Lutte contre la contention: dans nombre de services il faut aussi redonner des moyens : humains d’abord mais aussi matériels.

Zéro contention à l’horizon 2030 (ou zéro psychiatrie) ?

Mathieu Bellahsen

Psychiatre et auteur

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BILLET DE BLOG 2 JUIN 2026 https://blogs.mediapart.fr/mathieu-bellahsen/blog/020626/zero-contention-l-horizon-2030-ou-zero-psychiatrie

La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a annoncé ce matin sur France Info un plan « zéro contention à l’horizon 2030 » en misant sur la formation des professionnel·le·s de la psychiatrie.

Dit comme cela, on ne peut que se féliciter que la bataille culturelle contre une pratique traumatisante soit prise « à bras le corps » par le haut du corps psychiatrique, c’est à dire par les responsables politiques. Mais comme avec toute politique macroniste (ou ses dérivés), cette déclaration d’intention masque, une fois de plus, le problème systémique sous-jacent. Elle l’invisibilise et elle fait porter la responsabilité de la contention mécaniques aux seules équipes de soin. Pas de remise en question de ce que j’ai appelé « le système contentionnaire » et sa culture de l’entrave sous-jacente.

Car une personne sanglée sur un lit dans une chambre d’isolement, c’est le stade terminal de toute une chaîne d’escalades institutionnelles. C’est le dernier recours à disposition du système contentionnaire. Remarquez, il y a aussi des innovations dans ce champ là comme le relève la Contrôleuse Générale des Lieux de Privations de Liberté (CGLPL) dans sa recommandation en urgence sur les pratiques de l’Infirmerie de la Préfecture de Police de Paris, institution qui dépend du Ministère de l’Intérieur. Là-bas, on peut attacher une personne à son lit mais avec une chaîne qui lui permet de se lever et de faire un mètre sans atteindre la porte pour ne pas mettre en danger les gros bras de la Préfecture. Comme un animal captif avec une chaîne… Voilà une belle pratique déstigmatisante made in Ministère de l’Intérieur pour Santé Mentale Grande Cause Nationale.

Penser le système contentionnaire c’est se poser la question suivante : la personne sanglée qu’est-ce qui a provoqué son entrave ? Son seul trouble psy ? Ou peut être que cela a aussi à voir avec la mauvaise ambiance du service de soin ? Pas assez de soignants, suroccupation des lits, conditions dégradées pour toutes et tous ?

Est-ce sérieux de croire que former les professionnels sans apporter une dimension collective à cette formation suffira ? Sans une dimension d’équipe et sans l’aide du collectif de soins, dans lequel doivent être associés les patients comme le prouve l’étude Plaid Care, il y a peu de chance que ça marche. Or cela fait plus de vingt ans maintenant que les internes en psychiatrie et les autres professionnel.le.s ne sont plus formé.e.s aux techniques de travail sur l’ambiance des lieux de soins. Plus de formation pour transformer le pathologique des conduites asilaires en ambiance thérapeutique. C’est ce qu’on nomme dans le jargon des pratiques de psychothérapie institutionnelle : soigner l’ambiance des lieux de soin pour que les personnes puissent se soigner correctement. Heureusement, des collectifs se créent pour faire vivre ces dynamique là, comme l’association « à contrepied » qui organise ses prochaines journées « Vous me faites mal. La violence dans les soins »

En plus d’être jetées aux oubliettes, ces pratiques de traitement des ambiances pathologiques sont mêmes vilipendées par la délégation aux troubles du neurodéveloppement, la Haute Autorité de Santé et tutti quanti. Mais Stéphanie, Etienne, Claire, Lionel et les autres, comment vous pensez faire si les lieux de soins ne sont pas aussi des lieux chaleureux, de parole et d’échanges ?

Et il ne faut pas non plus compter sur FondaMental et ses sous-fifres qui continuent à faire prendre des vessies pour des lanternes, des personnes pour des cerveaux. Si on pense que la psychiatrie ce n’est qu’une histoire de médicaments et de neurones, forcément celles et ceux pour qui ça ne suffit pas, ils deviennent des troubles « résistants ». Il y a toujours des résistants à n’importe quel modèle de soin. Donc plus il y a de modèles de soins différents, pluriels, hétérogènes, moins il y a de résistance car chacun pourra, peu ou prou, y trouver son compte. Mais les cérébrologues servent la soupe aux néolibéraux. Car ils sont les agents de la décontextualisation, les agents de l’invisibilisation du cadre politique construit dans lequel l’individu est libre de ses options mais surtout pas de remettre en cause le cadre (ce qui est la définition de la santé mentale).

Ce qui est attaqué aujourd’hui, c’est tout ce qui ramène au contexte dans lequel se passe les choses. La contention, il y a tout un contexte : une culture de l’entrave, des processus de domination, des réformes néolibérales des services publics, des processus de culpabilisation / individualisation des personnes qui vont mal, la transformation des familles en aidants, le définancement des institutions au profit de plateformes orientant vers des déserts de soins.

Penser le contexte des troubles psys semble aujourd’hui problématique. Loriane Bellahsen l’écrivait déjà il y a plus de dix ans dans un article : « quand penser fait peur, faut-il interdire la pensée ? ». On en est là avec la décontextualisation des troubles psys, notamment le contexte historique, social, politique, les traumatismes, les violences physiques, psychiques, sexuelles, incestueuses, les carences, les exils, les silences complices. Déso Etienne, le contexte biologique, cérébral, n’est pas suffisant pour penser l’existence humaine et ses affres. Il est une partie mais pas la totalité.  Et expertiser n’est toujours pas soignercomme cela s’est dit au meeting du Printemps de la psychiatrie.

Ce que les marchands de sable du santé mentalisme, les neuro-développeurs de FondaMental et les neuro-enveloppeurs de la commission TND et de la HAS entendent faire oublier, c’est la complexité des pratiques de la psyché et de ses soins, la fameuse « psychiatrie ». Et rien de mieux que de fermer les lieux qui pensent autrement pour faire disparaître le complexe au profit du simplisme. Si la psychiatrie se transforme en une cérébrologie, le contexte est évacué. Dommage parce qu’agir sur le contexte c’est ce qu’on appelle la politique, dans le sens noble du terme…

Pour aller vers le zéro contention, il faut ainsi traiter toutes les sangles du système contentionnaire et là, je crois peu au tonitruant : « c’est notre projet » du macronisme… Car dans les sangles du système contentionnaire, il y a aussi l’autoritarisme hospitalier (dérivé de l’autoritarisme 49.3), la contention financière initiées par les RGPP sarkozystes (Réforme Générale des Politiques Publiques) et autres. Là, c’est plutôt mal parti (et depuis des lustres).

Tiens, un cas concret pour montrer que je me plante dans l’analyse… Il suffirait que le gouvernement prouve sa bonne fois en sauvant le Centre d’Accueil et de Crise Amado, un lieu bien repéré de la désescalade de institutionnelle et qui évite la violence d’être attaché aux urgences. C’est en ville, ouvert 24h/24 et on y vient comme on veut. Ces professionnel.les. se mobilisent aux côtés d’autres équipes en grève de l’hôpital Sainte Anne à Paris. (RDV le 23 juin pour la mobilisation).

Autre cas concret, si on ne veut plus attacher : il ne faut plus avoir peur en psychiatrie. Ca implique qu’il faut aussi avoir moins peur quand on est à l’extérieur de la psychiatrie… Donc dans la société. Et là, mesdames et messieurs les politiciens de la peur, il faudrait veiller à arrêter de jouer sur la vindicte populaire. Il faudrait diminuer drastiquement ce climat de suspicion généralisée qui fait de l’audimat et qui est promu par les médias complaisants à l’extrême droite et ses alliés. L’imaginaire sécuritaire actuel, l’inhospitalité, la haine d’autrui, ça se retrouve en psychiatrie et ça alimente directement la culture de l’entrave.

Et puis pourquoi pas arrêter les dissonances cognitives, les double discours qui rendent dingues ? « Déstigmatiser la santé mentale » et dans le même temps créer une sur-ségrégation pour les personnes les plus malades : que ce soit les nombreux détenus qui n’ont rien à faire en prison et qui devraient être soignés de leurs troubles psychiatriques graves (comme le rappelle le CGLPL dans son dernier rapport), ou encore le retour de l’amalgame « fou = terroriste » comme le porte le projet de loi Rodwell qui continue de transformer la psychiatrie en flic-iatrie.

Se passer de la contention nécessite de se contenir à tous les niveaux. Ca nécessite aussi un attachement à la démocratie et à l’État de Droit. Il serait du rôle des politiques de se limiter, de faire preuve de sagesse et de hauteur de vue. On est loin du compte avec le soutien affiché des pouvoirs publics à FondaMental, avec la récurrence d’effets d’annonce qui ne mènent qu’à du vide puis du désespoir, puis du nihilisme.

Aujourd’hui je me demande si, pour les politiques actuels, le meilleur moyen pour se passer de la contention ne serait pas tout simplement de se passer de la psychiatrie… Et de laisser sur le carreau les patient.e.s, leurs proches et les professionnel.l.es. Retour à la case prison, abandon, mort sociale et réelle.

Sortir de la culture de l’entrave nécessite des soins à hauteur d’humain et de nos existences troublées. Ces soins des psychés humaines et par elles impliquent de la créativité, du collectif et une inscription dans des dimensions relationnelles, sociales, historiques et politiques.

Et puisqu’il s’agit de défendre la relation dans les soins psys, ça tombe bien, c’est le titre de la journée qui s’organise au Sénat ce samedi 6 juin de 9h30 à 18h00.

Mathieu Bellahsen, le 2 juin 2026

Nous aurons probablement l’occasion de causer de tout cela ce mardi 2 juin avec Emmanuel Venet à 19h30 à la librairie l’esprit et la plume (47 rue de Clichy, Paris 9ème).

Et une pub pour le livre qui vient de paraître « Une vie de fêlé. Heurs et malheurs d’un patient ordinaire » de Jonathan Boismard aux éditions lundi-matin

Commentaire Geneviève Henault

(Psychiatre Hôpital Public)

Je rejoins Mathieu Bellahsen dans son analyse de l’annonce de la Ministre de la santé qui s’engage ce matin à abolir la contention mécanique en France. On ne peut bien sûr que se réjouir de cette volonté politique affichée, résultant de longues années de revendications portées par les premiers et premières concerné·es : les patient·es de la psychiatrie, leurs familles, mais aussi de nombreux soignant·es et médecins psychiatres.

Je ne crois pas plus que lui – et sans doute que l’immense majorité des soignant·es – que se contenter (de l’intention) de former les professionnel·les, sans travailler le collectif, sans penser le fonctionnement de service avec les patient·es/personnes concernées, sans soigner l’institution au sens où l’entend la psychothérapie institutionnelle, pourrait constituer un levier de changement suffisamment puissant pour abolir réellement les pratiques de contention mécanique, à l’hôpital psychiatrique et ailleurs.

Et puis, si la question de (la pénurie des) moyens ne suffit pas à expliquer l’augmentation des pratiques coercitives des dernières années : oui, dans nombre de services il faut aussi redonner des moyens : humains d’abord mais aussi matériels. Cela ne semble pas être dans les intentions de la Ministre.

Alors, doit-on se demander si – je cite -, ❝ pour les politiques actuels, le meilleur moyen pour se passer de la contention ne serait pas tout simplement de se passer de la psychiatrie… Et de laisser sur le carreau les patient.e.s, leurs proches et les professionnel.l.es. Retour à la case prison, abandon, mort sociale et réelle.❞

Billet de blog à lire ici 👉 https://lnkd.in/eVMegbkr

Mathieu Bellahsen est psychiatre, lanceur d’alerte et auteur, notamment de l’ouvrage « Abolir la contention » paru en 2023 👉 https://lnkd.in/eZiRdsHt

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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