Les rapports complexes entre Europe Ecologie-Les Verts et les écologistes radicaux. 

Alexis Vrignon : « Il y a toujours eu à EELV des débats quant au positionnement face aux actions les plus radicales »

Des manifestations violentes contre les mégabassines aux happenings dans les musées, les actions des militants pour la défense du climat résonnent tout particulièrement au sein du parti écologiste. L’historien Alexis Vrignon détaille, dans un entretien au « Monde », les rapports complexes entre Europe Ecologie-Les Verts et les écologistes radicaux. 

Propos recueillis par Marion Dupont Publié hier à 05h45

Temps de Lecture 7 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/11/16/alexis-vrignon-il-y-a-toujours-eu-a-eelv-des-debats-quant-au-positionnement-face-aux-actions-les-plus-radicales_6150050_3232.html

YANN LEGENDRE

Alexis Vrignon est historien, maître de conférences à l’université d’Orléans, coauteur d’Une histoire des luttes pour l’environnement (Textuel, 2021) et auteur de La Naissance de l’écologie politique en France (PUR, 2017). Il revient sur le contexte politique actuel, qui voit dans le même temps se multiplier les actions de militants écologistes – non sans quelques heurts comme ce fut le cas à Sainte-Soline (Deux-Sèvres) – et l’ouverture du congrès d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV). Or, ces tensions entre militants et personnalités politiques écologistes s’inscrivent, selon le chercheur, dans une longue histoire.

Depuis septembre, de nombreuses actions écologistes ont eu un retentissement médiatique : happenings de jeunes militants dans des musées du monde entier, ZAD de La Clusaz (Haute-Savoie), manifestations contre les mégabassines à Sainte-Soline… Ces actions, si elles ont des références et des objectifs communs, sont pourtant différentes les unes des autres. Peut-on en faire une typologie ?

Tout d’abord, on a vu prendre place un type de mobilisation que l’on observe assez fréquemment dans l’histoire : celui qui s’installe en réponse à un conflit d’usage localisé, avec une mobilisation sur le terrain de militants divers et variés dans leur origine. C’est ce type de mobilisation qui avait vu le jour au Larzac dans les années 1970, mais aussi dans le cadre des luttes antinucléaires et, dans une certaine mesure, même si les événements ne sont pas comparables, à Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique) dans les années 2010.

Il y a aussi toute une série d’actions – qui avaient déjà commencé à se multiplier avant la crise sanitaire due au Covid-19 – reposant sur l’occupation de l’espace public : je pense, par exemple, à l’organisation Dernière Rénovation devant l’Assemblée nationale, menée le 3 novembre, durant laquelle des militants et des militantes se sont collés à la chaussée pour attirer l’attention des médias et du public sur la question de la rénovation énergétique.

Mais la forme d’activisme qui a le plus frappé en cette rentrée, parce qu’elle est en partie nouvelle, c’est celle qui prend des œuvres d’art reconnues comme support pour interpeller l’opinion. Le lieu investi change de l’ordinaire, puisqu’il n’y a pas de lien direct entre les œuvres (ou les musées où elles sont conservées) et la question climatique. Ces actions s’inscrivent dans une stratégie de médiatisation des enjeux écologistes, plutôt que d’opposition ou de promotion d’un projet particulier.

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Il y a enfin toute une série d’actions écologistes à faible coût et faciles à organiser : je pense aux « dégonfleurs de SUV » ou au collectif On the Spot s’appliquant à éteindre les vitrines publicitaires la nuit. Ces actions peuvent être le fait de petits groupes qui se mobilisent de manière autonome, et elles se distinguent des actions comme celles de Dernière Rénovation, par exemple, qui nécessitent un savoir militant plus important et qui peuvent s’enraciner dans des traditions plus structurées.

Pourquoi ces actions se sont-elles multipliées, ces dernières semaines ?

Les réseaux sociaux jouent un grand rôle dans la viralité des actions prenant des œuvres d’art pour support. Mais cette diffusion et cette réitération d’un même type d’action ont aussi leurs limites : à force de répétition, elles rencontreront un moindre écho médiatique.

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De manière plus générale, la perception du changement climatique et de sa temporalité a évolué depuis quelques années en Europe, et surtout depuis cet été. Cette nouvelle approche modifie la façon qu’ont les gens de se projeter dans l’avenir ; et elle fait naître un sentiment d’urgence qui explique en partie la multiplication de ces actions.

Les mobilisations prenant pour support des œuvres d’art ont suscité beaucoup de critiques, émanant y compris des milieux écologistes ; et, lors des manifestations de Sainte-Soline, des manifestants se sont montrés véhéments vis-à-vis de Yannick Jadot. Une forme de conflictualité traverse donc le camp écologiste ?

C’est un fait structurel dans l’histoire des relations entre ces mouvements extrapartidaires et EELV. Les liens entre ces deux pôles n’ont jamais été totalement rompus, mais ils ont toujours été conflictuels. Leur relation n’est pas à l’image d’une courroie de transmission, où l’on aurait d’un côté le parti et de l’autre des mouvements sur le terrain qui lui seraient subordonnés : c’est une discussion continue, où les uns et les autres se reconnaissent des points de convergence, mais jamais suffisamment pour effacer la diversité des positions et des répertoires d’actions.

Lire aussi :    Simon Persico : « L’histoire de l’écologie politique est marquée par la tension entre responsabilité et radicalité » *

Cela, notamment, parce que le poids numérique d’EELV n’est pas suffisant – le parti est toujours resté un petit ; il n’a jamais atteint une masse critique qui lui permettrait d’agréger en son sein suffisamment de militants pour être une instance de régulation des modes d’action légitimes. De nombreux militants d’EELV ayant un passé d’activiste, le dialogue a pu s’installer et perdurer – par exemple, de longue date, EELV s’est appuyé sur les mouvements sociaux pour sa réflexion programmatique.

Cette coexistence d’un parti ancien et structuré et d’un fort activisme semble aujourd’hui être spécifique au camp écologiste. Quelles raisons pourraient l’expliquer ?

Effectivement, cette coexistence des modes d’action a quasiment disparu à d’autres endroits de la gauche. Autrefois, il y avait pourtant, du côté du Parti communiste français, des liens très forts entre le parti et différentes organisations syndicales notamment ; et, du côté du Parti socialiste, on a vu pendant un temps se former ce qu’on appelait la « constellation socialiste », composée d’associations en tous genres (comme celles de parents d’élèves) qui fonctionnaient sur un mode de coopération et de rapport de force plus ou moins similaire à ce que l’on voit aujourd’hui.

Ces liens se sont distendus à la suite de l’affaiblissement électoral de ces différents partis, mais aussi du fait d’une évolution de l’espace militant français – le taux de syndicalisation, par exemple, est de plus en plus faible en France. Ces anciens espaces militants se sont depuis reconvertis et leur vision du combat politique s’est transformée.

Cela n’a pas été le cas des mouvements écologistes, où l’on voit se poursuivre cette coexistence de stratégies « activistes » – c’est-à-dire consistant à occuper le terrain et les médias – et d’expertise portée par un parti. Cela résulte de la permanence et même de l’amplification des enjeux environnementaux et climatiques dans l’espace public, mais aussi, en quelque sorte, de l’« ADN » d’EELV : à ses origines, le parti avait pour ambition de « faire de la politique autrement ». Il est imprégné d’une forme de méfiance à l’égard de la tentation politicienne et a donc souvent cherché à maintenir ce lien avec les militants pour conserver une forme de légitimité, voire de pureté, de son combat politique.

Cela peut se traduire par un certain nombre de places laissées aux élections européennes à des personnes issues de ces mouvements activistes, par la présence de leaders EELV sur différentes actions, même lorsqu’elles ne concernent pas une circonscription écologiste…

Est-ce que cette coexistence n’est pas aussi due à la difficulté qu’ont les partis écologistes à remporter des élections nationales et à mettre en œuvre les programmes écologistes à cette échelle ?

Oui, très clairement : pour l’instant et à court terme, il est difficile d’imaginer qu’EELV, seul ou même en tant que partenaire principal d’une coalition, puisse s’imposer et obtenir, par exemple, la majorité à l’Assemblée nationale.

De ce fait, il y a l’idée de faire feu de tout bois et de ne pas uniquement se fonder sur la recherche d’une majorité politique, mais de conserver d’autres leviers d’action. C’est aussi une manière de rester proche des plus jeunes générations, qui ont tendance à se tourner vers des associations agissant plus directement sur le terrain.

Historiquement, quelle est l’attitude d’EELV face à la radicalité de certaines actions militantes ?

Il y a toujours eu à EELV des débats quant à la vocation du parti et quant à son positionnement face aux actions les plus radicales. Pour certains, il doit constituer une caisse de résonance et une traduction politique des mouvements sociaux les plus en pointe, auxquels il confère une forme et un débouché politique. C’est clairement la position de Sandrine Rousseau.

D’autres considèrent que, en tant que parti politique, EELV a pour objectif la conquête et l’exercice du pouvoir, ce qui implique de gagner la majorité (non pas seulement la majorité des idées, mais la majorité dans les urnes), de former des coalitions, d’opérer un lissage du discours et de prendre en charge l’ensemble des thématiques qui sont attendues d’un parti politique. C’est la position de Yannick Jadot, par exemple, qui estime qu’EELV doit pouvoir parler à l’ensemble de la population et, donc, aborder l’ensemble des points sur lesquels les électeurs peuvent avoir des inquiétudes, des interrogations, des revendications. Cette deuxième option n’allait initialement pas de soi.

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Or, si EELV s’est toujours imposé comme le principal parti de l’écologie politique depuis 1984, c’est précisément parce qu’il a cette capacité à faire vivre en son sein, même de manière conflictuelle, ces différentes tendances.

EELV rencontre donc les mêmes difficultés que tout parti politique vis-à-vis de mouvements qu’il ne contrôle pas directement et dont les formes d’action peuvent être clivantes ; mais, de plus, parler en tant que collectif reste, pour eux, un véritable défi. Et ce, d’autant plus qu’un congrès approche, que chacun cherche à imposer sa tendance et que cela passe souvent par un surcroît de radicalité pour séduire les militants.

Les actions qui ont pris des œuvres d’art pour support ont eu lieu à Londres, en Allemagne, ou encore aux Pays-Bas. En France, les actions militantes n’ont pas encore atteint, semble-t-il, le même niveau de radicalité. Pourquoi ?

Ce n’est pas si simple : le degré de radicalité dans l’action a varié selon les pays. En Italie, l’action relevait davantage d’une mise en scène avec les œuvres d’art. L’action qui a reçu le plus d’écho médiatique a eu lieu à Londres ; or, cet écho s’explique aussi par le contexte politique britannique extrêmement troublé à l’heure actuelle. Le texte politique des militantes anglaises mentionnait d’ailleurs les records d’inflation au Royaume-Uni, ou le projet de l’ancienne première ministre Liz Truss de relancer l’exploitation des hydrocarbures et du gaz de schiste… La puissance symbolique de ces actions était donc aussi en lien avec la forte réaffirmation d’une droite très productiviste outre-Manche.

En France, le contexte n’est pas le même, notamment parce que la majorité actuelle tient un discours qui se veut attentif aux enjeux de transition : nous ne sommes pas dans un tel positionnement rhétorique productiviste. Il sera intéressant de voir, à l’issue des débats autour des projets de construction de centrales nucléaires, quels types d’actions seront menés à ce moment-là et si l’on constate un surcroît de radicalité.

Marion Dupont

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Simon Persico : « L’histoire de l’écologie politique est marquée par la tension entre responsabilité et radicalité »

Tribune

Simon Persico – Professeur de science politique

Certaines actions écologistes récentes ont suscité de vives réactions. Répondre à ces attaques de façon ordonnée serait pour l’écologie politique le meilleur moyen de se transformer, estime le professeur de science politique Simon Persico dans une tribune au « Monde ».

Publié le 04 novembre 2022 à 06h09 Mis à jour le 04 novembre 2022 à 09h29  Temps de Lecture 3 min. 

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De vagues de chaleur en pénuries, la matérialité de la crise écologique se fait toujours plus prégnante, mais les écologistes gaspillent une partie de leur énergie à se diviser. Ces divisions ne concernent pas tant l’objectif partagé d’un mouvement qui a toujours été hétéroclite. Cet objectif semble même vital aux yeux des plus jeunes générations militantes : enchâsser le développement humain dans les limites planétaires.

Les divisions portent plutôt sur la priorisation des secteurs et des politiques publiques qu’il convient de faire bifurquer, ainsi que sur les alliances privilégiées pour ce faire. Surtout, c’est l’objet de ce texte, les écologistes se divisent quant aux répertoires d’actions les plus appropriées pour faire entendre leur cause.

La dernière escarmouche, par graffitis et caméras interposés, entre Yannick Jadot et les opposants les plus radicaux au projet de mégabassines dans les Deux-Sèvres, soutenus à demi-mot par Sandrine Rousseau, illustre ce désaccord. L’ancien candidat à la présidentielle, présent à la manifestation, « paye », selon la députée de Paris, « la manière dont il présente l’écologie », le choix d’une campagne raisonnable et pragmatique qui finit loin de l’ambition affichée. En face, on rappelle l’engagement historique de l’ancien cadre de Greenpeace contre l’agro-industrie et la complémentarité entre action institutionnelle et mobilisations de terrain.

Méthodes trop consensuelles

Autre exemple de ces divisions sur la méthode, les réserves exprimées par des personnalités écologistes visibles dans l’espace médiatique comme Hugo Clément ou François Gemenne envers les happenings muséaux de Just Stop Oil (contre un tableau de Van Gogh à Londres) ou Letzte Generation (contre un tableau de Monet à Potsdam). Dans ce cas, c’est au contraire la radicalité symbolique qui est mise en accusation : le goût du buzz de jeunes activistes décrédibiliserait le message aux yeux du grand public.

Lire aussi :   L’art, nouvelle cible des activistes écologistes

Les coups d’éclat médiatiques, mais aussi les blocages, les occupations ou les manifestations ont fait partie de la boîte à outils de l’écologie politique depuis ses origines. On pense aux mobilisations contre le camp militaire au Larzac, aux occupations temporaires de sites nucléaires ou aux fauchages d’OGM. La désobéissance civile, le non-respect de règles légales comme moyen d’action, est vieille comme les mouvements d’émancipation qui ont inspiré les écologistes.

L’histoire de l’écologie politique est marquée par la tension entre responsabilité et radicalité. Quand des activistes canadiens décidèrent de fonder Greenpeace en 1971, c’est bien parce qu’ils considéraient que les méthodes utilisées par les grandes ONG de l’époque étaient trop consensuelles pour être efficaces dans la lutte contre les essais nucléaires. De même, c’est parce qu’ils estimaient que les organisations existantes (dont Greenpeace) agissaient trop mollement que des militants britanniques ont fondé Extinction Rebellion en 2018.

Réaction policière disproportionnée

La vigueur des mobilisations actuelles trouve son origine dans les doutes qui touchent un nombre croissant de militants, d’étudiants, de scientifiques et plus largement de citoyens quant à l’efficacité des formes d’action et de vie accommodantes avec le productivisme. Elle est en partie liée à l’essoufflement des marches pour le climat, plus consensuelles, qui avaient marqué le renouveau de la fin des années 2010. Liée aussi à la déception née des grands moments de communion internationale – comme la COP21 – ou nationale – comme la convention citoyenne pour le climat – qui ont échoué sur l’essentiel.

Lire aussi :   « L’œuvre des “Tournesols”, aspergée de soupe, n’est pas vraiment visée, c’est le musée qui l’est »

Cependant, la radicalité – relative – de ces actions spectaculaires suscite des formes de « paniques morales » dans le public, que le sociologue sud-africain Stanley Cohen a défini comme des réactions hostiles démesurées auxquelles succède une réaction policière et judiciaire disproportionnée (Folk Devils and Moral Panics, Paladin, 1973, non traduit). Encouragées par des entrepreneurs politiques ou médiatiques pour lesquels il est urgent de ne pas agir trop vite, elles servent de justification à l’approche sécuritaire adoptée par les pouvoirs publics à l’endroit du mouvement écologiste. L’utilisation du qualificatif « écoterrorisme » par le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin en est la dernière expression.

Cet argumentum in terrorem [appel à la terreur] lie fallacieusement les actions écologistes au terrorisme pour mieux justifier l’action gouvernementale. Rappelons que l’on parle, dans les cas les plus graves, d’atteintes aux biens, de vandalisme, ou d’affrontements de fractions ultraminoritaires – et présentes dans la plupart des manifestations –, avec une police recourant toujours plus massivement à la force. L’usage de ce registre argumentatif est potentiellement risqué pour l’exécutif. En durcissant ainsi les relations avec un mouvement qui suscite par ailleurs l’adhésion d’une part importante et croissante de l’opinion publique, il contribue à lui donner de l’importance et à focaliser le débat sur ses thèmes de prédilection.

Articuler radicalité et réformisme

La galaxie écologiste peut-elle offrir une réponse ordonnée à ces attaques ? Cela implique de relever une série de défis : cesser les attaques venues de l’intérieur ; laisser une place aux nouvelles générations, à leurs priorités et à leurs modes d’action, tout en construisant sur l’expérience gestionnaire de militants associatifs et politiques plus aguerris ; trouver la bonne manière d’articuler radicalité et réformisme…

Il n’y aura pas de réponse unifiée à ces défis : les groupes qui composent le camp de l’écologie politique sont trop pluriels. Mais, parmi eux, une organisation a une responsabilité plus importante que les autres pour donner un cap coordinateur : Europe Ecologie-Les Verts se veut être la jambe du mouvement écologiste dans l’arène partisane. Alors que cette stature est concurrencée par d’autres forces politiques, le parti est aux prises aux mêmes divisions, menant six motions à concourir pour son prochain congrès. Un symbole de l’éparpillement d’un camp pourtant loin d’être majoritaire. Une occasion, aussi, de montrer que le parti a mûri et sait sortir unifié d’une séquence où la visibilité et les attentes à l’égard des écologistes n’ont jamais été aussi élevées.

Simon Persico est professeur de science politique à Sciences Po Grenoble – UGA et au laboratoire Pacte.

Écologie des luttes, écologie des urnes : les élus sont-ils dépassés par les activistes ?

Les activistes pour le climat multiplient les actions et, dans les institutions, les élus écologistes apparaissent alors moins audibles. Le fossé s’est-il creusé entre les deux ? « La force de l’écologie est toujours quand elle avance sur deux jambes », juge Yannick Jadot, quand d’autres se montrent plus critiques.

Anne-Charlotte Dusseaulx , Arthur Nazaret

08/11/2022 à 19:03, Mis à jour le 08/11/2022 à 19:04 https://www.lejdd.fr/Politique/ecologie-des-luttes-ecologie-des-urnes-les-elus-sont-ils-depasses-par-les-activistes-4146212

Des membres de Dernière Rénovation devant l’Assemblée nationale, le 2 novembre. © Edouard Monfrais / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Certes Sandrine Rousseau n’a pas enfilé, comme les autres militants, une énorme tête de poulet. Bien sûr l’appendice est factice mais il frappe l’œil. C’est là le but. Ce samedi 5 novembre, la députée écologiste est là, dans la brume parisienne avec sa parka verte et son écharpe d’élue devant un Burger King. Près d’elle, des militants de L214 s’entassent sur la terrasse fermée du fast-food pour mieux dénoncer les conditions d’élevage des poulets et plus globalement l’élevage intensif. Sandrine Rousseau n’arrête plus. Il y a quelques jours, elle était dans les Deux-Sèvres contre les méga-bassines, là où Yannick Jadot s’est fait siffler par des militants vêtus de noir, se proclamant de l’ultra-gauche. Fin octobre, l’écoféministe s’était en rendue à La Clusaz, en Haute-Savoie, pour « défendre les zadistes et dénoncer l’absurdité d’un projet de retenue d’eau ».

Un « pied dedans, un pied dehors »

À l’instar d’autres écologistes, Sandrine Rousseau tient à garder un « pied dedans, un pied dehors », comme les élus Verts aiment à le répéter. Un pied dans les institutions, un pied dans les luttes. Y arrivent-ils, alors que la jeunesse multiplie les actions, en France et à l’étranger, via des collectifs comme Extinction Rébellion, Dernière Rénovation ou Just for Oil ? Les blocages des routes, c’est eux ; les interruptions de matches ou l’envoi de soupes sur les œuvres d’art aussi. « Aujourd’hui, on a presque deux pieds dans les institutions, regrette le porte-parole du parti Alain Coulombel, membre de l’aile gauche d’Europe Écologie-Les Verts. Les militants et adhérents d’EELV sont éloignés des grandes tendances qui se dessinent actuellement, avec des mouvements écolo beaucoup plus radicaux que ce nous sommes. À la dernière présidentielle, c’est LFI qui a capté cette jeunesse-là ». Selon une enquête de l’Ifop , 8 % des moins de 35 ans – dont 30 % se sont abstenus au premier tour – ont voté pour le candidat écologiste au premier tour, contre 32 % pour l’Insoumis Jean-Luc Mélenchon.

« Il y a eu une envie un peu trop pressante de paraître sérieux, institutionnalisé, très Ve République, mais ce n’est pas ça notre histoire »

Face à ces nouvelles actions écologistes, plusieurs dirigeants font en effet le constat d’un décalage. « Sur le terrain, les militants me disent : « On ne voit pas beaucoup de militants EELV », s’inquiète ainsi Sandrine Rousseau. Quand Jadot se fait siffler, s’il y a une interrogation à avoir, c’est de savoir si on est en phase avec la base ! Le dilemme depuis la présidentielle, c’est qu’on a considéré que notre base était un peu centriste. Je dis : attention. Avoir aujourd’hui un positionnement qui ne fâche personne, on n’en est plus là ». Proche de la finaliste de la primaire et candidate au prochain congrès d’EELV, Mélissa Camara, à peine trentenaire, pointe le risque d’une rupture. « Il y a une génération qui veut que le parti aille sur une ligne plus en phase avec cette jeunesse qui résiste, relève l’élue lilloise. Il y a eu une envie un peu trop pressante de paraître sérieux, institutionnalisé, très Ve République, mais ce n’est pas ça notre histoire ». Un cadre écolo de 27 ans le dit plus crûment : « Aujourd’hui, quand tu es jeune et écolo, tu ne vas pas chez les Verts. Les jeunes nous voient comme un truc de vieux et de bourgeois. Notre organisation de jeunesse, c’est 400 adhérents… »

Lire aussi – TRIBUNE. Mélissa Camara, Sandrine Rousseau… : « L’écologie a besoin d’un parti de résistance »

Le fossé se creuserait-il entre les deux ? « Oui, il y a eu un tag sur la voiture de Jadot, mais on n’a pas entendu Extinction Rébellion ou Dernière Rénovation s’attaquer aux Verts », nuance le chercheur en science politique Simon Persico. Selon lui, « une frange radicale du mouvement contestataire écolo a toujours été hostile à toute forme d’écologie institutionnelle » et l’histoire de l’écologie politique est faite de « tensions entre modération et radicalité ».

La mort de Vital Michalon en 1977

Tous les dirigeants écologistes ne dressent d’ailleurs pas un constat aussi sombre de la situation. Beaucoup rappellent aussi que l’histoire de l’écologie politique commence par l’écologie des luttes avant d’être une écologie des urnes. Que la tension entre les deux a toujours existé : dès les années 1970 et jusqu’à la création du parti Vert en 1984. L’écologie de terrain peinait alors à engranger des succès, voire connaissait une fin tragique avec la mort de Vital Michalon en 1977 lors d’une manifestation contre la construction d’un surgénérateur à Creys-Malville (Isère). 

« Il n’y a pas d’opposition. Eux nous soutiennent, nous nous les soutenons. C’est complémentaire »

« Je ne crois pas qu’il y ait une rupture, défend l’eurodéputé et ancien secrétaire national d’EELV David Cormand. L’action écolo a toujours eu trois leviers : l’activisme de résistance avec les ZAD, les mobilisations anti-nucléaires et les fauchages d’OGM que revendiquent EELV. Le levier des alternatives concrètes, comme les AMAP ou l’économie collaborative, et enfin le levier institutionnel. Ces trois leviers qui se sont toujours regardés plus ou moins en chien de faïence mais on a su se retrouver pour remporter des victoires comme à Notre-Dame-des-Landes ». Directement visé par certains militants, Yannick Jadot ne dit pas autre chose : « Quand j’étais à Greenpeace, je n’étais pas chez les Verts ; quand José Bové est allé en prison pour les OGM, il était à la confédération paysanne, pas chez les Verts. Pourtant, nous sommes devenus des élus politiques au nom des écologistes. La force de l’écologie est toujours quand elle avance sur deux jambes : celle associative et celle politique. » 

La semaine dernière, des membres de Dernière Rénovation ont manifesté devant l’Assemblée nationale pour exiger le maintien d’un amendement qui prévoyait d’allouer 12 milliards d’euros à la rénovation thermique des logements. Il était porté par la députée écologiste Eva Sas. « Il n’y a pas d’opposition. Eux nous soutiennent, nous nous les soutenons. C’est complémentaire », assure l’élue de Paris. 

Des actes « d’écovandalisme » ?

Les élus écolos pourraient toutefois craindre d’apparaître comme coupés de cette jeunesse médiatiquement très audible. Est-ce justement pour cela que l’on entend peu, chez les dirigeants d’EELV, de voix critiques sur des méthodes jugées et des actions parfois polémiques ? Sur Twitter et ailleurs, le petit monde écolo ne se prive pourtant pas de ce débat, alors que la ministre de la Culture, Rima Abdul Malak, parle, elle, « d’écovandalisme ». « Et maintenant Goya … Quand ces activistes comprendront-ils enfin que leur action pollue la prise de conscience et donc la retarde ? », se demande sur le réseau à l’oiseau bleu Thierry Salomon, énergéticien et co-auteur du scénario négaWatt. Ex-conseiller de Yannick Jadot, le chercheur et rapporteur du Giec François Gemenne multiplie les interventions médiatiques pour expliquer ses doutes sur ce genre de pratiques qu’il juge « incompréhensibles » et qui, selon lui, « desservent la cause » en dressant un camp contre l’autre. David Cormand n’est pas de cet avis. « Se coller les mains sur du ciment, envoyer un peu de purée sur des tableaux protégés…, la lutte radicale écolo est très soft et les revendications sont extrêmement sages. On est quand même loin de la lutte anti-capitaliste ! »

Un cadre du parti émet tout de même quelques critiques contre ceux qui voudraient tirer contre leur camp : « Nous viser nous, nous insulter, c’est se tromper de cible. Si on oppose activistes et politiques, en expliquant que ceux qui se présentent à des élections sont tous des pourris, là il y a un problème. » 

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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