Electrifier les usages tout en freinant sur les énergies renouvelables, la politique paradoxale de la France
Alors que le pays connaît un déséquilibre entre sa production et sa consommation d’électricité bas-carbone, les acteurs du solaire et de l’éolien s’inquiètent pour leur avenir avant même la présidentielle de 2027, à haut risque pour le secteur.
Par Perrine Mouterde
Publié hier à 06h00, modifié hier à 12h54 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/11/04/electrifier-les-usages-tout-en-freinant-sur-les-energies-renouvelables-la-politique-paradoxale-de-la-france_6806071_3244.html
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Côté pile, le gouvernement mène la charge pour électrifier du pays. Primes à l’achat d’utilitaires électriques, aides à l’installation de pompes à chaleur, mises en service de trains avec batteries… Il a présenté, à la mi-octobre, le deuxième volet de son grand plan d’électrification pour « protéger durablement » les Français des crises énergétiques.
Côté face, la filière des énergies renouvelables, pourtant indispensable à la production d’électricité bas-carbone, dénonce un coup de frein et une « casse sociale » à l’œuvre. Elle s’inquiète pour son avenir avant même l’élection présidentielle du printemps 2027, alors que des partis de droite et d’extrême droite affichent leur hostilité aux éoliennes et aux panneaux solaires. Si le nucléaire couvre environ 70 % des besoins en électricité du pays, les futurs réacteurs annoncés par le gouvernement ne devraient pas entrer en service avant les années 2040.
Comment la France peut-elle à la fois vouloir sortir du pétrole et du gaz (60 % de la consommation d’énergie), et freiner le développement des renouvelables, à rebours de ce qui se passe dans le reste du monde ? Ce paradoxe apparent est le résultat des transformations très rapides du secteur mais surtout d’un manque de vision et d’atermoiements politiques. « Il y a trois ans, on nous disait qu’il fallait y aller à fond sur les renouvelables. Et, aujourd’hui, on nous dit qu’on est en situation de surcapacité et qu’il faut tout arrêter. Les filières renouvelables risquent vraiment de souffrir de manière injuste », résume Nicolas Goldberg, référent énergie pour le cabinet de conseil Colombus Consulting.
Rembobiner le fil ramène à la précédente crise énergétique, provoquée par la guerre en Ukraine mais aussi par les problèmes de corrosion rencontrés en 2022 par le parc nucléaire d’EDF, qui avaient mis un nombre record de réacteurs à l’arrêt. Appelés à la rescousse par le gouvernement, les acteurs des renouvelables se mettent en ordre de bataille et multiplient les recrutements. Le pays accuse alors un retard important par rapport à ses voisins européens. Pour le solaire, le bond est spectaculaire. En 2025, plus de 6 gigawatts de nouvelles capacités ont été installés, soit presque trois fois plus qu’en 2022. En parallèle, le nombre d’emplois a doublé entre 2022 et 2024 – d’environ 19 000 à plus de 37 000 –, selon le Baromètre 2025 de l’électricité renouvelable.
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Mais cette dynamique est désormais mise à mal. La programmation pluriannuelle de l’énergie, publiée en février à l’issue d’un interminable feuilleton de plusieurs années, a revu à la baisse les objectifs des filières – elle prévoit, par exemple, un rythme de développement divisé par deux pour le photovoltaïque. La France ambitionne officiellement de faire passer la part de l’électricité, issue à environ 95 % du nucléaire et des renouvelables, de 27 % de la consommation finale d’énergie à 38 % en 2035. Une « clause de revoyure » de cette feuille de route, qui inquiète particulièrement les entreprises, est prévue pour 2027.
Suppressions de postes
Appels d’offres au compte-gouttes, diminution, voire disparition, de certains mécanismes de soutien, délivrances d’autorisations ralenties… Une série d’autres décisions récentes fragilisent particulièrement le photovoltaïque. Le projet de loi de finances 2027 prévoit de revenir de manière rétroactive sur d’anciens contrats solaires, un très mauvais signal envoyé aux investisseurs. La filière de l’éolien terrestre, qui n’a jamais réellement décollé du fait d’oppositions politiques, a connu en 2025 son pire résultat en une décennie en matière de capacités installées.
Concernant l’éolien en mer, la consultation pour le gigantesque appel d’offres évoquée dès 2024 par le gouvernement n’a été publiée qu’en juin. « Elle sort à un moment où le prix du capital est très élevé et où le risque est important, puisque les responsables politiques pourraient revenir sur les décisions du gouvernement après la présidentielle », regrette Nicolas Goldberg. La filière de la chaleur renouvelable est également malmenée avec une baisse prévue du fonds chaleurde l’Agence de la transition écologique (Ademe). Mardi 3 novembre, le ministère de la transition écologique a annoncé la suspension des nouvelles demandes de financement auprès du fonds.
Cette situation, que certains décrivent comme un quasi-moratoire, a des conséquences concrètes. « Carnets de commandes en baisse, investissements reportés, recrutements gelés et restructurations en chaîne : l’incertitude qui pèse depuis des mois sur notre trajectoire se traduit aujourd’hui par un coût humain et social direct », écrivait, début octobre, Anne-Catherine de Tourtier, présidente de l’organisation patronale France renouvelables. Quelques jours plus tôt, une vingtaine d’organisations envoyait une lettre ouverte au premier ministre, Sébastien Lecornu. Après une première manifestation en février, d’autres mobilisations de salariés du secteur ont eu lieu fin septembre, dans la capitale et à Montpellier. Leurs représentants chiffrent à « plus d’une dizaine de milliers d’emplois directs et indirects » les suppressions de postes depuis 2025.
Ce revirement rapide s’explique principalement par une politique énergétique qui n’a pas su marcher sur ses deux jambes. « A Belfort en 2022, Emmanuel Macron a posé les bases d’un projet politique d’abondance d’électricité décarbonée qui permettait, côté production, de maintenir le parc nucléaire et de répondre aux aspirations légitimes de la filière renouvelable à se développer », rappelle Yves Marignac, porte-parole de l’association NégaWatt. Depuis, si la production d’électricité bas-carbone a bien augmenté, la consommation a stagné. Modifier des processus industriels lourds et faire en sorte que les ménages abandonnent leur chaudière au gaz pour une pompe à chaleur ou achètent un véhicule électrique nécessite des investissements importants et un accompagnement. Or, ces sujets n’ont pas été la priorité du gouvernement ces dernières années.
« Besoin de visibilité »
Ce déséquilibre entre l’offre et la demande d’électricité a fait apparaître de nouvelles problématiques, telles quel’explosion des volumes d’heures à « prix négatifs » – lorsque la production dépasse la consommation, les producteurs peuvent être amenés à devoir payer pour injecter leur électricité sur le réseau – ou la modulation accrue du parc nucléaire. « L’arrivée de nouvelles capacités photovoltaïques bouscule le fonctionnement du marché électrique, constate Andreas Rüdinger, coordinateur transition énergétique à l’Institut du développement durable et des relations internationales. Mais ce n’est pas le solaire qui est allé trop vite, c’est le reste qui avance trop lentement. »
Cette configuration a également ravivé la concurrence entre renouvelables et nucléaire, dans un écosystème redevenu extrêmement favorable au second. L’argumentaire selon lequel la France produirait « trop d’électricité » et n’aurait donc pas besoin d’installer davantage de centrales solaires ou d’éoliennes devenues « inutiles » a rencontré un large écho dans les rangs de la droite et de l’extrême droite mais aussi jusqu’au sein du bloc central. Et comme les renouvelables étaient la source de production la plus rapide à mettre en place il y a quelques années, ils apparaissent aujourd’hui comme la seule sur laquelle agir pour freiner la hausse de la production.
Lire le décryptage | RTE évoque un ralentissement du développement des renouvelables pour juguler la surproduction d’électricité
Ce grand rétropédalage pourrait-il grever la capacité de la France à remplir non seulement ses objectifs climatiques, mais aussi ses ambitions quant à la souveraineté et l’indépendance énergétique ? Les entreprises seront-elles de nouveau capables de répondre à la demande si celle-ci augmente ? « Le secteur peut entendre plein de choses, il peut évoluer, mais il a besoin de cohérence et de visibilité », note Bruno Bensasson, directeur général du producteur d’électricité renouvelable Akuo.
Attendue d’ici à la fin de l’année, la mise à jour des travaux du gestionnaire du réseau de transport d’électricité RTE sur les « futurs énergétiques » du pays devrait confirmer qu’il n’est pas possible de tenir les engagements climatiques et de réindustrialiser le pays sans développer davantage les renouvelables. « La surcapacité électrique dont on parle est très fragile et la crise des fossiles ressemble à un jour sans fin : on a eu les “gilets jaunes”, la guerre en Ukraine, le blocage du détroit Ormuz, insiste Nicolas Goldberg. A-t-on vraiment le temps de se dire qu’on a un peu trop d’électricité bas-carbone ? »