Stéphane Lauer, éditorialiste au « Monde », demande qu’on écoute Léon XIV.

« Il est urgent d’écouter l’alerte lancée par l’encyclique du pape Léon XIV sur l’IA »

Chronique

Stéphane LauerEditorialiste au « Monde »

Qu’il faille attendre qu’une autorité spirituelle pose le débat sur la protection de l’humain en dit long sur l’affaiblissement du pouvoir politique, qui peine à se hisser à la hauteur des enjeux civilisationnels de l’intelligence artificielle, estime Stéphane Lauer, éditorialiste au « Monde ».

Publié aujourd’hui à 06h00, modifié à 09h53  https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/06/01/il-est-urgent-d-ecouter-l-alerte-lancee-par-l-encyclique-du-pape-sur-l-intelligence-artificielle_6695916_3232.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20260601&lmd_link&&M_BT=53496897516380#x3D;autrestitres-title-_titre_5

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La publication, lundi 25 mai, par le pape Léon XIV de l’encyclique Magnifica humanitas (« Magnifique humanité ») « sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle [IA] », constitue un manifeste politique d’une portée inédite. Aucun gouvernement, aucune autorité de régulation, aucun think tank n’avait encore proposé une réflexion aussi aboutie et articulée sur cette révolution technologique.

Le souverain pontife se place dans la lignée de son lointain prédécesseur, Léon XIII, qui, en 1891, avec l’encyclique Rerum novarum (« Des choses nouvelles »), proposait une réflexion sur la condition ouvrière pendant la révolution industrielle. Celle-ci avait fait exploser les vieilles solidarités, entassé des millions d’hommes dans des usines sans droit ni dignité, et donné naissance à une question sociale que ni le libéralisme ni le socialisme naissant ne parvenaient à résoudre. Rerum novarum ne prétendait pas trancher le débat économique. Elle cherchait à fixer un horizon éthique.

Ce qui a été initié il y a cent trente-cinq ans, Léon XIV tente de le prolonger sur l’IA. Il s’agit d’alerter sur le risque d’une dilution de la dignité de l’individu, face à la promesse d’une efficacité désincarnée à l’ère de l’algorithme. Là où beaucoup plaident pour de l’attentisme, nourri soit par une fascination béate, soit par un catastrophisme rétif à une certaine modernité, le pape estime qu’il ne faut pas attendre que les processus technologiques arrivent à maturité pour chercher à les canaliser.

Inquiétude sourde

Rerum novarum n’a pas transformé instantanément le capitalisme industriel. Son influence fut lente et indirecte. Elle a inspiré l’émergence de forces politiques et sociales (démocratie chrétienne, syndicalisme, Etat social), qui mirent des décennies à s’imposer. Si l’impact de Magnifica humanitas doit, lui aussi, prendre plusieurs générations pour infuser, il y a un sérieux risque pour que les dégâts causés par l’IA soient irrémédiables. La technologie se propage à une vitesse vertigineuse, dans toutes les couches de la société et à l’échelle de la planète, bien plus rapidement que ne peuvent se former des contre-pouvoirs que le Vatican appelle de ses vœux.

Lire aussi |   Le pape Léon XIV appelle à « désarmer l’intelligence artificielle », alors que « le pouvoir technologique prend un visage inédit » *

A la différence du XXe siècle, la réaction collective semble d’autant plus incertaine que les solidarités se sont diluées. L’individualisme contemporain rend plus difficile l’émergence de fronts communs capables de peser sur l’orientation du progrès technique. Pire encore, l’IA agit sur les ressorts mêmes de la réflexion humaine. Une technologie qui façonne l’attention, organise l’information et anticipe les comportements, aura toutes les facilités pour se déployer en neutralisant sa propre contestation. C’est cette inquiétude sourde que Magnifica humanitas place au cœur du débat et c’est elle qui rend l’équation politique particulièrement difficile.

Le pouvoir politique est soumis à des injonctions contradictoires. D’un côté, la pression d’une course mondiale à la puissance algorithmique : maîtriser les infrastructures de calcul, sécuriser l’accès aux données, produire des tokens (lesunités de données traitées par les modèles d’IA indispensables à leur entraînement), sous peine de dépendre d’une puissance étrangère ou d’acteurs privés poursuivant leurs intérêts. L’IA devient un attribut de la souveraineté, au même titre que l’énergie ou que l’armement. Renoncer ou ralentir conduirait à un déclassement irrémédiable.

Le pape Léon XIV signe l’encyclique « Magnifica humanitas » (« Magnifique humanité ») au Vatican, le 15 mai 2026.
Le pape Léon XIV signe l’encyclique « Magnifica humanitas » (« Magnifique humanité ») au Vatican, le 15 mai 2026.  SIMONE RISOLUTI/VATICAN MEDIA VIA REUTERS

De l’autre côté, une exigence tout aussi impérieuse, mais politiquement plus complexe à satisfaire : protéger l’humain, contenir les effets sociaux d’une technologie qui menace l’emploi, le financement de l’Etat-providence, fragilise la démocratie et accroît de façon insoutenable l’empreinte carbone. Avec l’IA, l’humanité dispose d’un pouvoir inédit d’orienter son destin, tout en restant peu armée pour se protéger d’effets collatéraux existentiels.

Face à l’IA, il y a la tentation, pour les gouvernements, de sacrifier la protection de la dignité humaine à l’urgence géopolitique, l’éthique à la compétitivité, le discernement à l’accélération. Afin de dépasser cette tentation, Magnifica humanitas propose une grammaire (dignité, bien commun, solidarité, subsidiarité) pour lire une transformation qui dépasse l’économique. Mais à ce stade manquent encore les instances capables de s’en saisir. L’éthique sans des institutions pour la promouvoir restera lettre morte.

Il est urgent d’écouter l’alerte papale. Car le danger est double. Celui d’une technocratie morale, où les principes humanistes servent d’habillage à une accélération inchangée. Ce que tentent déjà d’imposer les géants de l’IA au travers de discours lénifiants. Et celui, plus profond, d’une résignation démocratique face à une technologie présentée comme inéluctable.

La comparaison avec Rerum novarum trouve ici sa limite. A la fin du XIXe siècle, la conflictualité sociale a fini par produire des compromis historiques. Aujourd’hui, les antagonismes sont diffus, souvent intériorisés, parfois même capturés par les plateformes numériques. Pour le Vatican, il ne s’agit pas de freiner la technologie, mais de recréer les conditions politiques, culturelles et éthiques d’un usage maîtrisé. Qu’il faille attendre qu’une autorité spirituelle pose le débat en ces termes en dit long sur l’affaiblissement d’un pouvoir politique, qui peine à se hisser à la hauteur des enjeux.

Le paradoxe est cruel : en refusant toute forme de contrôle au nom de la souveraineté et de la croissance, comme c’est le cas actuellement dans l’Amérique de Trump, le politique s’expose au risque même qu’il prétend conjurer. Un accident majeur (cyberattaque paralysant le système financier, détournement de modèles avancés à des fins biologiques ou militaires) pourrait non seulement déstabiliser des infrastructures critiques, mais aussi discréditer durablement une industrie devenue centrale pour la finance et l’économie. L’histoire regorge de ces aveuglements où l’absence de garde-fous a fini par provoquer un retour de bâton bien plus destructeur que la régulation initialement refusée.

Stéphane Lauer (Editorialiste au « Monde »)

Voir aussi:

*https://environnementsantepolitique.fr/2026/05/26/en-appelant-a-reguler-lia-le-pape-fait-le-travail-que-la-communaute-internationale-ne-fait-pas/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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