Les liens souterrains qui unissent une mémoire rebelle et le mouvement social actuel.

Enzo Traverso : « La révolte de la jeunesse possède une dimension politique évidente »

Dans « Survivances de la révolte », l’historien met en lumière la « vie posthume » des expériences émancipatrices, à contre-courant des romans nationaux. Dans un entretien, il décrypte les liens souterrains qui unissent cette mémoire rebelle et le mouvement social actuel.

Mathieu Dejean

5 novembre 2026 à 07h31 https://www.mediapart.fr/journal/france/051126/enzo-traverso-la-revolte-de-la-jeunesse-possede-une-dimension-politique-evidente?utm_source=quotidienne-20261105-203150&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20261105-203150&M_BT=115359655566

Contre la dépolitisation et l’anesthésie du passé, l’historien Enzo Traverso, professeur à l’université Cornell (Ithaca, New York), revivifie les mémoires rebelles. Après Mélancolie de gauche (2016) et Révolutions(2022), son nouveau livre, Survivances de la révolte. Essai sur la dialectique de la mémoire (2026) – toujours aux éditions La Découverte – clôt cette trilogie en mettant en garde les citoyen·nes contre les politiques mémorielles régies par les institutions et en les invitant à s’approprier la tradition des opprimé·es.

« Cette mémoire des révoltes est souterraine, discrète, mais elle surgit de façon impromptue », écrit-il. Le 17 octobre 2026 en est une démonstration : plusieurs couches de mémoires rebelles s’y sont entrechoquées, du 17 octobre 1961 à la Commune de Paris en 1871. Il revient, dans un entretien à Mediapart, sur ce que le mouvement social actuel charrie de remémorations et sur ses potentialités, malgré l’incertitude, pour enfin « quitter l’époque contemporaine ».

« Mediapart » : Un haut gradé de la police a déclaré, au sujet du 17 octobre : « C’était la Commune de Paris le jour du Black Friday. » N’est-ce pas la mémoire anticommunarde qui se manifeste en force depuis cette date ?

Enzo Traverso : Il y a quelque chose de stupéfiant dans la postérité de la Commune de Paris, qui détient à la fois le statut de paradigme pour les mémoires rebelles – elle resurgit constamment, non seulement en France, mais à une échelle globale – et pour la pensée réactionnaire. Elle a fourni un répertoire de figures, de références, de symboles, d’images dans la culture réactionnaire, qui est constamment réactivé depuis un siècle et demi.

Dans l’imaginaire des gouvernants, il faut voir le révolté comme un corps étranger à la nation.

C’est en effet le cas depuis le 17 octobre, non seulement en France mais aussi en Italie, où les mêmes motifs sont invoqués – la civilisation menacée par la barbarie, les sauvages qui s’emparent des centres-villes –, avec une dimension xénophobe et raciste particulièrement prégnante. La jeunesse des banlieues postcoloniales fait office de nouveau bouc émissaire. Un imaginaire réactionnaire global est en train de prendre forme.

Quels sont les emprunts faits précisément à la mémoire anticommunarde ?

Si on pense à la littérature anticommunarde, Théophile Gautier désignait les acteurs et actrices de la Commune de Paris comme des « fauves », des « bêtes puantes » et « venimeuses » échappées d’un zoo, qui sévissent dans la ville parce que le gardien a oublié de fermer la cage. Ce sont les mêmes clichés qui se propagent aujourd’hui.

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Enzo Traverso.  © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

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Une grande figure de la pensée réactionnaire de l’époque, Alphonse Daudet, disait au lendemain de la Commune : « Paris était aux mains des nègres ! » C’est une racialisation et une animalisation de la révolte et des révoltés qui, dans une continuité stupéfiante, perdurent jusqu’à nos jours.

Dans les deux cas, on peut souligner le refus des gouvernants – en l’occurrence Emmanuel Macron, Sébastien Lecornu et Laurent Nuñez – de s’interroger sur les causes sociales et politiques de la révolte. Comme lors de la Commune de Paris, la révolte est pour eux un phénomène beaucoup plus biologique que social. Ce qui explique la révolte, c’est la nature raciale ou religieuse des révoltés, alors que beaucoup de jeunes Blancs étaient très actifs le 17 octobre. Dans leur imaginaire, il faut voir le révolté comme un corps étranger à la nation.

Plus largement, il semble que le peuple soit resté, dans l’esprit des élites gouvernantes, une « vile multitude », comme disait Adolphe Thiers.

C’est une remarque intéressante, car ce qui est également frappant, c’est le relatif silence de l’extrême droite, que l’on qualifie pourtant souvent de « populiste ». Celle-ci a souvent revendiqué la colère légitime des classes populaires contre l’establishment, du peuple vertueux contre les élites corrompues. Mais contrairement à 2017 et à 2022, Emmanuel Macron est dans un tel état de déconfiture que le Rassemblement national (RN) a désormais conquis la confiance des élites dominantes, dont il est devenu un interlocuteur légitime.

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Le RN ne peut plus « soutenir » le mouvement comme il l’a fait avec les Gilets jaunes, qu’il avait tenté de récupérer. Il est conscient du fait que cette révolte va bien au-delà des banlieues, car elle traverse la société dans son ensemble, mais il doit se cantonner à une posture d’ordre et de répression.

Une autre analogie, à propos de la « vile multitude », concerne la fétichisation de la propriété par le pouvoir et les médias conservateurs. Des adolescents sont mutilés et éborgnés par une police de plus en plus violente, chauffée par le ministre de l’intérieur, mais le discours se focalise sur l’atteinte à la propriété. Et pourtant, la violence matérialisée par une multinationale est incomparablement plus grande que celle d’un jeune qui lance un pavé contre ses vitrines.

Loin du halo démoniaque que les médias dessinent autour de ce mouvement social, on observe des pratiques ludiques qui tournent en dérision le pouvoir et la police – les déguisements et de multiples scènes filmées en témoignent. Est-ce un trait commun des révoltes, que les vainqueurs de l’histoire tentent d’effacer ?

Comme j’ai un certain âge et que j’ai participé moi-même à des mouvements rebelles quand j’étais jeune, j’ai pu constater que les modalités d’action chez les jeunes générations sont beaucoup plus créatives et joyeuses qu’elles ne l’étaient quand j’avais 20 ans.

À Rome, le 17 octobre, il y a eu un ballet d’étudiants des écoles de danse qui montrait la grâce des révoltés, vis-à-vis de la lourdeur menaçante de la police qui leur faisait face, en tenue de combat. À Paris, il y a eu des choses similaires. C’est d’autant plus remarquable que cette créativité se heurte à des dispositifs et des pratiques répressives bien plus sophistiquées et dangereuses qu’il y a cinquante ans.

Il faut sortir de cette cage de fer, de cette ère contemporaine dans laquelle nous sommes emprisonnés.

Une explication qu’on peut donner tient à la culture des nouvelles générations, qui est profondément marquée par la socialisation à travers les concerts, la musique et par un rapport à l’image qui n’est pas le même que celui de Mai-68 – même si Mai-68 avait déjà été perçu comme un mouvement très créatif de ce point de vue. Pour parler avec [le philosophe] Régis Debray, on est passés de la graphosphère à la vidéosphère. Nous vivons dans une société dominée par l’image, qui prend une place nouvelle par rapport au XXe siècle.

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Lors de la manifestation du 17 octobre 2026 à Paris.  © Photo Marie Magnin / Divergence pour Mediapart

Un autre élément peut expliquer cette créativité. Dans le passé, la révolte avait une connotation idéologique parce qu’il y avait un horizon d’attente qui s’appelait socialisme ou communisme, et qui était l’arrière-plan mental de tous les mouvements. Aujourd’hui, cet horizon n’existe pas. Il n’y a donc pas de symboles idéologiques qui s’imposent. Cela a créé un vide que les jeunes remplissent par leur créativité, par leur intelligence, par leurs désirs.

Leur répertoire d’expression se politise donc dans la participation à ce mouvement, même si certaines formes d’expression ne sont pas en elles-mêmes politiques.

Un graffiti est tout de même devenu l’étendard du mouvement : « Quitter l’époque contemporaine ». Cette idée de rupture du continuum de l’histoire n’est-elle pas commune à toutes les révoltes ?

Je pense qu’en Mai-68, il y avait l’idée d’une accélération de l’histoire, mais on croyait encore que l’histoire avait un telos [une « cause finale » – ndlr], qu’on allait vers le socialisme. L’univers mental de la jeunesse révoltée était rempli d’utopies qui avaient un profil, qui pouvaient être nommées, définies. La gauche radicale de l’époque orientait le mouvement. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas.

Ce slogan, « Quitter l’époque contemporaine », révèle une nouvelle conscience historique. La fin de la guerre froide, la fin du XXe siècle et le triomphe du capitalisme néolibéral ont instauré ce que certains chercheurs appellent un régime d’historicité « présentiste ». C’est-à-dire une temporalité comprimée dans le présent, dans lequel nous vivons à l’intérieur de barrières économiques et sociales immuables. Un des grands acquis du néolibéralisme était d’avoir réussi à imposer ce modèle anthropologique : vivre, penser et agir comme s’il n’y avait pas d’alternative au monde dans lequel on vit.

Ce slogan indique que les jeunes veulent briser cette cage, ils veulent sortir de cette temporalité, ils veulent se projeter dans le futur, penser une autre histoire. En 1968, les jeunes se révoltaient contre un futur qui leur était assigné, mais dans lequel ils avaient une place. Aujourd’hui, les jeunes se révoltent contre une société qui ne leur offre aucun avenir. Tout cela a forgé une conscience historique. Il faut sortir de cette cage de fer, de cette ère contemporaine dans laquelle nous sommes emprisonnés.

Vous décrivez dans votre livre l’Italie rebelle des années 1970, un autre moment d’accélération de l’histoire où la gauche avait gagné l’hégémonie culturelle, à contre-courant d’une représentation négative sous l’angle unique de la violence…

S’agissant des années 1970 en Italie, le discours anticommunard s’est imposé : c’est celui des « années de plomb ». Cette image, d’abord utilisée par Margarethe von Trotta pour un film consacré à l’histoire de la Fraction armée rouge en Allemagne, enveloppe toute une décennie. Pour elle, qui empruntait cette image à [Friedrich] Hölderlin, il s’agissait d’une ère grise et pesante ; en Italie, la métaphore a été prise à la lettre pour désigner le plomb des balles.

Il n’y a pas de commanditaire de la révolte ; elle surgit des entrailles de la société, en dehors de toute stratégie politique et autres calculs électoraux.

Je souligne dans mon livre qu’il manque une mémoire collective aux années 1970 en Italie. C’est un trou noir. Comme l’écrivain italien Erri De Luca, je pense pourtant que les « années de plomb » ont été aussi des « années de cuivre » – un métal conducteur qui était utilisé pour les lignes téléphoniques.

C’étaient, à mon sens, les années de l’action collective et de l’engagement politique pour changer la société. Une décennie dominée par des valeurs d’égalité, de liberté, de justice, de solidarité, de participation, qui sont exactement antinomiques aux valeurs imposées à partir de la décennie suivante – l’individualisme, la compétition, la privatisation des utopies.

C’est une décennie aussi de grandes conquêtes sociales en Italie, des conditions matérielles d’existence des classes laborieuses jusqu’aux droits des femmes et aux droits des minorités. Sauver la mémoire de cette décennie peut être fructueux pour les nouvelles générations.

L’historien Patrick Boucheron a posé un regard sceptique sur les événements en France en affirmant que « ce spectacle désolant » était « un grand clip de campagne pour le RN » et que notre situation n’était pas « pré-révolutionnaire, mais pré-autoritaire ». Aurait-on tort, si l’on suit ce raisonnement, de manifester et de faire grève ?

Un des traits de la dialectique historique consiste précisément dans cette relation symbiotique entre le meilleur et le pire. Nous vivons une situation qui contient les prémices à la fois d’une situation pré-révolutionnaire et d’une situation pré-autoritaire.

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Le discours du pouvoir consistant à désigner des conspirateurs du côté de l’« ultragauche » et de La France insoumise (LFI) relève de la recherche d’un bouc émissaire. Personne à LFI n’organise des émeutes ou l’incendie des mairies. L’idée d’un mouvement « autolimité » est également illusoire. Il n’y a pas de commanditaire de la révolte ; elle surgit des entrailles de la société, en dehors de toute stratégie politique et autres calculs électoraux. Il faut donc essayer de la comprendre pour déterminer des manières d’y intervenir et de lui offrir une expression politique.

Ce qui est frappant dans le mouvement des lycéens, c’est qu’il n’est pas la réponse à une réforme, mais le produit d’une situation qui est devenue intenable et qui provoque une très grande souffrance. Ce qui est aussi frappant, c’est cette synchronie dans plusieurs villes françaises, mais aussi à Milan, en Serbie, au Portugal, en Allemagne… Les jeunes descendent quasi simultanément dans la rue avec des modalités d’action très similaires. C’est une situation née des contradictions de la société elle-même.

Quant au tournant autoritaire, j’ai l’impression que le gouvernement est en train de le mettre en œuvre, sans attendre une victoire de l’extrême droite à l’élection présidentielle, en confirmant l’osmose entre centre, droite et extrême droite qui se dessine depuis quelques années.

Cela peut-il être fécond à six mois de la présidentielle ?

Ça peut être le point de départ d’un tournant politique qui change les rapports de force entre les classes dans la société. D’un côté, ce mouvement témoigne de la vulnérabilité, de la fragilité et de la faiblesse d’un régime qui ne réagit plus qu’en se militarisant, parce qu’il est faible et totalement délégitimé.

Du 7 octobre 2023 au 17 octobre 2026, toute une série de nœuds et de contradictions sont apparus au grand jour.

De l’autre, il y a aussi la possibilité d’un pourrissement de la situation et d’une récupération politique par l’extrême droite, qui réclame le rétablissement de l’ordre. Patrick Boucheron dessine un scénario qui est parfaitement possible. Mais je ne pense pas que pour l’empêcher ou le contrer, il faille se dire qu’on reste à la maison.

Je ne vois pas cette révolte comme expression d’une dépolitisation, d’une ignorance et d’un manque de civisme. Je pense qu’elle possède une dimension politique évidente. Les lycéens et les étudiants savent très bien qu’ils ne peuvent pas gagner seuls. Ils appellent à une transcendance de leur mouvement. Ils créent une dynamique. Maintenant, il faut l’élargir.

Vous expliquez dans votre livre que l’extrême droite n’a aucunement abandonné l’idéologie, l’imaginaire et les pratiques de l’antisémitisme historique, bien qu’elle se proclame désormais le « bouclier des juifs », surtout depuis le 7-Octobre. Les révélations de « Mediapart » sur Jordan Bardella ont enfoncé un coin, mais l’illusion se maintient. Comment interprétez-vous cette séquence ?

Je l’interprète comme le dévoilement d’une contradiction. Les extrêmes droites contemporaines ont une matrice antisémite et toutes les enquêtes sérieuses montrent que l’antisémitisme est beaucoup plus répandu à droite et à l’extrême droite qu’à gauche. C’est leur héritage, c’est leur culture.

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Vos enquêtes confirment donc ce que l’on savait, mais il faut reconnaître que ces révélations mettent énormément en difficulté ces partis d’extrême droite, parce qu’ils voudraient cacher cela. Ils sont antisémites, mais ils se présentent comme un bouclier pour les juifs. Ils sont antisémites, mais ils soutiennent Israël. Ils sont antisémites, mais, dans leur positionnement, leur programme, leur politique, ils ont remplacé l’antisémitisme par l’islamophobie.

Du 7 octobre 2023 au 17 octobre 2026, toute une série de nœuds et de contradictions sont apparus au grand jour. La mémoire de la Shoah a été corrompue, dévoyée et transformée en dispositif de légitimation d’un génocide à Gaza et on a dénoncé comme antisémites celles et ceux (dont beaucoup de juifs) qui s’y opposent.

La police brutalise les manifestants, mais la violence est identifiée à ces derniers. Le gouvernement n’a aucune légitimité démocratique, mais la démocratie, nous dit Macron, c’est la police contre les manifestations. C’est le monde renversé.

Mathieu Dejean

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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