BARIOULET

Qui ne s’est vu proposer des rendez-vous à des échéances lointaines, quand ce n’est pas un non ferme et définitif, en raison d’une patientèle déjà trop nombreuse ? Etre pris en charge par un médecin spécialiste est souvent une longue quête, particulièrement dans certains territoires, au risque de laisser des pathologies se développer.

Chefs d’orchestre du parcours de soins, les généralistes sont aux premières loges de cette pénurie et s’en inquiètent« On en arrive à un point où je ne peux plus exercer la médecine comme je l’ai apprise, vu les difficultés que je rencontre quand j’ai besoin d’adresser un patient à un confrère spécialiste », rapporte le docteur Arnaud Saada, qui exerce à Massy (Essonne) depuis treize ans.

Sur son territoire, ce sont les neurologues, les rhumatologues mais aussi les dermatologues, les psychiatres et les pédopsychiatres qui lui semblent le plus inaccessibles. Et de citer l’exemple de symptômes graves, comme des tremblements parkinsoniens, ou une douleur au genou suspecte, qu’il est obligé de prendre en charge « en biaisant »« Je peux me retrouver à prescrire des examens de radiologie très larges qui ne sont pas forcément les plus pertinents, ou à envoyer un patient vers un chirurgien, faute de rendez-vous chez un rhumatologue. J’ai l’impression de devoir contourner le problème. Je me dis souvent que les patients auraient pu être guéris plus vite s’ils avaient vu le bon spécialiste plus tôt. »

Selon une enquête menée auprès de 300 généralistes par l’union régionale des professionnels de santé médecins libéraux d’Ile-de-France, dont le docteur Saada fait partie, 98 % d’entre eux déclarent rencontrer des difficultés pour orienter leur patient vers un spécialiste. « Cela fait une dizaine d’années qu’on en parle mais, depuis trois ans, c’est devenu une problématique aiguë », conclut ce médecin.

Besoins qui s’accroissent

La question sensible de l’accès aux soins revient sur le devant de la scène politique avec les débats, attendus au Sénat, jeudi 11 juin, autour d’une proposition de loi transpartisane portée par le député (Parti socialiste) de Mayenne, Guillaume Garot, qui défend l’idée d’une régulation à l’installation des médecins pour répondre aux déserts médicaux. Un sujet inflammable, rejeté en bloc par les principaux intéressés.

Du strict point de vue statistique, la tendance chez les spécialistes peut sembler plus favorable qu’elle ne l’est pour les généralistes. Le nombre de spécialistes augmente depuis plusieurs années, de même que leur densité.

Anesthésistes, pédiatres, cardiologues, gynécologues, dermatologues… Ils étaient au total 126 000 en 2020 (tous exercices confondus, libéral, mixte, salarié), ils sont 137 000 au 1ᵉʳ janvier 2025, selon les derniers chiffres de la direction de la statistique publique de la santé et des solidarités. S’ils représentaient, il y a dix ans, près de 180 praticiens pour 100 000 habitants, ils sont 200 pour 100 000 aujourd’hui.

Des chiffres en amélioration, certes, mais qui ne suffisent pas, face aux besoins de santé qui s’accroissent, avec une population vieillissante et à des malades chroniques de plus en plus nombreux. Sans compter d’autres vents contraires, comme l’évolution à la baisse du temps de travail chez les médecins, qui suivent une tendance connue dans d’autres professions libérales. La « surspécialisation » amène aussi, dans chaque spécialité médicale et chirurgicale, des professionnels à des prises en charge de plus en plus pointues.

« Situation disparate »

Un point noir demeure, au-delà du nombre : un problème de répartition aiguë, avec des fractures territoriales qui s’aggravent. Si les grandes métropoles, où se situent les centres hospitaliers universitaires, les cabinets groupés, les plateaux techniques, retrouvent du souffle, d’autres zones voient leur densité médicale continuer de décliner.

Des départements comportant de grandes villes comme la Gironde ou le Bas-Rhin atteignent une densité d’environ 250 médecins pour 100 000 habitants, en progression depuis cinq ans, tandis que dans la Mayenne, dans la Nièvre ou le Cher, les chiffres ne dépassent pas, respectivement, 86,4, 114,2 ou encore 99,4 médecins pour 100 000 habitants en 2025. Des départements périurbains ou défavorisés sont, eux aussi, dans des situations difficiles, avec une densité qui stagne ou baisse ces dix dernières années, comme la Seine-Saint-Denis (140) ou la Seine-et-Marne (111,6), en Ile-de-France.

Lire aussi les témoignages (2022) |    Renoncement aux soins : « Après avoir contacté trente cabinets, j’ai arrêté de compter. Peu après, j’ai arrêté de chercher… »

Il s’ajoute à cela des différences marquées entre spécialités : le nombre de dermatologues n’a cessé de diminuer entre 2020 et 2025, passant de 3 852 à 3 700 ; celui des gynécologues stagne, lui, autour de 7 800 professionnels. Avec, là encore, des disparités frappantes : on compte ainsi 3,6 gynécologues en Mayenne pour 100 000 habitants, ou 5,4 dans l’Aveyron, soit près de quatre à cinq fois moins que dans les Hauts-de-Seine (18,8) ; la densité est de trois cardiologues en Haute-Saône pour 100 000 habitants, contre quatre fois plus dans l’Hérault, le Var, les Pyrénées-Orientales.

« Il est difficile de faire un constat global, la situation est très disparate selon les spécialités, confirme Vincent Pradeau, président du syndicat majoritaire chez les spécialistes, Avenir Spé le Bloc. 

Certaines, comme l’ophtalmologie, ont pu améliorer les délais d’accès grâce à la délégation de tâches [avec des orthoptistes ou des opticiens]. D’autres tentent de s’organiser, comme la cardiologie ou la pneumologie, en misant sur des regroupements de médecins, le recours aux assistants médicaux… D’autres, encore, comme les rhumatologues, les endocrino-diabétologues ou les gériatres, restent trop peu nombreux face à la demande. » Pour ce porte-parole syndical, les difficultés se concentrent sur le « suivi chronique » des patients, plus que sur l’urgence ou les soins rapides, globalement mieux couverts.

Organiser en réseau

Anne Bellut, secrétaire générale du Syndicat national des dermatologues vénéréologues, qui exerce près de Nancy depuis trente ans, résume en quelques chiffres les tensions extrêmes dans sa spécialité. « Avec environ 100 000 cancers de la peau détectés chaque année – trois fois plus qu’il y a trente ans –, quelque 4,1 dermatologues pour 100 000 habitants ne peuvent suffire », constate-t-elle. Et de citer des départements qui ne comptent aujourd’hui aucun praticien dans sa spécialité, tels l’Ariège, l’Indre, la Lozère…

Pour répondre aux besoins, son syndicat défend une « réponse structurante », également soutenue par l’Assurance-maladie : les « équipes de soins spécialisées », comme il en existe aujourd’hui en dermatologie en Ile-de-France, dans les Hauts-de-France, en Bretagne, en Corse et dans le Centre-Val de Loire – cinq au total, quatre autres étant en projet. Celles-ci permettent d’organiser les professionnels en réseau, pour répondre aux demandes urgentes des médecins généralistes face à des suspicions de tumeur ou de pathologie inflammatoire, par exemple. Les échanges d’informations entre praticiens se font par l’intermédiaire d’une plateforme de téléexpertise.

« On arrive à répondre aux situations les plus inquiétantes, à prioriser les patients, à fluidifier les parcours… Mais ce n’est pas une solution miracle, relève la docteure Bellut. Pour monter une équipe, il faut pouvoir s’appuyer sur des médecins ! » Son syndicat, comme d’autres, réclame l’ouverture de postes d’internes dans sa spécialité.

4,7 milliards d’euros en 2025

Il est une autre barrière, chez les médecins spécialistes, que l’on résume parfois en évoquant des « déserts médicaux invisibles » : les dépassements d’honoraires, qui peuvent entraîner des renoncements aux soins pour des raisons financières. Or, ces sommes, demandées au-delà du tarif remboursé par la Sécurité sociale, ont bondi ces dernières années : la part du secteur 2 parmi les spécialistes (hors médecine générale) est passée de 37 % en 2000 à 56 % en 2024, quand le montant total des dépassements a atteint 4,7 milliards d’euros en 2025, contre quelque 3 milliards en 2019.

Le Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie, qui a rendu publiques ses propositions d’encadrement du secteur, mardi 9 juin, a alerté sur les risques d’aggravation des inégalités dans l’accès aux soins.*

Lire aussi le décryptage (2025) |   Comment le secteur 2, cet espace de « liberté tarifaire », s’est développé chez les médecins spécialistes

Dans les deux centres médicaux Odon Vallet, qui ont ouvert, à Paris, en 2025, les plannings se sont bien vite remplis. Le nombre de spécialistes est pourtant le plus élevé du pays dans la capitale (702,3 spécialistes pour 100 000 habitants). La particularité de ces centres ? N’y exercent que des spécialistes en secteur 1, sans dépassements d’honoraires.

Tous, ou presque, sont d’anciens professeurs des universités et des praticiens hospitaliers à la retraite – une cinquantaine de médecins y travaillent en 2026, dont huit généralistes. Après avoir reçu 5 000 patients en 2025, le rythme de 2 000 à 2 500 consultations par mois est déjà atteint au premier semestre 2026, rapporte Jérémy Renard, cofondateur du dispositif.

« On a vu venir beaucoup de personnes qui avaient abandonné l’idée de se soigner, soit parce qu’elles ne trouvaient pas de rendez-vous, soit parce qu’elles n’avaient pas les moyens de payer », fait valoir l’entrepreneur. Près de la moitié des rendez-vous concernent la dermatologie, suivie par la rhumatologie, la cardiologie ou encore l’endocrinologie. Un troisième centre doit ouvrir, sur ce modèle, à Grenoble en 2027, et des projets se dessinent à Toulouse, à Lyon et à Marseille.

A l’horizon 2040, la quasi-totalité des spécialistes en secteur 2 ?

Au rythme actuel et en l’absence de réforme, les dépassements d’honoraires des médecins spécialistes pourraient atteindre 10 milliards d’euros en 2040 – contre 4,7 milliards en 2025 – et être pratiqués par 90 % des spécialistes libéraux (contre plus de la moitié aujourd’hui). La projection, réalisée dans le cadre d’un rapport du Haut Conseil pour l’avenir de l’Assurance-maladie, rendu public mardi 9 juin, impose, selon ses auteurs, « d’agir à court terme ».

Si la tendance amorcée depuis 2019 se poursuit – avec des dépassements en progression de 5,3 % par an et les trois quarts des jeunes spécialistes qui s’installent désormais en secteur 2 (avec dépassement) –, le secteur 1 (l’exercice au tarif opposable seulement) devrait disparaître dans la médecine spécialisée (hors médecine générale).

Réformer la régulation des dépassements d’honoraires constitue dès lors un « enjeu urgent », pour le Haut Conseil. Parmi les trois scénarios qu’il propose figure celui d’un encadrement des pratiques tarifaires, en assurant un « droit au tarif opposable » pour une partie plus importante de population située au-dessous d’un certain seuil de ressources (de 20 % à 40 % des Français), tout en fixant, pour les dépassements pratiqués auprès des autres patients, un plafond maximum pour chaque acte (de 50 % à 100 % du tarif « Sécu »).

Voir aussi:

zhttps://environnementsantepolitique.fr/2026/06/08/75340/

https://environnementsantepolitique.fr/2026/06/09/premieres-reactions-aux-3-scenarios-du-hcaam-pour-maitriser-les-depassements-dhonoraires/

https://environnementsantepolitique.fr/2026/06/09/75357/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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