Sans attendre les autorisations, Google a coupé à blanc 530 hectares de forêts sur deux sites finlandais

En Finlande, l’abattage sans autorisation de 250 000 arbres pour construire un data center de Google embarrasse le gouvernement

Sans attendre l’étude d’impact environnemental ni le plan d’aménagement du territoire, le géant américain a coupé à blanc 530 hectares de forêts sur deux sites, poussant les autorités, favorables à ces équipements, à durcir la législation.

Par Anne-Françoise Hivert (Malmö [Suède], correspondante régionale)

Publié le 03 novembre 2026 à 05h45, modifié hier à 13h06 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/11/03/en-finlande-l-abattage-sans-autorisation-de-250-000-arbres-pour-construire-un-data-center-de-google-embarrasse-le-gouvernement_6805532_3244.html

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La zone de construction d’un centre de données de Google à Muhos, dans le nord de la Finlande, le 11 septembre 2026.
La zone de construction d’un centre de données de Google à Muhos, dans le nord de la Finlande, le 11 septembre 2026.  VILLE DE HONKONEN VIA REUTERS

Le contraste est saisissant. Il y a un peu plus d’un mois et demi, l’heure était à la célébration. Le 9 septembre, Google avait annoncé le plus gros investissement de l’histoire de la Finlande : 13 milliards d’euros, destinés à l’agrandissement et à la construction de centres de données dans quatre communes, ainsi qu’à la rénovation de la centrale nucléaire de Loviisa, repoussant sa fermeture de vingt ans. Sous une pluie de confettis, le premier ministre conservateur, Petteri Orpo, s’était félicité des « nombreux emplois » et des « importantes recettes fiscales » qui allaient en découler.

Depuis, les mêmes images sont diffusées en boucle dans les médias finlandais. On y voit des centaines d’hectares de terrains mis à nu, le sol décapé. La forêt a été coupée à blanc. Ne reste que la tourbe noire, recouverte d’une eau boueuse et balafrée par de longs fossés. Sur 530 hectares, ce paysage lunaire est devenu l’illustration des dérives d’une industrie en pleine expansion, alors même que plus de 140 projets de centres de données ont été annoncés dans le pays de 6 millions d’habitants.

Le 29 octobre, la police a annoncé avoir ouvert une enquête visant la compagnie Tuike Finland Oy, filiale finlandaise du géant américain, soupçonnée de « dégradation environnementale ». L’entreprise est accusée d’avoir abattu 250 000 arbres sur deux sites sans avoir attendu les résultats de l’étude d’impact environnemental, pourtant obligatoire. « Des ambiguïtés et des lacunes dans le drainage et la gestion de l’eau » ont également été constatées, précise la police. La société aurait fait creuser près de neuf kilomètres de fossés avant d’avoir obtenu l’autorisation préalable.

Au-delà de la violation de la législation environnementale, le manque de réaction des autorités provoque un débat en Finlande. Car si l’abattage a commencé en mars à Muhos, au nord-ouest du pays, et Kajaani, au centre de la Finlande, il a fallu attendre le 18 septembre pour que l’Agence des autorisations et de la surveillance (LVV), chargée de superviser l’octroi des licences, contacte Google. La veille, la présidente de la Fédération pour la protection de la nature finlandaise, Hanna Halmeenpää, avait donné l’alerte.

« Arrogance »

Selon cette maîtresse de conférences en biologie et géographie, des habitants de la commune de Muhos s’étaient déjà inquiétés devant les trombes d’eau brunâtre qui commençaient à s’écouler dans la rivière, à 400 mètres du chantier, à la fin de l’été. Mais « ils sont partis du principe que Google avait les autorisations nécessaires », dit-elle. De son côté, cette ancienne députée écologiste commence à se renseigner. A sa grande surprise, elle découvre alors que Google n’a attendu ni l’étude d’impact environnemental, ni le plan d’aménagement du territoire pour lancer les travaux.

Forcée de s’expliquer, l’entreprise a reconnu depuis avoir déboisé environ 330 hectares de forêt à Muhos et un peu plus de 200 à Kajaani. Elle affirme avoir agi « de bonne foi » et assure qu’elle pensait avoir obtenu les autorisations nécessaires. Ses arguments n’ont pas convaincu les autorités finlandaises, qui ont exigé l’arrêt des deux chantiers avant le 23 octobre. Des travaux qui ne pourront reprendre qu’au terme de l’enquête de police, prévue pour durer des mois.

S’il constate que l’agence de surveillance « n’a pas les moyens d’envoyer des gens superviser tous les projets en cours dans le pays », Kai Kokko, professeur de droit environnemental à l’université d’Helsinki, est critique à l’égard de la compagnie : « Dire qu’on ne connaît pas la législation n’est pas une bonne excuse », observe-t-il. Hanna Halmeenpää est convaincue que ni Google ni sa filiale finlandaise ne pouvaient ignorer la loi. « C’est une forme d’arrogance pure et simple que de ne pas respecter les règles », dénonce-t-elle.

Lire aussi l’enquête | Data centers : sur les chantiers de construction européens, des travailleurs exploités dans un climat de « terreur »

D’autant que les médias finlandais ont révélé mi-octobre que la société Tuike Finland Oy avait déjà enfreint la loi en 2018 et 2019 lors de la construction d’un centre de données à Hamina, au sud-est du pays. L’entreprise avait alors abattu sans autorisation des couloirs forestiers et des arbres refuges qui servaient de voies de déplacement et de zones d’alimentation aux écureuils volants (polatouches), une espèce protégée en Finlande. Quand les autorités locales et régionales s’en étaient aperçues, la compagnie avait négocié que l’avertissement reçue soit gardé secret.

Source inespérée de revenus

Depuis, la loi a été durcie. Mais pas suffisamment, selon la ministre de l’environnement et du climat, Sari Multala, qui a fait savoir le 9 octobre que son gouvernement, composé de la droite conservatrice et de l’extrême droite, souhaitait « renforcer les sanctions en cas de non-respect des autorisations par les entreprises qui construisent des centres de données ». « Agir sans autorisation sera passible de sanctions », a renchéri la ministre de la justice, Leena Meri, qui a évoqué des amendes et des peines de prison.

Pour Hanna Halmeenpää, la Finlande, dont le climat et le territoire attisent l’appétit des promoteurs de data centers, a été prise de court : « En quelques mois, on s’est retrouvé bombardé de projets de centres de données. » Alors que le pays traverse une sévère crise d’austérité, les petites municipalités excentrées y ont vu une source inespérée de revenus. Google, selon la présidente de la Fédération pour la protection de la nature finlandaise, en a profité. « En l’absence d’une étude d’impact environnemental, il est impossible de dire ce que nous avons perdu », remarque-t-elle.

A six mois des élections législatives prévues en avril 2027, le gouvernement semble déterminé à reprendre le contrôle : mi-octobre, il a annoncé un projet de loi visant à établir un ordre de priorité pour l’accès à l’électricité, plaçant en dernier les centres de données, alors que l’opérateur du réseau finlandais Fingrid prévoit une hausse de 40 % de la consommation dans les cinq prochaines années. Par ailleurs, trois jours après sa mise en ligne le 15 septembre, une initiative citoyenne réclamant un contrôle législatif plus strict à l’égard de ces infrastructures énergivores a rassemblé plus de 50 000 signatures, lui permettant d’être présentée au Parlement.

Lire la tribune | « En France, le développement anarchique des data centers relève davantage du Far West que de l’eldorado numérique »

Anne-Françoise Hivert (Malmö [Suède], correspondante régionale)

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« En France, le développement anarchique des data centers relève davantage du Far West que de l’eldorado numérique »

Tribune

Stéphane TrousselPrésident (PS) du département de Seine-Saint-Denis

Après le retrait du permis de construire d’un projet de centre de données au Bourget, Stéphane Troussel, président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, appelle, dans une tribune au « Monde », à un temps de pause et de concertation, dans l’intérêt des habitants.

Publié le 14 août 2026 à 05h45  https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/08/14/en-france-le-developpement-anarchique-des-data-centers-releve-davantage-du-far-west-que-de-l-eldorado-numerique_6746141_3232.html

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Emblématiques de la révolution numérique à l’œuvre, les data centers pullulent dans l’Hexagone. La « data center nation » serait ainsi née, et l’Ile-de-France, sa figure de proue, concentrerait plus d’un tiers du parc national. Pourtant, le 28 juillet, le tribunal administratif de Montreuil (Seine-Saint-Denis) a validé la décision de la municipalité du Bourget de retirer le permis de construire à un projet de centre de données. Cette décision locale montre à quel point le sujet nécessite une pause à des fins de régulation et de préservation.

Dans le département, 27 data centers quadrillent le territoire, et la tendance ne semble pas près de s’inverser, au contraire. La proposition de loi censée encadrer leur implantation a été adoptée au Sénat le 25 mars, mais vidée d’une bonne partie de son ambition : taxation de l’eau de refroidissement abandonnée, deux articles sur trois supprimés, et un texte qui ouvre lui-même la voie au statut de « projet d’intérêt national majeur » pour les data centers. Transmis à l’Assemblée nationale, il attend toujours, près de cinq mois plus tard, d’être inscrit à l’ordre du jour.

Alors que les bouleversements climatiques causés par l’activité humaine nous invitent à faire preuve de plus de résilience et de sobriété, l’Agence de la transition écologique [ex-Ademe] note, dans une étude parue en janvier, l’incompatibilité entre la hausse de la consommation énergétique liée à la multiplication des data centers et les engagements pris dans le cadre des accords de Paris, signés au Bourget (en 2015). Ironie de l’histoire, c’est dans cette même ville qu’un immense data center de 35 000 mètres carrés est en projet. Cependant, là comme ailleurs, le développement de ces mastodontes, à l’abri des regards et sans concertation, suscite des levées de boucliers et des interrogations parfois légitimes.

Même si certains veulent voir dans cette prolifération une nouvelle ruée vers l’or, le développement anarchique des data centers relève davantage du Far West que de l’eldorado numérique. Ainsi, le sommet sur l’intelligence artificielle, qui s’est tenu en février 2025, à Paris, a jeté les bases d’un assouplissement des cadres réglementaires en vue de faciliter l’implantation toujours plus rapide et toujours plus nombreuse des data centers en France. De plus, la loi de simplification de la vie économique, promulguée le 26 mai, généralise ce même statut à l’ensemble des grands projets numériques.

Moult nuisances

« Plug, baby, plug ! » [« branche-toi, bébé, branche-toi ! », expression extraite du discours prononcé par Emmanuel Macron lors du sommet de février 2025, en réponse à Donald Trump], vraiment ? La logique d’allocation de la puissance énergétique par le réseau de transport d’électricité repose sur un principe rudimentaire de « premier arrivé, premier servi », entraînant mécaniquement une concurrence d’usage avec des services essentiels et vitaux pour les collectivités et les habitants vivant à proximité.

Dans un guide publié en novembre 2025 et destiné à faciliter l’implantation des data centers sur le territoire, la direction générale des entreprises, rattachée au ministère de l’économie et des finances, alerte sur les risques de saturation du réseau de transport électrique en Ile-de-France. A cela s’ajoutent moult nuisances, dont la réalité est documentée : pollution sonore, usage intensif de l’eau, artificialisation des sols, risques d’incendie ou encore surchauffe des villes, alors que de nombreuses collectivités luttent contre les îlots de chaleur urbains. Autant d’effets délétères qui semblent contraires aux enjeux de transition écologique et au maintien d’un cadre de vie de qualité.

IA : la France tente de rester dans la course mondiale aux data centers

Néanmoins, soyons clairs, il ne s’agit pas de s’opposer aux data centers – chacun ayant bien conscience de la diversification et de la croissance continue des usages numériques –, mais de remettre l’intérêt général et la puissance publique au cœur du débat et de la décision, en partant des données scientifiques. D’abord, parce que ces data centers renforcent le sentiment de dépossession démocratique et nourrissent l’idée d’une soumission du politique aux seuls intérêts marchands. Ensuite, parce que les autorités publiques doivent s’évertuer à rechercher le consensus en s’appuyant sur des experts, des collectivités et des citoyens concernés par les enjeux d’aménagement de leur territoire. Enfin, parce qu’il existe des modèles moins voraces et à échelle humaine.

Le progrès technologique et la recherche égoïste de profit ne peuvent seuls guider nos choix sous peine de produire de l’impuissance publique dans des domaines aussi cruciaux que ceux liés aux enjeux environnementaux. En définitive, nous devons préserver les intérêts des habitants. Parce qu’il y va de notre souveraineté, contrôler l’implantation de nouveaux data centers sur le territoire est un prélude nécessaire à l’élaboration d’une stratégie nationale et régionale. C’est pourquoi un temps de pause et de concertation est propice à la régulation de ce secteur, qui se développe tous azimuts. Il doit servir à dessiner collectivement, entre les acteurs privés, les acteurs publics et les citoyens, un horizon qui réponde aux besoins de l’avenir.

Stéphane Troussel est président (Parti socialiste) du conseil départemental de Seine-Saint-Denis.

Stéphane Troussel (Président (PS) du département de Seine-Saint-Denis)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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