Socialisme Français: le cadavre bouge encore ! Et la social-démocratie européenne ?

« La gauche réformiste est malade, mais le malade bouge encore »

Chronique

auteur

Françoise Fressoz

Editorialiste au « Monde »

Pour espérer compter de nouveau d’ici aux élections européennes, la gauche qui a exercé le pouvoir doit entreprendre en deux ans l’introspection qu’elle s’est refusée à accomplir depuis le choc du 21 avril 2002, analyse Françoise Fressoz, éditorialiste au « Monde », dans sa chronique.

Publié le 15 novembre 2022 à 03h00 Mis à jour le 15 novembre 2022 à 03h00  Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/11/15/la-gauche-reformiste-est-malade-mais-le-malade-bouge-encore_6149866_3232.html

Mais où est donc passée la gauche réformiste, celle qui depuis la victoire de François Mitterrand en 1981 se vantait d’avoir appris à assumer l’exercice du pouvoir ? Depuis la double séquence électorale du printemps, elle semble avoir disparu des radars, victime de deux chocs consécutifs qui l’ont profondément déstructurée.

Le premier a été assené par Emmanuel Macron, qui est parvenu à se faire réélire le 10 avril en douchant l’espoir du Parti socialiste (PS) et du parti Les Républicains (LR) d’exister de nouveau sur une résurgence du clivage gauche-droite. A eux deux, ces anciens « grands » partis de gouvernement n’ont totalisé que 6,5 % des suffrages exprimés. La palme de l’échec est revenue à Anne Hidalgo qui, avec 1,7 % des voix, a été incapable de freiner l’hémorragie des électeurs socialistes vers Emmanuel Macron. « L’électorat du président de la République s’est construit sur celui de François Hollande, confirme le politologue Martial Foucault, directeur du Centre d’études de la vie politique française de Sciences Po (Cevipof). 43,4 % des électeurs de François Hollande de 2012 se sont portés sur l’actuel président de la République il y a cinq ans et une proportion comparable (41,7 %) a fait un choix identique en 2022Dans sept cas sur dix, il s’agit des mêmes personnes. »

La seconde estocade a été portée par l’« insoumis » Jean-Luc Mélenchon qui, à l’occasion des élections législatives de juin, s’est érigé en rassembleur de la gauche non macroniste sur une ligne antilibérale qui a achevé de fracturer le PS. Depuis, l’aile réformiste est en déshérence, à la fois privée d’incarnation et en manque de dynamique. Entre regard amer sur le nouveau quinquennat et soutien critique à Emmanuel Macron, elle cherche à échapper à une marginalisation durable en constatant qu’aucun pan de la famille n’est sorti indemne de l’aventure.

France tombée à droite

A l’Assemblée nationale, les vingt-sept députés socialistes élus sous l’étiquette de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) ne parviennent pas à se démarquer de la radicalité de La France insoumise (LFI). Au sein du parti présidentiel Renaissance, l’aile gauche, à force de jouer la carte du dépassement, menace d’être marginalisée par l’aile droite qui, au contraire, s’affirme.

La première ministre, Elisabeth Borne, a beau avoir été très proche du PS, le discours ambiant depuis la réélection d’Emmanuel Macron est celui d’une France tombée à droite, appelant une alliance en bonne et due forme entre Renaissance et LR. C’est si vrai qu’Edouard Philippe, Bruno Le Maire et Gérald Darmanin, les trois figures de la majorité déjà en compétition pour la présidentielle de 2027, ont la particularité d’avoir tous un jour appartenu au parti de Nicolas Sarkozy.

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La gauche réformiste est malade, mais le malade bouge encore. Comme après chaque grande défaite électorale, c’est dans la société civile que l’on trouve trace de sa résilience. Des expériences s’affermissent, comme Le Pacte du pouvoir de vivre, qui lie la CFDT à plusieurs associations pour tenter d’élaborer et de faire exister un nouveau modèle écologique, social et démocratique. Lancé en 2019 avec une vingtaine d’organisations, le pacte ne cesse depuis de faire des émules dans une déclinaison de plus en plus locale. Des clubs de réflexion se créent, comme Le Lab de la social-démocratie, fondé en octobre par l’ancien premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, avec Laurent Joffrin, l’ancien patron de Libération, et Michel Destot, l’ex-maire socialiste de Grenoble. Objectif : refonder un courant de pensée qui peine à s’affermir en France en raison de la faiblesse des partis et des syndicats.

Des rassemblements surgissent, comme Fédération progressiste, inaugurée le 8 novembre par le maire de Dijon, François Rebsamen, pour bâtir une nouvelle offre de gauche compatible avec le macronisme. Parmi les invités, trois ministres, Clément Beaune (transports), Olivier Dussopt (travail), Olivier Klein (logement), qui ne demandent qu’à s’affirmer. Des manifestes circulent, comme celui rédigé en septembre par l’ancien premier ministre Bernard Cazeneuve, pour dénoncer les « postures grandiloquentes de l’insoumission » et appeler à l’émergence d’une « gauche sociale-démocrate, républicaine, humaniste et écologique ». Parmi les centaines de signatures recueillies, celles de deux maires, Hélène Geoffroy (Vaulx-en-Velin) et Nicolas Mayer-Rossignol (Rouen) qui, s’ils jouent groupés, risquent de donner du fil à retordre au premier secrétaire Olivier Faure, lors du congrès du PS prévu fin janvier 2023 à Marseille.

Marge de manœuvre étroite

Deux lignes, aussi faibles l’une que l’autre, commencent déjà à se jauger. Olivier Faure prétend avoir sauvé les socialistes d’une mortelle dérive libérale en les réinstallant au cœur de la gauche. Il leur assigne désormais d’être au sein de la Nupes, le parti qui, par sa connaissance du pouvoir, favorisera le retour au pouvoir. Ses opposants fustigent en retour la « dérive démagogique et populiste » de l’attelage et appellent à refonder l’union des gauches sur un positionnement plus réaliste. La fracture solde vingt années durant lesquelles le PS, pourtant gravement secoué par le choc du 21 avril 2002, s’est obstinément refusé à toute introspection d’envergure, perdant tour à tour l’électorat populaire puis bourgeois.

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Le fait que l’« insoumis » François Ruffin ose s’autoproclamer « social-démocrate » dans un entretien à L’Obs pour contrer la ligne radicale de Jean-Luc Mélenchon souligne l’étroitesse de la marge de manœuvre dont dispose Olivier Faure pour affirmer l’utilité des socialistes dans la Nupes. L’essentiel risque désormais de se jouer au sein de LFI, devenu le parti dominant de la coalition.

Le retard pris par la gauche réformiste pour refonder une offre qui soit « utile aux Français » la rend tout aussi vulnérable. Pour retrouver un début de crédibilité lors des élections européennes de 2024, elle doit réussir en deux ans ce qu’elle n’a pas voulu entreprendre en vingt ans : rénover l’analyse et les outils pour redevenir le parti de l’émancipation et de la justice sociale. Si elle n’y parvient pas, démonstration sera faite qu’entre le socialisme de François Mitterrand et le social-libéralisme d’Emmanuel Macron, il n’existait pas vraiment de place pour une social-démocratie à la française.

Françoise Fressoz (Editorialiste au « Monde »)

« La pensée sociale-démocrate est incontournable pour relever les défis d’aujourd’hui » par des anciens rocardiens

Tribune

Collectif

Un collectif d’anciens rocardiens regroupés autour du cercle IAG (Inventer à gauche), présidé par Michel Destot, ancien maire socialiste de Grenoble, lance un « Manifeste pour la social-démocratie ». Les signataires de cette tribune au « Monde » rédigée par Jean Peyrelevade appellent à écrire un nouveau chapitre de l’histoire de la gauche de gouvernement.

Publié le 14 mai 2022 à 05h45 Mis à jour le 15 mai 2022 à 16h25  Temps de Lecture 5 min.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/05/14/la-pensee-sociale-democrate-est-incontournable-pour-relever-les-defis-d-aujourd-hui_6126055_3232.html?random=1773615247 

La gauche française n’a plus aucune cohérence. Dans l’état où elle se trouve, elle n’a plus la moindre chance d’accéder au pouvoir. Cette situation est grave pour le pays. Notre démocratie est affaiblie, notre société fracturée, notre économie en déclin relatif, nos finances publiques lourdement déficitaires. Or, comme l’a montré l’histoire européenne, seule une gauche de gouvernement, animée à la fois par une volonté de changement et les principes de liberté et d’égalité, a la capacité, éventuellement en coalition avec d’autres forces démocrates, de relever de tels défis. La pensée sociale-démocrate est à cet égard incontournable.

La marque la plus visible de l’affaiblissement de notre démocratie est la monopolisation croissante d’un pouvoir verticalisé par une élite sociologiquement homogène et restreinte. Dans l’Etat jacobin comme dans les entreprises, le pouvoir réel est capté par une minorité réduite qui oublie le peuple.

D’où ce manifeste autour des points fondamentaux suivants : la réforme de nos institutions, la relation au pouvoir de chaque citoyen, dans l’ordre politique comme dans l’ordre économique et social, la modernisation de notre système de protection sociale et la lutte contre toutes les formes d’inégalités, le retour à la compétitivité de notre appareil productif, la révolution climatique, le projet européen.

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Le président exerce en France un pouvoir de plus en plus centralisé. Cette évolution, continue depuis plusieurs années, a été fortement accélérée par l’adoption du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral qui a ramené l’Assemblée nationale au rôle d’une chambre d’enregistrement. Il nous paraît dès lors indispensable : au niveau national, d’abandonner le quinquennat et la simultanéité obligée des élections présidentielle et législatives et de renforcer le rôle du Parlement ; de revoir complètement notre système de décentralisation afin d’une part de le simplifier et d’autre part donner à chaque échelon territorial toutes les compétences qu’il peut légitimement exercer, au plus près des citoyens.

Principes d’effort

Nous vivons dans une économie de marché. Aucun autre système, compatible avec la démocratie, n’a fait la preuve de son efficacité. Mais la social-démocratie ne se confond pas avec le social-libéralisme. L’entreprise a un intérêt social qui dépasse, et de loin, le seul intérêt des actionnaires. Dans cet esprit, il faut que la France se mette enfin au diapason de ses voisins d’Europe du Nord et bascule d’un capitalisme actionnarial, facteur de fracture sociale, à un capitalisme de codécision. Cela passe par une gouvernance immédiatement dualiste (conseil de surveillance et directoire) des grandes entreprises. Puis, dans un second temps, par de vrais pouvoirs de codécision reconnus en faveur des comités sociaux et économiques.

Le renforcement et le contrôle accru de l’ensemble des services publics et privés qui contribuent directement au bien-être social ainsi qu’à la protection des moins favorisés sont indispensables. Ce champ couvre l’éducation et l’accès à la culture, la formation professionnelle et l’apprentissage, les hôpitaux et le système médical, le traitement de la dépendance et l’aide aux personnes âgées. L’action, selon sa nature, doit revenir soit à l’Etat, soit aux collectivités locales concernées.

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Les dépenses publiques correspondantes étant par essence répétitives et ne visant aucune rentabilité financière seront financées par l’impôt ou les cotisations. L’indispensable effort financier soutiendra une action résolue pour une vraie mixité sociale dans l’éducation et la politique du logement afin de combattre les inégalités dès leur origine et, de façon plus globale, de redonner un avenir aux classes moyennes. Les mêmes principes d’effort et de financement par l’impôt s’appliqueront aux activités de caractère régalien : défense, justice, police, dont le bon fonctionnement est une condition sine qua non d’une démocratie stable et sûre.

Améliorer notre balance commerciale jusqu’à la ramener à l’équilibre, relancer une véritable politique industrielle, retrouver la compétitivité de notre appareil productif et les niveaux d’emploi et de pouvoir d’achat qui en découlent implique plusieurs catégories d’action.

La première, déjà évoquée, est l’amélioration du niveau de formation des jeunes Français, au premier chef dans les disciplines scientifiques et technologiques ; la seconde est l’accroissement de l’effort consenti en matière de recherche et développement, tant dans le public que dans le privé.

Révolution climatique et fiscale

La préférence pour le travail doit être partout affirmée. La nécessaire réforme des retraites devra être engagée en ce sens, en tenant compte de la pénibilité des métiers et en visant une meilleure inclusion des seniors dans les entreprises et des jeunes sur le marché du travail.

L’existence d’une véritable codécision dans les entreprises rendra acceptable une baisse de prélèvements aujourd’hui excessifs, dès lors qu’elle apparaîtra clairement comme d’intérêt commun et non pas au bénéfice des seuls actionnaires.

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Cependant, la réindustrialisation du pays, la transition énergétique et les politiques de santé, d’éducation et de recherche vont entraîner des investissements privés et publics considérables. L’action, pour être pleinement efficace, doit être planifiée. Un véritable commissariat au plan, associant autour d’experts l’ensemble des partenaires sociaux et des représentants de la société civile doit être mis en place.

Concernant le climat, nous devons atteindre le plus vite possible, et dans tous les cas avant 2050, la neutralité carbone. Pour ce faire, les investissements nécessaires seront majorés chaque année, pendant toute cette période, de 3% à 4 % du produit intérieur brut. Cela veut dire que la consommation diminuera d’autant en valeur relative. Le devoir de toute formation de gouvernement digne de ce nom est de le dire aux Français au lieu de les faire rêver d’augmentations utopiques du niveau de vie moyen.

Un virage d’une telle ampleur ne sera pas pris sans le soutien explicite de la science et de la technologie. Un commissariat à la révolution climatique devra être mis en place à cette fin, si possible au niveau européen. La science et la technique jouant un rôle croissant dans nos sociétés, des débats citoyens doivent être systématiquement organisés de façon à permettre à chacun d’apprécier les conséquences des innovations.

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Une large partie des investissements climatiques n’aura pas de rentabilité propre. L’état de nos finances publiques est tel que l’impôt est le seul moyen de les financer. Dès lors, un gouvernement responsable devra non pas proclamer de manière démagogique que la pression fiscale va diminuer ou que l’endettement écologique a toutes les vertus, mais mettre en chantier une réforme fiscale de nature structurelle, en revoyant notamment l’équilibre entre impôt sur le revenu et impôt sur le patrimoine, puisque c’est notre patrimoine commun qu’il s’agit de protéger.

Souveraineté européenne

Enfin, dans cette période difficile, les catégories les plus pauvres de la population seront plus durement touchées. Un dispositif spécifique devra être mis en place pour les protéger, qui implique un renforcement de la solidarité sociale, non son affaiblissement. De même, des mesures doivent être prises pour la défense des droits des travailleurs indépendants.

Vladimir Poutine est en train d’écrire un nouveau chapitre dans la longue histoire des dictatures guerrières. La démocratie est la seule forme de régime politique qui puisse faire barrière à ces tentations mortifères.

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Notre devoir est donc, bien entendu, de renforcer la démocratie française et de nous opposer, à l’intérieur de nos frontières, à tout ce qui semble la remettre en cause. Mais la France est, à l’échelle du globe, un petit pays qui n’a pas les moyens de jouer seul au milieu des grandes puissances, a fortiori contre leurs évolutions dictatoriales. Refermer la France sur elle-même, au nom de la souveraineté nationale, c’est la condamner à terme à la disparition. Toutes les démocraties européennes sont dans une situation comparable. Les rassembler, renforcer leur unité, est devenu un impératif majeur.

C’est donc le moment d’ouvrir une nouvelle période de l’histoire européenne, qui passe par plusieurs points-clés : une plus grande solidarité, avec un budget annuel d’investissement au niveau de la Commission, financé par des ressources propres et accompagné d’une capacité d’endettement reconnue. Mais aussi, une affirmation beaucoup plus forte de la souveraineté européenne sur la scène internationale et la mise en place de moyens de défense communs. Ce qui suppose une plus grande intégration de notre appareil industriel et notamment des entreprises de défense. Le maintien de la paix sur nos territoires et la protection de nos frontières contre les agressions sont à ce prix.

Signataires : Edwige Avice, ancienne ministre de la coopération ; Alain Bergounioux, vice-président d’Inventer à gauche (IAG), historien, président de l’Office universitaire de recherche socialiste ; Dominique de Combles de Nayves, secrétaire général d’IAG, ancien ambassadeur ; Michel Destot, président d’IAG, ancien député et ancien maire de Grenoble ; Quentin Hénaff, directeur d’hôpital, ancien secrétaire national du MJS ; Diane Neuville, analyste économique ; Jean Peyrelevade, vice-président d’IAG, économiste ; François Soulage, ancien président national du Secours catholique/Caritas France ; Fabien Verdier, maire (divers-gauche) de Châteaudun, président du club Convictions.

Collectif

*1989-2019 : la social-démocratie, continent englouti

Par Sylvie Kauffmann (Londres, envoyée spéciale)Publié le 14 novembre 2019 à 20h52 Mis à jour le 15 novembre 2019 à 06h30

Temps de Lecture 19 min. https://www.lemonde.fr/international/article/2019/11/14/1989-2019-la-social-democratie-continent-englouti_6019195_3210.html?random=1429439278

Récit1989-2019, les ruptures d’un monde nouveau (4/4). Au tournant des années 2000, les partis sociaux-démocrates, euphoriques après l’effondrement du communisme, règnent sur l’Europe. Vingt ans plus tard, la gauche de gouvernement est moribonde, dépassée par la mondialisation.

« Quel cauchemar ! » s’exclame, en français, Tony Blair en se laissant tomber dans un fauteuil de son bureau, au siège de l’Institute for Global Change, l’organisation qu’il dirige, dans le centre de Londres. A distance raisonnable de Whitehall, le quartier des ministères, et de Westminster, où se trouve le Parlement, le « cauchemar », bien sûr, ne peut désigner que le Brexit, qui semble déterminé, en cette journée d’octobre, à poursuivre sa progression chaotique mais sûre vers le bord de l’abîme. Par politesse, ou peut-être par compassion, on lui fait observer que le cauchemar, en ce moment, est un phénomène assez partagé dans notre monde occidental. « Pas en France ! » rétorque-t-il, l’œil brillant.

Tony Blair n’est plus au pouvoir depuis douze ans, mais c’est d’Emmanuel Macron qu’il a envie de parler ce matin-là – davantage, manifestement, que de l’effondrement de la social-démocratie, objet déclaré de notre entretien. Comme si, en lançant d’entrée de jeu le nom de ce jeune président français qui a su gagner une élection, vingt ans après lui, avec le même langage modernisateur, l’architecte du New Labour voulait conjurer la mort de ce centre gauche européen qu’il a tant cherché à réinventer.

« La chose la plus importante pour le PS français aujourd’hui, c’est de comprendre pourquoi vous vous êtes retrouvés avec Macron », lance l’ancien premier ministre britannique. Pourquoi donc, à son avis ? « Parce qu’il est, parmi les dirigeants politiques, celui qui a la pensée la plus claire, parce qu’il comprend la révolution technologique et parce qu’il comprend que l’on ne peut répondre aux défis du monde moderne ni par un nationalisme dépassé ni par des politiques de gauche à l’ancienne. Il a saisi tout ça. Les gens ont sans doute mille choses à lui reprocher, mais vu de l’extérieur, en ce moment, la France est plutôt en forme. »

« Horizon indépassable »

Voilà donc Macron intronisé héritier, par Blair lui-même. S’il y a quelqu’un qui a sérieusement tenté de donner un nouveau souffle à l’idéal social-démocrate au tournant du XXIe siècle, c’est bien lui, Tony Blair. Il y a même réussi, menant le vieux Parti travailliste britannique, rafraîchi sous les couleurs du New Labour, trois fois de suite à la victoire en 1997, 2001 puis 2005, avant de céder la place à son vieux rival Gordon Brown en 2007.

Ce départ en cours de troisième mandat lui aura au moins évité l’humiliation de la défaite travailliste qui, en 2010, devait sonner la fin de l’épopée de ce centre gauche remodelé. Dans le reste de l’Europe, le déclin des partis sociaux-démocrates était déjà amorcé, même si l’on n’en avait pas conscience : l’élection de François Hollande en 2012 put ainsi faire croire aux socialistes français que tout continuait « comme avant ». Plus dure serait la chute.

« Avant »… mais avant quoi ? Avant, sans doute, 1989. Pour la gauche d’Europe occidentale aussi, les révolutions à l’Est, avec l’effondrement de l’idéologie communiste, constituent un tournant majeur. Il y a, d’abord, ceux qui ont vraiment cru à une alternative et pour lesquels, avec la chute de l’URSS et le passage de la Chine à l’économie de marché, « le capitalisme apparaît désormais comme l’horizon indépassable de notre temps », résume l’ex-sénateur socialiste Henri Weber, paraphrasant Sartre sur le marxisme. Et puis il y a les sociaux-démocrates occidentaux, gagnés par l’euphorie générale, mais qui ne soupçonnent pas, à l’époque, que ces révolutions portent en elles les ferments de leur propre déclin.

« On ne prend pas la mesure tout de suite de ce qui se produit [en 1989], assure François Hollande. L’idée est que Gorbatchev va inventer un système qui permettra d’assouplir, de libéraliser, sans que les frontières et les empreintes soviétiques disparaissent »

Alors jeune député de Corrèze, François Hollande est de ceux qui ne voient pas venir l’ouragan. « On ne prend pas la mesure tout de suite de ce qui se produit, nous assure-t-il trente ans plus tard, installé à la table de réunion de son bureau post-présidentiel, rue de Rivoli, à Paris, sa chienne labrador noire Philae couchée à ses pieds. Solidarnosc existe depuis des années, on pense être dans l’évolution, pas encore dans l’effondrement. L’idée est que [le numéro un soviétique] Gorbatchev va inventer un système qui permettra d’assouplir, de libéraliser, sans que les frontières et les empreintes soviétiques disparaissent. »

Mais lorsque, enfin, le système s’écroule complètement, alors, dit l’ancien chef de l’Etat, « ce monde qui s’effondre, c’est une grande victoire pour la social-démocratie, une victoire idéologique majeure : le communisme a échoué, la liberté l’emporte ».

« La fin du socialisme à l’ancienne »

Une première illusion ne tarde pas à tomber au Parti socialiste (PS) français : curieusement, les dirigeants des nouvelles démocraties d’Europe centrale n’ont aucune envie de devenir socialistes comme eux. « Nous avions l’idée que la social-démocratie allait former les futurs leaders, poursuit Hollande. Mais Bronislaw Geremek [responsable polonais de Solidarnosc puis ministre polonais des affaires étrangères] ou Vaclav Havel [dissident tchèque puis président]n’étaient pas sociaux-démocrates ! Le mot socialisme” était pour eux impossible à porter et ça, nous ne l’avions pas compris. Ils ne voulaient pas endosser cette casaque. »

Tony Blair, lui, voit assez vite en 1989 « la fin du socialisme à l’ancienne ». Ce basculement apportait « la preuve qu’il fallait trouver un équilibre entre l’Etat et le marché à l’intérieur d’un système démocratique. C’est la leçon que nous en avons retenu à l’époque, et elle a évidemment favorisé des gens comme Bill Clinton aux Etats-Unis [élu fin 1992] et moi-même en Grande-Bretagne. » Cinq ans plus tard en effet, il prend la tête du Labour, à 41 ans. « J’avais décidé,écrit-il (Mémoires, Albin Michel, 2010), d’être l’architecte d’un projet révolutionnaire, évolutif et incontestable. »

« Avec la chute du communisme, les sociaux-démocrates vont être privés d’un ennemi, analyse l’historien Alain Bergounioux. Ils perdent ce qui faisait une part de leur force, être entre les deux, entre le capitalisme et le communisme »

Mais pour l’historien Alain Bergounioux, auteur de plusieurs ouvrages sur le socialisme, l’année 1989 produit sur la gauche démocratique européenne un effet pervers. « Avec la chute du communisme, les sociaux-démocrates, nous dit-il, vont être privés d’un ennemi. Ils perdent ce qui faisait une part de leur force, être entre les deux, entre le capitalisme et le communisme. »

Cette disparition d’un adversaire idéologique utile se conjugue avec deux autres phénomènes déjà sensibles en cette fin des années 1980 : le début des mutations économiques de la mondialisation et les évolutions culturelles qu’elles induisent dans les sociétés des pays développés. Ainsi, rappelle Alain Bergounioux, 1989 est aussi en France l’année de l’affaire du « foulard de Creil », premier conflit à diviser la gauche sur la laïcité à propos du voile islamique – sujet qui continue à la diviser trente ans plus tard.

Paradoxalement, à ce moment-là, la social-démocratie, grand espoir de l’Europe post-totalitariste, a le vent en poupe. Elle aligne les succès électoraux jusqu’au début des années 2000 et paraît même régner sur le continent : à la fin du millénaire, sur quinze Etats membres de l’Union européenne, douze sont gouvernés par des partis sociaux-démocrates. L’Europe est rose. Que s’est-il passé ? Comment est-on passé si vite du succès au rejet ? Pourquoi ces partis sont-ils aujourd’hui soit moribonds, comme en France, soit passés de 40 % à 20 % des voix, comme en Allemagne, soit enlisés dans des coalitions improbables voire contre-nature, comme en Suède ? Autrement dit, qui a tué la social-démocratie ?

« On a ouvert la boîte de Pandore »

« Ecoutez, la social-démocratie a pris la globalisation de plein fouet. De plein fouet ! » Posez la question à Josep Borrell, actuel ministre espagnol des affaires étrangères et socialiste de la première heure dans la clandestinité sous Franco, et la réponse ne se fait pas attendre. Un épisode, en particulier, l’a marqué. Il était secrétaire d’Etat aux finances dans le gouvernement socialiste de Felipe Gonzalez, et il représentait son pays à un conseil européen qui devait décider de la libéralisation des mouvements de capitaux. C’était en 1988.

La mondialisation, souligne Josep Borrell, « ça voulait dire la disparition des frontières pour le capital. La France et l’Espagne, dirigées par des socialistes, s’opposaient – contre tous – à libéraliser la circulation du capital sans harmonisation fiscale préalable. Et finalement, à un moment donné, l’Elysée a décidé d’accepter, et Madrid a suivi. »

Borrell revoit la scène. Il la raconte doucement, dans un français parfait, dans ce palais de Santa Cruz chargé d’histoire à Madrid, où, au XVIIe siècle, on jetait les nobles en prison et qui est aujourd’hui le siège du ministère des affaires étrangères. A ce conseil, Pierre Bérégovoy, ministre des finances, un socialiste issu comme lui d’un milieu modeste, représentait la France. « Il s’est levé, s’est approché de moi et m’a dit : “Je viens de recevoir les instructions de l’Elysée : on va accepter. Vous avez reçu les vôtres de Madrid ?” Moi : “Non, pas encore !” Bérégovoy : “Vous les aurez, vous les aurez…” Ça marchait comme ça, à l’époque ! »

« La social-démocratie, c’est un régime politique basé sur la fiscalité, non ? Soit vous faites la révolution, soit vous établissez un système de redistribution fiscale », estime Josep Borrell

Pour Borrell, cette concession majeure de Paris et Madrid, en ouvrant la voie à la concurrence fiscale et en privant les Etats de pouvoir continuer à taxer les capitaux, « a affaibli la base des ressources de la social-démocratie ». Car « au bout du compte, la social-démocratie, c’est un régime politique basé sur la fiscalité, non ? Soit vous faites la révolution, soit vous établissez un système de redistribution fiscale ». Mesure-t-il, à l’époque, la portée qu’aura cette décision ? « Moi, oui, dit-il dans un demi-sourire. J’ai dit, attention, on a ouvert la boîte de Pandore ! »

Libéralisation sans contrepartie fiscale

« Une histoire de rapports de force », commente aujourd’hui Hubert Védrine. Dans son livre Les Mondes de François Mitterrand (Fayard, nouvelle édition en 2016), l’ancien ministre socialiste des affaires étrangères donne la version politique de cet affrontement : c’est l’Allemagne du conservateur Helmut Kohl qui, début 1988, demande la libéralisation des mouvements de capitaux dans le cadre du marché unique. « Nous ne sommes pas en mesure de la refuser : nous serions seuls », écrit Védrine.

Mais Mitterrand se bat, notamment contre Margaret Thatcher, pour obtenir en parallèle une harmonisation de la fiscalité de l’épargne afin d’éviter le dumping fiscal. Fin juin, Helmut Kohl semble prêt à ménager la France, mais entre en conflit avec les libéraux de sa coalition. Le chancelier allemand finit par « nous laisser tomber », regrette Védrine : la libéralisation des mouvements de capitaux aura lieu sans contrepartie fiscale.

Borrell se souvient avoir eu, plusieurs années plus tard, une conversation à ce propos avec Jean-Louis Bianco, alors ministre de l’équipement, qui lui avoue : « Finalement, peut-être avais-tu raison… » Ce que nous confirme Jean-Louis Bianco : « Il fallait emmener les Allemands », explique-t-il, appuyant ce paradoxe – « tenir » le projet européen, cela pouvait vouloir dire aller à l’encontre du projet social-démocrate.

« Nous avons commis une grave erreur : nous avons sous-estimé la force politique du néolibéralisme », concède Ingvar Carlsson

Par cet épisode, Borrell et Bianco mettent le doigt sur une évolution de la politique économique européenne lourde de conséquences pour les sociaux-démocrates : le continent ne résiste pas à la dynamique libérale, face à laquelle « l’Europe sociale » prend des airs d’arlésienne. Vétéran suédois de la social-démocratie, Ingvar Carlsson, qui succède au premier ministre Olof Palme lorsque celui-ci est assassiné en 1986 et fera plus tard un second mandat, continue de réfléchir, à 85 ans, au déclin de ce courant politique pourtant si identifié à son pays. « Oui, nous déclare-t-il, nous avons commis une grave erreur : nous avons sous-estimé la force politique du néolibéralisme. »

Lui-même était convaincu que « le modèle nordique » était si profondément ancré dans l’électorat suédois que celui-ci continuerait à le plébisciter. Rétrospectivement, il pense que l’influence, dans le monde académique, d’économistes comme Friedrich Hayek, Milton Friedman et ceux de l’école de Chicago, l’aura politique de Reagan et de Thatcher et le poids du monde des affaires sur les think tanks et les partis politiques l’ont largement emporté sur les forces de la social-démocratie.

« Trop complaisants »

« La mondialisation a encore renforcé les forces néolibérales, poursuit l’ex-premier ministre suédois. Les Etats ont perdu une partie de leur pouvoir ; le capitalisme circulait facilement à travers les frontières. Et l’ampleur des progrès économiques que nous réalisions en faveur des gens, qui avaient le sentiment d’y prendre part, a dramatiquement changé au cours des trente dernières années : le fossé entre riches et pauvres s’est creusé, des groupes importants se sont sentis exclus, et les partis sociaux-démocrates ont perdu beaucoup d’électeurs au profit de partis populistes de droite. »

« La politique n’a pas fait son travail, qui était de créer une mondialisation inclusive et équitable », estime Peter Mandelson

La mondialisation et le néolibéralisme, donc, sont les grands coupables. Peter Mandelson, brillant complice de Tony Blair dans l’aventure du New Labour, ministre puis commissaire européen, va plus loin dans l’autocritique. « Nous avons été trop complaisants sur la capacité de la mondialisation à changer les choses, à la fois pour agrandir le gâteau à partager et pour le diviser en parts égales, nous dit-il. La politique n’a pas fait son travail, qui était de créer une mondialisation inclusive et équitable. »

C’était pourtant le fonds de commerce du New Labour : accepter la mondialisation et équiper les citoyens pour qu’ils puissent y trouver leur compte, et même y devenir compétitifs, plutôt que de la rejeter. Deux hommes politiques talentueux marquent les années 1990, précisément par leur vision d’un progressisme adapté à la révolution de l’économie mondialisée : Bill Clinton et Tony Blair.

Les deux hommes deviennent d’ailleurs très proches, avant même que Blair accède au pouvoir. Lorsque Tony et Cherie Blair ont leur quatrième enfant, en 2000, Bill Clinton s’amuse à promener la poussette du jeune Leo à Camp David. Ils sont jeunes, ambitieux, excellents orateurs, convaincus qu’on ne fait plus de la politique comme au temps du baby-boom et n’ont pas peur d’innover. Cette relation était-elle importante ? « Bien sûr, répond Blair. Très importante. Nous étions exactement sur la même longueur d’ondes. »

« Troisième voie » contre « modernité maîtrisée »

Comme Clinton avec le Parti démocrate, il s’attelle au recentrage du Labour. Le New Labour, véhicule de la « troisième voie » mise au point par le sociologue Anthony Giddens et une équipe d’intellectuels britanniques de haut vol, constitue la tentative la plus sérieuse de redéfinition de la social-démocratie pour le monde post-1989. Blair, qui a une vision profondément européenne, s’allie avec Gerhard Schröder, le chancelier social-démocrate allemand. En juin 1999, ils publient un manifeste commun, présenté dans les médias comme la « troisième voie anglo-allemande », susceptible de reléguer la gauche traditionnelle au grenier. En France, ce texte est publié et débattu sous les auspices de la Fondation Jean-Jaurès.

Les deux auteurs ont proposé à Lionel Jospin, alors premier ministre socialiste, de se joindre à eux, mais il a refusé. A l’évocation de cet épisode, Tony Blair sourit : « La tradition française est différente, je pouvais le comprendre, dit-il.J’ai toujours bien aimé Lionel Jospin [dont il écrit dans son livre qu’il savait qu’il ne pourrait pas gagner contre Jacques Chirac, parce que “Chirac parlait et se comportait comme un président, alors que Jospin avait l’air d’un professeur de français”], on a juste eu ce désaccord, ça ne m’a pas troublé. »

En réalité, le désaccord entre le duo Blair-Schröder et Jospin est un différend de fond. « Oui à l’économie de marché, non à la société de marché », dit Lionel Jospin. Lui plaide pour une « modernité maîtrisée ». Pour les socialistes français, la ligne Blair est celle du social-libéralisme, voire du « thatchérisme à visage humain » : le PS, lui, incarne le socialisme traditionnel, le vrai.

Jean-Luc Mélenchon, ministre PS, se vante d’appartenir au parti « le plus à gauche d’Europe ». François Hollande est alors premier secrétaire du PS. « Nous, les Français, on résiste, car cela remet en cause un certain nombre de fondements de la social-démocratie, explique-t-il aujourd’hui. Le manifeste [Blair-Schröder] accepte le marché, la compétition, les mutations du marché du travail plus encore que nous le souhaitions. Nous, on affirme nos thèses où l’Etat joue encore un rôle, des mesures plus socialistes, plus classiques, comme les 35 heures. Il y a une forme d’affrontement. »

« Un club de vieux sages fatigués »

Une occasion de créer un grand mouvement social-démocrate européen moderne a-t-elle été manquée ? Lionel Jospin n’a pas souhaité répondre à nos questions pour cet article, ayant choisi de « continuer à ne pas s’exprimer publiquement ».

Bodo Hombach, qui avait rédigé le manifeste pour Gerhard Schröder et architecte du Neue Mitte (« Nouveau Centre »), pendant du New Labour au SPD allemand, a également décliné notre demande d’interview. Quant à Gerhard Schröder, il est plus occupé aujourd’hui par ses activités au sein de grandes entreprises publiques russes que par l’analyse du déclin de son parti. Elu chancelier en 1998, il perd les élections en 2005, après avoir lancé les réformes Agenda 2010, qui ont transformé l’économie allemande. C’est la chrétienne-démocrate Angela Merkel qui, en lui succédant, en tirera le profit politique.

« Clinton est à la manœuvre, il aime le débat d’idées, se souvient François Hollande. Schröder est un suiviste, un pragmatique. Celui qui pense, qui conceptualise avec les intellectuels derrière lui, c’est Blair »

Il y a bien, à ce moment de zénith de la social-démocratie, quelques tentatives de fédérer ces belles énergies. En novembre 1999, le « sommet des modernisateurs » réunit les stars de la nouvelle gauche à Florence. « A la tribune, il y avait Clinton, Blair, Schröder, Jospin, l’Italien Massimo D’Alema, et même le président brésilien Fernando Henrique Cardoso », se souvient Henri Weber, qui avoue avoir été surpris par les caméras assoupi au premier rang, vaincu par un excellent déjeuner florentin. « Clinton est à la manœuvre, il aime le débat d’idées, se souvient François Hollande. Schröder est un suiviste, un pragmatique. Celui qui pense, qui conceptualise avec les intellectuels derrière lui, c’est Blair. C’est lui le vecteur de tout ça. » L’affiche est prestigieuse, mais il n’y aura pas de troisième voie commune.

Lorsqu’un sommet similaire est organisé l’année suivante à Berlin, le soufflé est retombé. L’historien Pierre Rosanvallon le décrit même comme un « électrochoc », dans son livre Notre histoire intellectuelle et politique, 1968-2018 (Seuil, 2018), tellement il y trouve « les discussions décevantes »« comme si j’avais été projeté dans un club de vieux sages fatigués ». Le moment est passé. La boîte à idées est vide.

11-Septembre et crise financière

Vingt ans après pourtant, François Hollande ne cache pas son admiration pour Tony Blair. « Le blairisme a été un moment rayonnant, emblématique et séduisant, même si cela ne nous faisait pas plaisir à nous, dit-il. En face, il y a Jospin, qui incarne le socialisme à la française, la réforme de l’Etat. Mais l’échec de Jospin à la présidentielle de 2002 donne l’hégémonie à Blair. » Fin 2002, Blair réunit les dirigeants de partis sociaux-démocrates européens au 10 Downing Street. Hollande y est. « Et Blair nous dit : “Voilà ce qu’il faut faire pour gagner une élection. Il faut d’abord imposer un sujet, puis aller chercher un sujet dans le camp d’en face. Si on réussit cette triangulation en même temps que l’affirmation de son identité, alors, la victoire est possible.” »

Entre-temps, le 11 septembre 2001, le monde a basculé. Pour Hollande, ce séisme ébranle aussi la politique intérieure. « Tant que cela se jouait sur le social et l’économie, ça allait, dit-il. Mais quand arrivent le terrorisme et la sécurité, c’est autre chose. » Le PS mène la campagne de 2002 sur son bilan sur l’emploi. « Jospin, lui, comprend avant nous que cela ne va pas se passer comme prévu : il a vécu le 11-Septembre de l’intérieur, au gouvernement. Les questions identitaire, sécuritaire et migratoire s’installent dans la campagne. » Ce ne sont pas les sujets des sociaux-démocrates. Et ça leur est fatal.

« La gauche a commencé à confondre la crise du système financier avec une crise du marché en soi. Elle y a vu une preuve que le capitalisme ne pouvait pas fonctionner. Et les partis de gauche ont viré à gauche », analyse Tony Blair

Tony Blair identifie, lui, deux événements qui expliquent à ses yeux l’effondrement du centre gauche : « l’après 11-Septembre » – métaphore élégante pour la guerre en Irak, dans laquelle il décide de suivre George W. Bush, ce qui lui vaut encore d’être honni par une partie de ses compatriotes – et, « dans une plus grande mesure, la crise financière » de 2008. « Tout cela a changé le contexte, développe-t-il. La gauche a commencé à confondre la crise du système financier avec une crise du marché en soi. Elle y a vu une preuve que le capitalisme ne pouvait pas fonctionner – ce qui bien sûr est faux ! Et les partis de gauche ont viré à gauche. Ça, plus l’idée que l’isolationnisme est la seule réponse aux difficultés des interventions en Afghanistan et en Irak, ce sont des erreurs. Elles expliquent que la gauche ne soit plus au pouvoir, quasiment nulle part dans le monde occidental. »

« Plus de perdants que prévu »

Là encore, Peter Mandelson est plus prompt à l’autocritique. Dans la mondialisation, analyse-t-il, « il y a eu plus de perdants que nous ne l’avions prévu. Le basculement vers l’Asie a commencé sans même que nous nous en apercevions. Les valeurs sont passées au second plan. Le New Labour avait beau être social-démocrate et mener une politique fermement redistributive, nous n’avons pas assez prêté attention aux inégalités qu’engendrait la mondialisation financière. Elle n’était pas assez régulée ». L’ancien responsable travailliste ne renie pas son bilan : « Je l’assume totalement, dit-il. Mais c’est vrai que la crise financière nous a surpris. » Et, surtout, « elle nous a volé l’initiative : nous avons sauvé le système bancaire, mais nos références économiques ont été sérieusement ébranlées ».

Véritable tremblement de terre, la crise de 2008 n’est pas seulement dévastatrice pour les partis sociaux-démocrates. Ses répliques se font encore sentir dans l’ensemble des systèmes politiques démocratiques, à droite comme à gauche. Le modèle classique du parti politique est en crise profonde. « La politique est bouleversée, comme tout le reste au XXIe siècle », note Peter Mandelson.

Tony Blair, l’air éternellement jeune à 66 ans, trouve le clivage « ouvert-fermé » plus actuel que l’opposition « droite-gauche », se définit comme « social-démocrate moderne »« progressiste », et dit que s’il était premier ministre aujourd’hui, il « se concentrerait, comme un laser, sur l’immigration »« Si l’on n’est pas prêt à affronter ces problèmes, la droite va les exploiter, analyse-t-il. A nous de choisir ! Le problème avec la gauche, c’est qu’elle ne veut traiter que des sujets avec lesquels elle se sent à l’aise… »

« Le socialisme européen, affaibli et divisé, traverse une nouvelle crise d’identité », conclut l’historien Alain Bergounioux

Comme en écho à ses mises en garde, la gauche travailliste, sous la houlette de Jeremy Corbyn, vient de remettre sur le métier un débat séculaire, celui de la Clause IV. Article fondamental du credo travailliste, formulé en 1917, cette clause, qui défend « la propriété collective des moyens de production, de distribution et d’échange », avait été modifiée en 1995 à la suite de six mois de débats houleux, à la demande de Tony Blair, qui y voyait « le refus d’affronter la réalité » d’un monde où même la Russie et la Chine privatisaient. Signe des temps, des militants travaillistes réclament aujourd’hui le retour de la vieille Clause IV dans la charte du parti et ont obtenu la création d’un groupe de travail sur le sujet.

Depuis la crise de 2008, « le socialisme européen, affaibli et divisé, traverse une nouvelle crise d’identité », conclut l’historien Alain Bergounioux à la fin de notre entretien. Il se lève puis, au moment de partir, se ravise. « C’est toujours intéressant de parler d’un continent disparu », ajoute-t-il.

1989-2019, les ruptures d’un monde nouveau : une série en quatre épisodes

Sylvie Kauffmann Londres, envoyée spéciale

Protesters take part in a May Day (Labour Day) rally from the Social Democrats in Sweden, in Stockholm on May 1, 2018. (Photo by Jonathan NACKSTRAND / AFP)
JONATHAN NACKSTRAND / AFP 

**Splendeur et misère de la social-démocratie

Par Anne CheminPublié le 15 mars 2019 à 06h05 Mis à jour le 15 mars 2019 à 08h38

Temps de Lecture 11 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/03/15/splendeur-et-misere-de-la-social-democratie_5436288_3232.html

Décryptages

Né dans les années 1930, ce singulier compromis entre socialisme et capitalisme a subi de plein fouet les crises des années 1980. Le « modèle scandinave » a-t-il encore des ressources pour se réinventer ?

Les sociaux-démocrates scandinaves ont longtemps ressemblé à ces « amis à la fois beaux, sportifs et intelligents » que l’on admire autant qu’ils nous agacent, s’amuse le politiste Fabien Escalona, dans une note pour la Fondation Jean-Jaurès. Leur charme opère dès 1936 : cette année-là, le président américain Franklin D. Roosevelt dépêche en Suède un groupe d’experts chargé d’étudier ce singulier compromis entre socialisme et capitalisme. L’Europe des années 1960 est, elle aussi, séduite par ces réformistes qui semblent avoir résolu, avec une insolente facilité, la quadrature du cercle progressiste : conjuguer une économie compétitive et un Etat-providence généreux.

Avec le temps, le vent, pourtant, finit par tourner. Dès 1980, le sociologue allemand Ralf Dahrendorf affirme que la social-démocratie est « à bout de souffle »« Son étoile pâlitRévolutionnaire il y a un siècle, radicale dans les années 1920, elle s’est solidement implantée après 1945 et a commencé à s’essouffler dans les années 1970. » Quarante ans plus tard, ce constat semble plus pertinent que jamais : la social-démocratie a perdu nombre de batailles électorales et son hégémonie intellectuelle n’est plus qu’un souvenir. Bousculée dans les années 1980 par la vague néolibérale anglo-saxonne, elle est aujourd’hui contestée par la gauche radicale comme par les populismes de droite. « Le concept de la social-démocratie vit son crépuscule », résume l’historien suédois Tomas Lindbom sur la plate-forme de débats Telos.

Cette éclipse intervient au terme d’une longue histoire. « Dans le vocabulaire politique, le mot de “social-démocratie” apparaît pour la première fois peu après la révolution de 1848 », constatait, en 2009, le politiste Philippe Marlière, dans la revue Contretemps. Pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, les socialistes européens se déchirent au sujet de l’exercice du pouvoir. « La véritable ligne de fracture est liée à la question de la démocratie politique, poursuivait-il. Certains acceptent le cadre de la démocratie parlementaire des régimes capitalistes. D’autres, au contraire, pensent que le libéralisme politique est étranger au mouvement ouvrier et doit être rejeté. »

Modèle scandinave et culture méditerranéenne

Pendant la « crise révisionniste » du SPD allemand, à la fin du XIXe siècle, Eduard Bernstein (1850-1932) défend ainsi l’abandon de la voie révolutionnaire. Prenant acte de l’échec des prédictions de Marx – le prolétariat ne devient pas de plus en plus misérable –, il propose de parier sur les perspectives offertes par le droit. « Si l’objectif ultime d’un système socialiste et non plus capitaliste doit être, selon lui, conservé par les sociaux-démocrates, la stratégie pour l’atteindre ne doit plus passer par une révolution violente, mais par la conquête progressive et croissante de droits politiques et sociaux au sein des institutions existantes »résume Fabien Escalona dans sa note pour la Fondation Jean-Jaurès, intitulée « La social-démocratie entre crises et mutations ».

Si tous les « sociaux-démocrates » d’aujourd’hui sont les héritiers d’Eduard Bernstein, ils ne défendent pas pour autant le même modèle. Le régime social-démocrate « chimiquement pur » des pays scandinaves ne se confond ni avec la gauche de gouvernement, ni avec le socialisme démocratique : né dans les années 1930, il désigne une forme très particulière d’organisation syndicale et partisane, ainsi qu’un régime inédit de gestion du « compromis social ». Ses contours ont beaucoup bougé au fil des décennies, il a adopté des visages différents en Suède, en Finlande ou en Norvège, mais il incarne une tradition distincte des « socialismes » français, grec ou espagnol.

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La social-démocratie scandinave s’enracine ainsi dans un terreau syndical et partisan qui est radicalement étranger à la culture politique de la France ou du sud de l’Europe. Les deux pièces maîtresses en sont un puissant syndicat ouvrier et un parti politique de masse. En Suède, l’adhésion syndicale est une véritable norme sociale : dans les années 1970, 90 % des salariés étaient affiliés à LO, la principale centrale du pays. Le chiffre a un peu baissé, mais il continue à faire rêver le syndicalisme français, qui peine à atteindre les 12 % de syndiqués. A l’organisation ouvrière est adossé un puissant parti social-démocrate, qui entretient des liens très étroits avec le syndicat.

Cette alliance originale a permis d’inventer, dans la Suède des années 1930, un « compromis social » qui structure, encore aujourd’hui, les relations capital-travail. En 1938, l’accord de Saltsjöbaden esquisse une procédure de négociation et un modèle de convention collective qui se substitue au législateur. « En les acceptant comme règles du jeu, les employeurs reçoivent une garantie de paix sociale aussi longtemps que les accords négociés sont respectés, les syndicats s’engageant à éteindre eux-mêmes les grèves spontanées qui pourraient voir le jour », résume en 2006 Hakan Bengtsson, directeur du think tank suédois Arena, dans La Vie des idées.

Domination politique et intellectuelle

Ce réformisme, qui tranche avec la culture de confrontation des autres pays européens, s’appuie sur un modèle économique élaboré dans les années 1950 par deux experts de LO, Gösta Rehn et Rudolf Meidner. « Il y a, dans la social-démocratie, une forte connexion entre le modèle productif et le modèle social, précise Bruno Palier, directeur de recherche CNRS au Centre d’études européennes de Sciences Po. Dès la fin des années 1950, l’Etat garantit des prestations sociales élevées à tous et construit un puissant système de formation, qui permet de réorienter les travailleurs des secteurs en déclin vers les secteurs les plus dynamiques en garantissant des salaires élevés. Ce modèle permet d’affronter les cycles de “destruction créatrice” de Schumpeter, mais surtout, il montre que l’égalité est profitable : il garantit à la fois des conditions de production optimales et des emplois bien rémunérés. » 

« Elaboré dans l’Europe du plein-emploi des “trente glorieuses”, le modèle scandinave est confronté, dans les années 1980, à un chômage structurel croissant » 
Yohann Aucante, maître de conférences à l’EHESS

A cette forte régulation de l’économie de marché est associé un Etat-providence qui n’a pas d’équivalent dans le sud de l’Europe, même en France. « Moins axé sur les prestations monétaires, l’Etat social-démocrate développe d’importants services publics dans le domaine de la santé, de l’éducation, de la formation, des soins aux personnes âgées ou de la petite enfance, souligne Yohann Aucante, maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et auteur des Démocraties scandinaves. Des systèmes politiques exceptionnels ? (Armand Colin, 2013). Financés principalement par l’impôt, ces services publics sont universels : ils s’adressent à tous les citoyens, quel que soit leur statut. »

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Dans une typologie des Etats-providence élaborée en 1990, le sociologue danois Gosta Esping-Andersen oppose ce système universaliste au modèle libéral américain, qui réduit l’assistance au minimum, et au modèle « corporatiste-conservateur » français, qui assoit la protection sociale sur le statut professionnel. Fondé sur une « démarchandisation » radicale des droits sociaux, ce système universaliste soustrait au marché des pans entiers de l’organisation sociale – hôpitaux, maisons de retraite ou petite enfance. A l’apogée de la social-démocratie suédoise, dans les années 1970 et 1980, les systèmes privés avaient disparu au profit de grands services publics fondés sur des règles d’accès uniformes et transparentes.

Pendant les décennies d’après-guerre, la social-démocratie s’impose comme l’alternative la plus convaincante au capitalisme dérégulé comme à la bureaucratie communiste. « Golden agegolden eraglory days… les qualificatifs tous plus mélioratifs les uns que les autres fourmillent pour qualifier l’ère sociale-démocrate qui serait advenue après-guerre, avant de s’achever avec la crise économique des années 1970 », constate Fabien Escalona. Cette période faste est marquée par les succès électoraux des sociaux-démocrates, mais aussi, et peut-être surtout, par leur domination sur la scène intellectuelle.

Des piliers fragilisés

Les années 1980 marquent cependant une rupture. Les crises pétrolières et la récession qui s’ensuit affaiblissent l’un des piliers du modèle scandinave : le travail. « Elaboré dans l’Europe du plein-emploi des “trente glorieuses”, le modèle scandinave est confronté, dans les années 1980, à un chômage structurel croissant, constate Yohann Aucante. Pour répondre à ce défi, les gouvernements sociaux-démocrates mènent des politiques d’activation et de flexisécurité, ils réforment la fiscalité et les services publics. Mais ils sont fragilisés par les crises cycliques : ils ont besoin de croissance et d’emploi pour financer l’Etat-providence. »

La clé de la crise réside également dans les profondes mutations qui bouleversent, depuis trente ans, le marché du travail. « Dans les années 1960, 1970 et 1980, la structure sociale des pays scandinaves était très homogène : la population était composée d’une immense majorité d’ouvriers et d’employés, dont les conditions de vie étaient très proches, précise Yohann Aucante. A partir des années 1990, la désindustrialisation et l’essor de l’économie de services modifient la donne : les emplois du milieu de l’échelle sociale se font rares alors que les jobs “très qualifiés” ou “peu qualifiés” se multiplient. Les pays scandinaves sont alors confrontés à une augmentation des inégalités. »

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Pour Bruno Palier, cette « polarisation » du marché du travail est au cœur de la crise des social-démocraties du nord de l’Europe. « Les pays scandinaves ont vu apparaître, comme les autres pays industriels, une lower middle class qui sent que la robotisation menace le travail routinier dans les usines, les banques ou les supermarchés. Ils avaient le sentiment, dans les années 1970, d’être des “insiders” protégés des classes moyennes. Ils ont l’impression, aujourd’hui, d’être des “outsiders menacés” qui seront appelés à occuper un jour des “emplois de femmes ou de migrants”, comme le leur répètent les mouvements populistes de droite. Cette crainte du déclassement social mine de l’intérieur le projet social-démocrate. »

Rhétorique « sociale-chauviniste »

Ces inquiétudes sociales ont été attisées par les discours virulents des partis populistes. Faisant des immigrés les boucs émissaires de la crise – en 2016, la Suède était, proportionnellement à sa population, le premier pays européen pour l’accueil des réfugiés –, ils tentent de miner l’un des fondements du modèle scandinave : la solidarité. « Depuis les années 1990, les pays nordiques ont été progressivement atteints par la rhétorique “sociale-chauviniste” des partis populistes, constate Yohann Aucante. Ces mouvements demandent que l’immigration non européenne soit mieux contrôlée car elle sape, selon eux, les codes sociaux et culturels de la solidarité nationale. Leurs discours ont fini par réduire la portée du modèle universaliste social-démocrate. »

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A ces tensions s’est ajoutée une « crise du choix », selon le mot de Bruno Palier. « Qu’il s’agisse des hôpitaux ou des crèches, le modèle scandinave propose à tous un service public de qualité, mais uniforme. Avec l’augmentation de la qualification des classes moyennes est apparue une demande de choix sur laquelle a surfé le néolibéralisme. A partir des années 1990, le Parti social-démocrate suédois a donc élargi la palette en autorisant la privatisation de certains services publics. Ces nouvelles structures privées affichent les mêmes tarifs que les services publics, ce qui les rend théoriquement accessibles à tous, mais les classes moyennes s’en emparent plus aisément que les classes populaires, notamment en matière scolaire : elles se regroupent, avec le risque de la constitution de ghettos. » 

« Ceux qui dénoncent les dérives néolibérales oublient que la Suède a maintenu un très haut niveau d’investissement social » 
Bruno Palier, directeur de recherche CNRS au Centre d’études européennes de Sciences Po

Depuis les années 1990, ces crises sociales, politiques et culturelles ont façonné une société de plus en plus divisée et inégalitaire. Au fil des ans, l’alliance entre les classes moyennes et les classes populaires, qui figurait au cœur du pacte scandinave, s’est peu à peu fissurée. La solidité du compromis social et la puissance de la machine redistributive avaient permis aux sociaux-démocrates de remporter haut la main le pari de l’égalité et de la confiance : l’augmentation de la fracture sociale, les succès du welfare chauvinism et les aspirations individualistes des milieux aisées ont nourri la défiance des classes populaires et affaibli le consentement à l’impôt des classes moyennes. Au risque de remettre en cause l’approche universelle et égalitaire du modèle social-démocrate.

Etonnantes capacités d’adaptation

Les ajustements de ces trente dernières années trahissent-ils pour autant ses idéaux ? « Le modèle social-démocrate n’a pas survécu au passage du capitalisme de compromis au capitalisme néolibéral à partir des années 1980, estime Michel Cabannes, maître de conférences en économie à l’université de Bordeaux, sur le site d’Attac. La gauche au pouvoir a subi l’influence du néolibéralisme, qui a pour but de libérer le marché et la logique de la rentabilité des contraintes politiques et sociales pouvant les entraver. La priorité au politique et la priorité au social ont été mises en cause par la montée générale des objectifs de compétitivité et d’attractivité. »

Bruno Palier se montre nettement plus nuancé : si la social-démocratie scandinave est « assez démunie » face à la polarisation du marché du travail, elle n’a pas pour autant capitulé sur le front de la solidarité. « Ceux qui dénoncent les dérives néolibérales oublient que les coupes budgétaires ont épargné les plus pauvres, mais surtout que la Suède a maintenu un très haut niveau d’investissement socialElle garantit à tous des crèches de qualité, une école performante à la finlandaise et un taux d’accès à l’enseignement supérieur très élevé. Les inégalités ont progressé depuis les années 1980, mais les pays scandinaves restent les plus égalitaires d’Europe : que l’on soit un travailleur, une femme, un pauvre ou un migrant, il vaut mieux vivre en Suède qu’en France… »

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D’autant que ce modèle a montré, selon Yohann Aucante, d’étonnantes capacités d’adaptation : depuis les années 1930, il a su à plusieurs reprises se réinventer face à l’adversité. « Il privilégie désormais des valeurs qui correspondent à notre époque, comme la liberté de choix et l’autonomie de l’individu, ainsi que l’efficacité des servicesMais il a maintenu de forts investissements publics et il a même, dans certains domaines, élargi le périmètre de l’Etat-providence : congés parentaux, aide aux personnes handicapées, crèches… Cette capacité d’adaptation est dans l’ADN de la social-démocratie. » 

Le modèle scandinave était une manière de répondre à la question posée en 1944 par l’économiste Karl Polanyi dans La Grande Transformation : comment reconstruire les solidarités et les liens sociaux abîmés par le libéralisme du XIXe siècle ? Chaque époque a élaboré sa propre réponse, observe Wojtek Kalinowski dans Le Modèle suédois : et si la social-démocratie n’était pas morte ? (Charles Léopold Mayer, 2017). Le compromis des années 1930 a été repensé dans les années 1970, puis dans les années 1990. La social-démocratie saura-t-elle survivre à la tourmente de ce début de XXIe siècle ? Il n’y a pas de recette miracle, estime le codirecteur de l’Institut Veblen pour les réformes économiques : il revient à chaque génération de réinventer le modèle.

Wojtek Kalinowski : « Le modèle suédois a affirmé la supériorité du social sur l’économique »

Wojtek Kalinowski est codirecteur de l’Institut Veblen pour les réformes économiques. Il a notamment écrit Le Modèle suédois : et si la social-démocratie n’était pas morte ? (Charles-Léopold Mayer, 2017).

Pourriez-vous retracer les premiers pas de la social-démocratie suédoise ?

Au début du XIXe siècle, la Suède était un des pays les plus pauvres d’Europe, encore marqué par l’émigration massive vers l’Amérique et en proie à des conflits sociaux particulièrement fréquents. La modernisation du pays a été menée par un mouvement ouvrier dont les branches syndicale et politique sont encore liées aujourd’hui. Les syndicats ont inventé le dialogue social avec le patronat, tandis que le Parti social-démocrate entamait la transformation sociale : dans une société en voie d’industrialisation mais encore très largement rurale, l’Etat social « universel » a permis de tisser une « alliance de classe » entre les ouvriers, les ruraux et les couches sociales intermédiaires.

L’Etat social a institué une solidarité fondée sur la réciprocité des intérêts, en impliquant tout le monde dans le financement de services dont la qualité devait satisfaire les classes populaires, mais aussi les couches moyennes. Avec le temps, cette communauté d’intérêts est devenue suffisamment solide pour imposer une redistribution croissante. Ce modèle a lié la réduction des inégalités et la modernisation de l’économie : il a affirmé la supériorité du social sur l’économique, sans étouffer la liberté d’entreprendre.

Comment expliquer le haut niveau de confiance dans les institutions publiques que l’on observe dans le modèle social-démocrate ?

La confiance dans les institutions se mérite : la simple « pédagogie » ou la communication ne suffisent pas. Dans le cas suédois, elle réside dans la perception de l’administration comme d’une entité impartiale et équitable. Cette perception résulte d’une myriade d’expériences quotidiennes faite de « détails » auxquels on prête peu d’attention en France : en Suède, recevoir deux réponses différentes, voire contradictoires, de l’administration relève quasiment de l’impensable. Lorsque cela arrive, on le pointe du doigt comme un dysfonctionnement et une atteinte à l’Etat de droit.

Au sein de l’Etat social, la décision publique est, elle aussi, fondée sur des règles transparentes qui s’appliquent à tous : les exceptions et les règles spécifiques doivent rester rares, et le pouvoir discrétionnaire des agents est très limité. L’égalité de traitement est une culture administrative qui guette le moindre soupçon de « copinage » lors de l’attribution des droits ou des places.

Pourquoi la social-démocratie suédoise est-elle aujourd’hui « sous pression » ?

L’élément-clé est le retour des inégalités observé depuis les années 1990, dû surtout à la baisse progressive des prestations sociales et à l’importance accrue des revenus du capital. Les classes moyennes et supérieures sont en outre de plus en plus frustrées par un Etat social universel qui doit constamment faire plus avec moins d’argent.

Ces « corrections libérales » ont affaibli le compromis social entre les classes moyennes et la classe ouvrière, qui a fait le succès du modèle par le passé. Durant la même période, la Suède a connu une forte immigration – 20 % de la population actuelle est née à l’étranger – et l’extrême droite exploite habilement le sentiment d’une crise rampante.

Je reste cependant optimiste : malgré les nombreuses fissures, les grands principes du modèle sont partagés par une majorité de la population et le consentement à l’impôt reste élevé. La Suède continue à afficher par ailleurs des indicateurs plutôt encourageants : elle possède le taux d’emploi le plus élevé d’Europe alors que le marché du travail n’a jamais été libéralisé. De quoi fournir des arguments solides contre les dogmes du libéralisme économique.Anne Chemin

Voir aussi:

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https://environnementsantepolitique.fr/2021/07/03/le-deshonneur-du-parti-social-democrate-danois/

https://environnementsantepolitique.fr/2021/06/07/le-mirage-de-leurope-sociale/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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