En appelant à réguler l’IA, le Pape fait le travail que la communauté internationale ne fait pas

Publié le lundi 25 mai 2026 à 18:39 https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-monde-a-l-endroit/le-monde-a-l-endroit-du-lundi-25-mai-2026-6256290?at_medium=newsletter&at_campaign=inter_quoti_edito&at_chaine=france_inter&at_date=2026-05-26&at_position=6

France Inter

Le monde à l’endroit

Par Rédaction Internationale

Dans une encyclique largement commentée, ce lundi, Léon XIV appelle à une régulation mondiale de l’intelligence artificielle.

Avec

  • Frédéric SaysJournaliste à la rédaction internationale de Radio France

Pourquoi cette prise de position papale rencontre-t-elle autant d’écho ?

À première vue, on pourrait y voir un simple effet de contraste. D’un côté une institution millénaire, l’Église. De l’autre, une technologie tout récente, l’intelligence artificielle générative. Mais cette explication est loin d’être suffisante. Historiquement, le Vatican a toujours abordé les questions d’actualité. Il y a plus d’un siècle, Léon XIII publiait une encyclique sur la révolution industrielle. Plus récemment, le Pape François insistait sur l’écologie et le changement climatique.

Non, si la voix du Pape a autant porté sur l’IA, c’est parce que cette voix est bien seule. Le cri d’alarme pontifical met en évidence, par contraste, le grand silence des institutions internationales sur ce sujet.

Pourtant, la régulation de l’intelligence artificielle générative devrait figurer au sommet de leurs priorités.

Il y a peu de thèmes qui concentrent autant de questions cruciales : des implications économiques, militaires, géopolitiques, anthropologiques. Face à ces risques, ce serait typiquement un sujet pour les Nations Unies, ou pour toute autre instance multilatérale.

Dans la course à l’IA, c’est chacun pour soi

« Fonce d’abord, réfléchis après » : voilà le mot d’ordre qui semble guider l’ensemble des pays de la planète.

Dans cette course effrénée, la cadence est imprimée par Donald Trump. Il accélère tant qu’il le peut, rétif à toute forme de régulation qui pourrait freiner la domination américaine.

La Chine redouble d’efforts avec, au passage, assez peu de doutes existentiels sur la question des libertés individuelles et de la vie privée.

Mais qui sifflera la fin de la course ? C’est tout le problème : les compétiteurs sont nombreux, mais il n’y a pas d’arbitre pour définir les règles.

A ce point ?

Et voici l’Europe, lancée à leur poursuite. Les performances des uns et des autres se mesurent en milliards de dollars investis dans les data centers. Ces performances sont dopées par une transfusion de capitaux : les fonds d’investissements, les pays du Golfe, qui misent sur l’économie de demain, celle de l’après-pétrole.

Il existe quand même quelques initiatives, comme le Rapport international sur la sécurité de l’IA. Cet organe rassemble des chercheurs – une sorte de GIEC, non pas sur le changement climatique, mais sur le changement numérique.

Cette initiative est soutenue par l’ONU, l’Union européenne et une trentaine de pays, mais ni la Chine ni les États-Unis, ce qui limite évidemment sa portée.

S’il est difficile de savoir si Magnifica humanitas aura le même impact que Laudato si’, publiée par François en 2015, avait eu sur les questions environnementales, il est certain que ce texte confère à Léon XIV une place centrale dans les réflexions en cours sur l’IA. Nombre d’intellectuels et de chefs d’Etat se sont emparés du sujet ces derniers mois, mais aucun ne peut prétendre avoir une voix et une autorité morale qui porte aussi loin que celle d’un chef religieux, qui s’est opposé à Donald Trump.

Le président de cet organe, le chercheur Yoshua Bengio, soulève d’ailleurs un paradoxe : pour avoir une chance d’influer sur les futures normes qui encadreront l’IA, il faut devenir un géant de ce secteur. Autrement dit, un pays largué sur cette technologie n’aura aucune voix au chapitre pour la réguler demain.

Voilà donc l’immense défi, presque vertigineux, au moment où l’IA s’est installée partout sur nos téléphones, dans le creux de nos mains.

Une technologie surpuissante entre nos deux pouces que le pape, lui, veut mettre à l’index.

Le pape Léon XIV appelle à « désarmer l’intelligence artificielle », alors que « le pouvoir technologique prend un visage inédit »

Dans sa première encyclique, intitulée « Magnifica humanitas », le pape alerte sur l’impact d’une technologie qui pose un défi anthropologique à l’humanité, s’inscrivant de plain-pied dans les débats en cours sur l’utilisation de l’IA. 

Par Sarah Belouezzane

Publié le 25 mai 2026 à 11h30, modifié hier à 07h55 https://www.lemonde.fr/international/article/2026/05/25/le-pape-leon-xiv-appelle-a-desarmer-l-intelligence-artificielle_6693635_3210.html

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Le pape Léon XIV présente sa première encyclique, « Magnifica humanitas », au Vatican, le 25 mai 2026.
Le pape Léon XIV présente sa première encyclique, « Magnifica humanitas », au Vatican, le 25 mai 2026. ALBERTO PIZZOLI/AFP

Léon XIV a tenu à présenter le texte lui-même, soulignant l’importance du document qu’il a rendu public, lundi 25 mai, lors d’une conférence de presse. Pour la première fois, un pape est apparu, au Vatican, devant les journalistes pour présenter un document à la plus haute valeur magistérielle, l’encyclique Magnifica humanitas, ou « Magnifique humanité » en français, sur un sujet qui lui tient particulièrement à cœur : l’intelligence artificielle (IA).

Publié lundi, ce premier grand écrit du pape américain avait été signé le 15 mai. La date, symbolique, en dit long sur la tradition dans laquelle Robert Prevost souhaite inscrire Magnifica humanitas et sur l’impact qu’il aimerait lui donner : le 15 mai 1891, soit cent trente-cinq ans plus tôt, le pape Léon XIII jetait les bases de la doctrine sociale de l’Eglise catholique dans une encyclique, Rerum novarum (« Des choses nouvelles »), une réflexion pensée comme un guide pour les chrétiens face à la révolution industrielle en cours à l’époque.

Plus d’un siècle plus tard, Léon XIV, qui a choisi son nom en hommage à son prédécesseur, estime, à son tour, devoir offrir au monde une réflexion sur une révolution industrielle et cognitive d’ampleur, celle de l’IA. Une technologie qui touche tous les aspects de l’existence humaine, et qui, ce faisant, pose, selon le pape, un défi anthropologique à l’humanité tout entière.

Etablir des normes

Lundi, pour sa conférence de presse, le Vatican a aussi convié une figure majeure de la Silicon Valley et de l’IA, Christopher Olah, cofondateur d’Anthropic, l’entreprise à l’origine du logiciel Claude. La start-up s’était illustrée en février par sa volonté de brider les armes tournant sur son modèle, les empêchant de tuer sans intervention humaine. Une restriction qui avait provoqué l’ire du président américain, Donald Trump, et enclenché une bataille judiciaire entre l’entreprise et l’administration américaine. Cette position a su séduire le Vatican, qui, en invitant Anthropic, lui appose, même s’il s’en défend, l’étiquette d’entreprise responsable.

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La question des armes gérées par IA est l’une des nombreuses préoccupations, morales, économiques, sociales et religieuses, que le pape soulève dans le texte d’une centaine de pages publié lundi. Dans Magnifica humanitas, Léon XIV interpelle les personnes de bonne volonté, bien au-delà des fidèles catholiques, afin de réfléchir en commun à l’avenir d’un monde façonné par l’IA. Pour lui, il faut « remettre l’être humain au centre » des choix collectifs, en lieu et place du profit ou des logiques de domination et de pouvoir. « Nous sommes appelés à nous interroger sur le grand chantier de notre époque : que sommes-nous en train de construire ? », questionne le souverain pontife.

Cette réflexion passe d’abord, selon le pape, par l’établissement de normes. Pour Léon XIV, il est urgent que les Etats et les sociétés civiles se réapproprient du point de vue réglementaire une technologie qui pourrait leur échapper. « Il est nécessaire d’adopter des instruments réglementaires adaptés, capables de préserver la justice et de limiter les effets perturbateurs du pouvoir technologique. (…) Il faut se demander avec réalisme qui détient aujourd’hui ce pouvoir et à quelles fins il l’utilise », écrit-il.

Pour le pape, « le pouvoir technologique prend un visage inédit »« essentiellement privé » et, par conséquent, « d’autant plus difficile à cerner, à réguler et à orienter vers le bien commun ». Cette concentration entre les mains de quelques-uns engendre de l’« exclusion », de la « domination » et des « inégalités ».

Dangers qui pèsent sur l’emploi

Léon XIV appelle donc à « désarmer l’IA », en rompant «cette équivalence entre la puissance technique et le droit de gouverner ». Il faut « la soustraire à la logique de la compétition armée, qui n’est plus aujourd’hui seulement militaire, mais aussi économique et cognitive », et empêcher « la technologie de dominer l’humain » sans pour autant y renoncer, affirme le pape.

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A l’appui de cet appel, Léon XIV fait une démonstration de la façon dont l’IA a un impact sur les existences. Il s’inquiète en premier lieu pour la « vérité », dont il craint qu’elle ne soit plus la même pour tous à l’heure de ChatGPT, de Gemini ou de Claude. Si la désinformation n’est pas nouvelle, reconnaît le pape, cette technologie lui sert de « puissant multiplicateur », craignant que ceux qui en disposent ne convainquent « un nombre important de personnes de ce qu’est la vérité sur l’être humain, sur le monde, sur le sens de l’existence, sur la famille, voire sur Dieu ».

Le Pape Léon XIV, avec le co-fondateur d’Anthropic, Christopher Olah (à droite) et la théologienne Anna Rowlands, lors de la présentation de sa première encyclique, intitulée « Magnifica humanitas », au Vatican, le 25 mai 2026.
Le Pape Léon XIV, avec le co-fondateur d’Anthropic, Christopher Olah (à droite) et la théologienne Anna Rowlands, lors de la présentation de sa première encyclique, intitulée « Magnifica humanitas », au Vatican, le 25 mai 2026.  ALESSANDRA TARANTINO/AP

Treize mois après le début de son pontificat, Léon XIV signe sa première encyclique. L’événement se produit dans un contexte brûlant et porte sur un sujet particulièrement actuel : l’intelligence artificielle (IA). Examinons ce que cette encyclique a de prévisible et, au contraire, de surprenant.

Les mineurs, victimes les plus vulnérables de ces manipulations, doivent être protégés par « des mesures législatives qui fixent des limites d’âge, responsabilisent les fournisseurs de services et prévoient des protections spécifiques contre toute forme d’exploitation et de violence sexuelle en ligne ».

Le pape souligne ensuite les dangers qui pèsent sur l’emploi, élément essentiel de la dignité humaine et facteur de stabilité sociale. Léon XIV prévient : « Dans certains contextes, il est réaliste de craindre une contraction significative et rapide des emplois disponibles. » Une interpellation en phase avec les recherches récentes sur le sujet : depuis le début de 2026, quelque 50 000 suppressions de postes ont été directement attribuées à l’IA aux Etats-Unis, selon le cabinet Challenger, Gray & Christmas. En France, une étude de la Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur et de l’Observatoire des emplois menacés et émergents montre que 16,3 % de l’emploi serait affecté à un horizon de cinq ans.

Critiques du capitalisme

Au-delà de l’impact sur l’emploi, le souverain pontife interpelle sur ce qu’il perçoit comme « diverses formes d’asservissement directement liées à l’économie numérique (…) qui repose sur le travail silencieux de millions d’êtres humains ». A cela s’ajoutent les effets délétères de «l’extraction des ressources nécessaires à la production des appareils et des microprocesseurs sur lesquels repose l’IA. Dans certaines régions du monde, des adolescents et des enfants travaillent dans des conditions dangereuses au broyage des matériaux dont on tire les terres rares », alerte le document.

Pour le pape, « la lutte contre les nouvelles formes d’esclavage constitue un test décisif pour le discernement éthique de l’IA ». Il rappelle à cet égard que l’Eglise a « longtemps toléré l’esclavage et n’en est venue qu’ensuite à le condamner de manière absolue ». Voilà pourquoi Léon XIV, « au nom de l’Eglise »« demande sincèrement pardon ».

Le pape américain émaille son propos de critiques du capitalisme : « Il faut rappeler que la liberté économique n’est pas absolue. Elle doit toujours être mesurée à l’aune du bien commun et de la dignité de chaque personne », insiste-t-il, se plaçant dans les pas de son prédécesseur François, qui n’a cessé de dénoncer une économie qui « tue » et « exclut ». 

Mais au-delà des dangers de l’IA dans le domaine économique, le pape s’attarde sur la thématique de la guerre. Ces dernières semaines, Léon XIV n’a pas été avare de critiques contre la politique belliqueuse des Etats-Unis et la guerre qu’ils ont déclenchée, avec Israël, contre l’Iran, en février. Des appels à la paix et une condamnation de la justification religieuse des conflits qui ont poussé Donald Trump à s’en prendre au pape sur son réseau, Truth Social, le qualifiant de « faible sur le crime ». En réponse, Léon XIV avait déclaré, début avril, dans l’avion qui le menait en Afrique : « Je n’ai peur ni de l’administration Trump ni de dire le message de l’Evangile. » 

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Adressé à tous, sans mention d’aucun pays, le message du pape regrette la « construction d’un monde en état de guerre permanente ». Léon XIV déplore aussi avec insistance que « les conquêtes du droit humanitaire s’affaiblissent, [notamment] le principe de proportionnalité dans la réponse aux agressions », une référence aux destructions menées à Gaza par l’Etat hébreu en réponse à l’attaque terroriste du Hamas, le 7 octobre 2023, ou au Liban après l’entrée en guerre du Hezbollah en soutien à l’Iran.

Freiner « la course aux armements technologiques »

Aux Américains, en particulier au vice-président catholique J. D. Vance, qui a invoqué le concept de « guerre juste » pour justifier l’attaque en Iran, le pape déclare : « Aujourd’hui, plus que jamais, il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la “guerre juste” trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict. » 

Reliant ce contexte à l’utilisation de l’IA, le pape estime qu’il « n’est pas acceptable de confier à des systèmes artificiels des décisions mortelles » : « La décision de recourir à la force létale (…) doit rester sous un contrôle humain effectif, conscient et responsable. Enfin, il est nécessaire d’établir des règles communes, y compris au niveau international, qui freinent la course aux armements technologiques et assurent une protection particulière aux civils comme aux infrastructures essentielles à leur survie. » 

Pour approfondir  (1 article)

Sarah Belouezzane

« Avec son encyclique, Léon XIV ne se borne pas à lancer qu’“un autre monde est possible” : il nous appelle à bâtir cet autre monde »

Tribune

Alberto MelloniHistorien

Alors que le pape publie, lundi, la première encyclique de son pontificat, « Magnifica humanitas », l’historien du catholicisme Alberto Melloni analyse, dans une tribune au « Monde », la portée de ce texte original, centré sur l’intelligence artificielle.

Publié le 25 mai 2026 à 12h00, modifié le 25 mai 2026 à 14h20 https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2026/05/25/avec-son-encyclique-leon-xiv-ne-se-borne-pas-a-lancer-qu-un-autre-monde-est-possible-il-nous-appelle-a-batir-cet-autre-monde_6693640_6038514.html

Temps de Lecture 4 min. 

Magnifica humanitas [« Magnifique humanité »] présente de nombreux éléments attendus. Le pape Prevost l’a signée, vendredi 15 mai, soit le jour où Léon XIII − dans le sillage duquel l’actuel pontife entend s’inscrire − a promulgué, en 1891, son encyclique Rerum novarum [« Des choses nouvelles », texte majeur traitant de la question ouvrière et des excès du capitalisme].

On ne s’étonnera pas non plus que l’encyclique de 2026 se réclame de ce que Pie XII a défini, en 1950, comme la « doctrine sociale » de l’Eglise. Comme prévu, Léon XIV se livre, dans Magnifica humanitas, à une réflexion sur la « cupidité pour les choses nouvelles » : il pointe du doigt l’expansion effrénée, par le biais de l’IA, du « paradigme technocratique », que dénonçait le théologien Romano Guardini, en 1951. Selon Robert Francis Prevost, il faut éviter que la conscience de la dignité humaine soit « obscurcie sous la pression de nouvelles idéologies ou d’intérêts extrêmement puissants dans le monde d’aujourd’hui » (paragraphe 51 de Magnifica humanitas).

L’ampleur de Magnifica humanitas n’a rien de surprenant : avec ses 105 pages, ses 250 paragraphes et ses 39 000 mots (Rerum novarum se limitait à 42 paragraphes et à 11 500 mots), elle offre à chaque courant du catholicisme la satisfaction de voir évoquer un thème ou un pape qui lui est cher, pour des raisons théologiques ou idéologiques. Magnifica humanitascontient 63 citations ou références au pape François, 50 à Jean Paul II, 29 à Paul VI, 20 à Benoît XVI, 14 à Léon XIII, 8 à Pie XII, 4 à Pie XI et 4 à Jean XXIII. La longue gestation du texte n’étonne pas : Paul VI [pape de 1963 à 1978] a mis à peu près aussi longtemps pour publier son Ecclesiam suam, pendant le concile Vatican II (1962-1965).

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Enfin, comme dans les encycliques de Jean Paul II, les particularités linguistiques, les différences stylistiques et les points de vue des différents auteurs n’ont pas été lissés. C’est ainsi qu’un refus clair de la théorie de la « guerre juste »(paragraphe 192) coexiste avec l’idée que la « force létale » doit rester sous le contrôle de l’humain, et ne pas être confiée à un agent moral artificiel (paragraphe 200).

Fidélité à Vatican II

Cependant, il existe, par ailleurs, des éléments moins habituels. Alors qu’aucune encyclique contemporaine ne prend pour point de départ un acte du pape précédent, Magnifica humanitas développe ainsi plusieurs aspects du message délivré par le pape François lors de la Journée internationale de la paix de 2024 – message que Léon XIV, alors cardinal Prevost, a peut-être contribué à écrire, au même titre que le père Paolo Benanti, franciscain pionnier de l’IA devenu une référence pour l’Organisation des Nations unies, le gouvernement [italien de Giorgia] Meloni et l’université Luiss, à Rome.

Autre aspect singulier de Magnifica humanitas, qui n’est pas sans rappeler la fameuse pipe du peintre René Magritte : Léon XIV a décidé que son texte ne serait pas une « encyclique-programme ». De fait, il ne définit pas l’agenda de ce nouveau pontificat, contrairement aux premières encycliques de Pie XII ou de Paul VI. Pas plus qu’il ne dessine les fondements théologiques sur lesquels le pape entend s’appuyer, comme au temps de Jean Paul II.

Le pape Léon XIV, lors d’une visite pastorale à Acerra (Italie), le 23 mai 2026.
Le pape Léon XIV, lors d’une visite pastorale à Acerra (Italie), le 23 mai 2026.  FILIPPO MONTEFORTE/AFP

A la place, Magnifica humanitas affirme le droit et le devoir de l’Eglise de faire face, dans la foi, aux défis de son époque et de l’histoire. Léon XIV y redit sa fidélité à Vatican II, en reprenant les mots de la constitution pastorale Gaudium et spes (1965) : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout (…)sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ. » Il inflige ainsi un soufflet discret à tous ceux qui reprochaient à François de ne pas suffisamment parler de la vie éternelle et de trop consacrer de temps aux pauvres.

Autre singularité de ce texte : sa vision politique. Selon la « doctrine sociale » de Léon XIV, les remparts contre les menaces qui pèsent sur la dignité humaine sont les pouvoirs publics (paragraphe 63), les interventions publiques (69), le contrôle public (80 et 95) et le soutien public à l’éducation (144).

« La vérité, un bien à partager »

l’Antéchrist de l’apprenti théologien Peter Thiel, l’évêque de Rome oppose le long héritage du « socialisme de la chaire » [courant de la fin du XIXe siècle préconisant des politiques sociales étatiques], ce Kathedersozialismus de l’économiste Adolph Wagner (1835-1917), mais aussi les enseignements de John Maynard Keynes (1883-1946), et ce qui deviendra, avec l’économiste Wilhelm Röpke (1899-1966), l’ordolibéralisme allemand [selon lequel la mission économique de l’Etat est de créer et de maintenir un cadre normatif]. Il fait de la « vérité » un principe cardinal des démocraties, vérité dont l’Eglise ne revendique pas la possession, parce que « la vérité n’est pas un territoire à défendre, mais un bien à partager » (paragraphe 25).

A tout cela se mêlent des réflexions sur l’IA, réflexions que le pape sait provisoires, compte tenu de la vitesse à laquelle elle évolue et de l’oubli rapide qui, depuis Jean Paul II, accompagne les encycliques pontificales – notamment la condamnation de la possession des armes atomiques dans l’encyclique Fratelli tutti du pape François (2020).

Toutefois, Magnifica humanitas pourrait marquer davantage les mémoires. Non pas parce qu’elle touche à un sujet« moderne », ni parce que les pages finales – celles où l’on perçoit peut-être le plus la plume et le cœur de Léon XIV –, très puissantes sur le plan spirituel, révèlent ce que la majorité des cardinaux ont vu en Prevost.

Lire aussi l’éditorial |  La voix bienvenue du pape Léon XIVLire plus tard

Magnifica humanitas pourra rester dans les mémoires si elle encourage à sortir de l’« enthousiasme naïf » et des « peurs stériles » qu’il alimente (paragraphe 14). Léon XIV ne se borne pas à lancer qu’« un autre monde est possible » : il nous appelle à bâtir cet autre monde, même s’il n’a pas de recette à proposer. Il ne se contente pas de tempêter contre le marché ; il nous demande de prendre acte que le capitalisme d’aujourd’hui, qui concentre l’argent et le pouvoir, n’est plus celui d’hier.

Ici, Léon XIV n’invoque pas les sentiments, mais la pensée. Une pensée exigeant pour demain un engagement qui n’existe pas aujourd’hui. C’est en soi un programme. Tout autant que la pipe de Magritte est une pipe.

(Traduit de l’italien par Valentine Morizot)

Alberto Melloni est historien de l’Eglise, titulaire de la chaire Unesco sur le pluralisme religieux et la paix à l’université La Sapienza, à Rome.

Pour approfondir  (1 article)

Alberto Melloni (Historien)

Commentaire de Marie-Noëlle Lienemann

https://www.facebook.com/share/p/1H9FPiQELd/?mibextid=wwXIfr

J’ai écouté avec beaucoup d’attention la présentation de l’encyclique Magnificat Humanitas du pape Léon XIV qui analyse l’ensemble du défi humain que pose l’IA et surtout les conditions de son usage et de son développement. Manifestement le pape prend la mesure des modifications anthropomorphiques qu’elle peut induire sans bien sûr nier l’intérêt qu’elle peut revêtir pour le
mieux être de l’humanité et une société meilleure. Mais les questions posées, les caps et priorités affichées sont particulièrement fortes , signifiantes et interpellatrices pour chacune et chacun d’entre nous : d’abord la question de la dignité humaine et le sens même de l’humanité , la question du pouvoir , de la vérité, de la liberté, de la responsabilité, l’importance des relations même pour le développement de l’intelligence et de la compréhension, une nouvelle étape dans l’armement destructeur, l’appropriation des richesses et du pouvoir par une minorité, la nécessité d’affirmer l’existence d’un bien commun et d’une certaine façon l’appropriation publique ou collective, l’accroissement induit des inégalités entre peuples et entre citoyens , L’hyperconsommation énergétique et le développement de l’extraction des métaux et matériaux prédatrice…
Bien des risques, voire des dérives dénoncées sont déjà devant nous et au delà d’une position courageuse du Pape Léon XIV, est grande ouverte la question des choix que nous devons faire notamment au niveau politique ici en France et en Europe. Ne laissons pas ce sujet aux seuls mains de experts, n’entretenons pas un fatalisme qui s’avérerait redoutable , engageons un vrai débat démocratique qui redonne sens à notre projet commun !
Hélas les chicayas actuelles nous éloignent trop souvent de l’essentiel
Cette encyclique qu’on soit catholique ou non, pose des bases humanistes pour une nouvelle approche de notre avenir et mérite d’être prise en compte , discutée , débattue de façon approfondie et rapide.

Le pape vient peut-être de publier le texte le plus radicalement humaniste de l’année.

Avec Magnifica Humanitas, le premier pape américain signe un texte sur le colonialisme numérique, la nouvelle religion de la Silicon Valley et la concentration extrême du pouvoir de la tech. Sur ceux qui possèdent les données, les machines, les cerveaux disponibles. Sur cette nouvelle caste qui ne possède plus seulement les usines (comme au XIXe siècle), mais les flux d’attention, les algorithmes et les marchés de la vérité.

Le texte le plus radicalement humaniste de l’année

Samuel Cogolati

Docteur en droit international

https://www.facebook.com/share/p/18w3YwSLBz/?mibextid=wwXIfr

Léon XIV ne s’appelle pas Léon par hasard… En 1891, Léon XIII publiait « Rerum Novarum », la fameuse doctrine sociale de l’Eglise. Face à la révolution industrielle, il osait dire que le travailleur n’était pas une pièce de machine, que le capital ne pouvait pas avaler la dignité humaine. En 2026, Léon XIV reprend le fil. Face à la révolution numérique, il dit en substance : l’être humain n’est pas une donnée, pas une ressource, pas une variable d’optimisation.

Ce qui me frappe d’abord, c’est la puissance politique du texte. Léon XIV parle de l’esclavage. Il reconnaît le retard avec lequel l’Église et la société ont condamné ce fléau. Il parle d’une « blessure dans la mémoire chrétienne ». Et il demande « pardon » au nom de l’Église. C’est rare. C’est immense. Parce que cette phrase oblige tout le monde, croyants ou non, à regarder une vérité en face : les grandes institutions se trompent parfois pendant des siècles quand elles se rangent trop tard du côté des humiliés.

Puis, comme juriste, je suis marqué de lire autant de références aux grandes architectures du droit international : l’ONU, la Déclaration universelle des droits de l’homme, la Convention sur les réfugiés, et même les textes environnementaux. Et Léon XIV ajoute cette phrase lourde de sens : « Les conquêtes morales prennent presque toujours la forme d’un chemin long et laborieux, marqué également par des revers : pensons aux processus de paix interrompus ou aux engagements environnementaux mis en œuvre avec lenteur ». On pense forcément à Gaza. Au climato-scepticisme. À tout ce que notre époque détricote méthodiquement, pendant que les cyniques expliquent que le droit international est une naïveté et que la force est redevenue la seule langue du monde.

Et le plus impressionnant, c’est que Léon XIV cite le mouvement des droits civiques aux États-Unis, Martin Luther King, Nelson Mandela et la lutte contre l’apartheid. Il convoque même Hannah Arendt, pour la première fois dans une encyclique, afin de rappeler cette vérité glaçante : le totalitarisme ne triomphe pas seulement quand les gens croient au mensonge. Il triomphe quand ils ne savent plus distinguer le vrai du faux. Quand les faits deviennent une opinion. Quand la presse est remplacée par le bruit. Quand les fake news deviennent une industrie. Quand chacun est enfermé dans sa propre bulle, nourri par un algorithme qui ne cherche pas la vérité, mais la captation de l’attention.

C’est exactement notre époque. Nous croyons être libres parce que nous scrollons. Mais nous sommes suivis, mesurés, prédits, orientés. Nous croyons choisir, alors que nos préférences sont calculées. Nous croyons parler, alors que des architectures invisibles décident ce qui sera vu, amplifié, récompensé ou enterré. Le capitalisme de l’attention ne veut pas seulement notre argent. Il veut notre temps, notre colère, notre solitude, notre disponibilité intérieure.

Et Léon XIV va encore plus loin. Il ne se contente pas de critiquer les excès du marché. Il attaque la racine. Le PIB ne mesure pas la dignité. La croissance ne garantit pas la justice. Les inégalités ne sont pas seulement un problème de redistribution après coup, quand les richesses sont déjà captées. Elles commencent avant, dans l’allocation des ressources, des technologies, des savoir-faire, des infrastructures. Autrement dit : si quelques géants contrôlent les outils de production du monde numérique, alors ils contrôlent aussi une partie de notre avenir commun.

Voilà pourquoi le pape veut « désarmer » l’IA. Il appelle à une régulation publique forte, à une déconcentration des géants de la tech, et à une gouvernance plus ouverte, plus démocratique, plus humaine. Dit simplement : l’IA ne peut pas être abandonnée à quelques entreprises privées qui décident seules de ce que nous voyons, de ce que nous savons, de ce que nous désirons, et demain peut-être de ce que nous sommes autorisés à devenir.

C’est peut-être cela, la leçon la plus actuelle de Magnifica Humanitas : la nouvelle question sociale ne se joue plus seulement dans les mines et les usines. Elle se joue dans les data centres, les RS, les modèles d’IA, les marchés de l’attention, les systèmes de surveillance, les bulles de confirmation et les guerres informationnelles.

En 1891, l’Église demandait qui protégeait l’ouvrier face au capital industriel. En 2026, Léon XIV demande qui protégera l’humain face au capital algorithmique.

Cette question concerne tous ceux qui refusent que le monde devienne une immense machine à classer les êtres humains, à capter leurs désirs, à prévoir leurs comportements et à vendre leur liberté par morceaux.

La dignité humaine n’est pas une donnée exploitable.

Voir aussi

La voix bienvenue du pape Léon XIV

Éditorial

Le Monde

Au cours de son voyage en Afrique, le souverain pontife a montré qu’il ne souhaitait pas s’enfermer dans un duel superficiel et vain avec Donald Trump. Il a usé de sa liberté de parole pour rappeler les convictions de l’Eglise catholique et la force d’un pouvoir spirituel en surplomb du temporel.

Publié le 20 avril 2026 à 10h15  https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/04/20/la-voix-bienvenue-du-pape-leon-xiv_6681691_3232.html

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Après une première année de pontificat faite de prudence et de réserve, le pape Léon XIV fait désormais entendre sa voix et interpelle sans les ménager les puissants. Ce rappel à leurs obligations devait initialement s’inscrire dans le cadre d’une longue tournée apostolique sur le continent africain. La leçon de Léon XIV a cependant pris une tournure singulière à la suite des provocations répétées du président des Etats-Unis, Donald Trump, qui n’avait pas supporté d’être égratigné par le successeur de saint Pierre à propos de sa guerre de choix contre l’Iran.

Cette admonestation, conforme au message de paix de l’Eglise catholique, était pourtant aussi prévisible que, sur le plan militaire, la fermeture du détroit d’Ormuz par le régime iranien en représailles aux bombardements américains et israéliens. En critiquant la « faiblesse » supposée du pape et en publiant sur son réseau social une image christique de lui-même, le locataire de la Maison Blanche a surtout donné une nouvelle preuve de la fragilité de son ego.

Lorsque, en 1978, son lointain prédécesseur, Jean Paul II, avait lancé son célèbre « N’ayez pas peur » lors de la messe inaugurale de son pontificat, la lecture qui en avait été privilégiée avait été celle d’un message d’espérance lancé par l’ancien évêque de Cracovie, en Pologne, théâtre des secousses initiatrices du délitement de l’Union soviétique. Quarante-huit ans plus tard, le premier pape américain lui a fait écho en assurant ne pas avoir « peur » du président des Etats-Unis, ni de ses affidés, dont le vice-président, J. D. Vance, un converti d’avant-hier, qui a jugé pertinent de chapitrer Léon XIV en matière de théologie.

Un tee-shirt à l’effigie du pape Léon XIV, à Kilamba (Angola), le 19 avril 2026.
Un tee-shirt à l’effigie du pape Léon XIV, à Kilamba (Angola), le 19 avril 2026.  GUGLIELMO MANGIAPANE/REUTERS

Le pape a montré au cours des étapes de son voyage en terre africaine qu’il ne souhaitait pas s’enfermer dans un duel superficiel et vain, compte tenu des dispositions de Donald Trump. Il a usé de sa liberté de parole pour rappeler les convictions de l’Eglise catholique et la force d’un pouvoir spirituel en surplomb du temporel. Le pape a martelé deux thèmes à chacun des arrêts de son périple : l’importance de la jeunesse, cruciale sur un continent dont la vitalité démographie détonne avec le reste de la planète, et la dénonciation des logiques extractivistes et prédatrices qui s’y exercent aux dépens des peuples.

En Algérie, le pape a exhorté, en présence du président Abdelmadjid Tebboune, « ceux qui détiennent l’autorité dans ce pays » à « promouvoir une société civile vivante, dynamique et libre », cinq ans après la répression du mouvement Hirak en faveur de la démocratie. « N’ayez pas peur de la dissidence. N’étouffez pas les visions des jeunes »a-t-il répété plus tard en Angola.

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Au Cameroun de l’inoxydable Paul Biya, au pouvoir depuis plus de quatre décennies, Léon XIV a de même déploré un monde « en train d’être ravagé par une poignée de tyrans » et la corruption. Il a également fustigé, comme en Angola, « la face cachée des ravages environnementaux et sociaux causés par la course effrénée aux matières premières et aux terres rares », qui alimente les guerres et les ingérences sur le continent africain. Le pape a aussi mis en garde contre l’utilisation détournée de l’intelligence artificielle pour alimenter « la polarisation, les conflits, les peurs et la violence ».

Aucun de ces messages, qui inscrivent Léon XIV dans la continuité de François, n’est fondamentalement nouveau. Mais le pape entend faire en sorte qu’ils ne soient pas étouffés par les désordres du monde.

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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