Comment la pauvreté progresse dans la population française
Le taux de pauvreté n’a jamais été aussi haut depuis au moins trente ans. Cette situation, qui touche particulièrement certaines catégories de la population, s’accompagne souvent de privations matérielles et sociales.
Par Lara Pino Lerro et Erell Renaudeau
Publié aujourd’hui à 08h30, modifié à 13h40 https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2026/11/05/comment-la-pauvrete-progresse-dans-la-population-francaise_6806829_4355770.html
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Le mouvement social d’abord initié par les lycéens pourrait prendre une ampleur nouvelle jeudi 5 novembre, avec un appel à la grève lancé cette fois par la CGT, CFDT et Force ouvrière, et alors que près de 250 rassemblements sont prévus dans toute la France.
Si la composition du mouvement est composite, les revendications exprimées sont relativement similaires, nourries par un sentiment commun de déclassement et d’appauvrissement. Une paupérisation loin de n’être qu’un simple ressenti, comme le montrent les statistiques. De fait, la pauvreté s’est creusée depuis quelques années et en sortir devient de plus en plus complexe.
Sérieuse aggravation
La France comptait 9,8 millions de personnes sous le seuil de pauvreté en 2024 (date des derniers chiffres disponibles). C’est donc 15,4 % de la population française qui vit chaque mois avec moins de 60 % du revenu médian (le montant de revenu qui sépare une population en deux parties égales), soit moins de 1 337 euros pour une personne seule et moins de 2 807 euros pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans.
Depuis 1996, date à laquelle l’Insee commence à mesurer la pauvreté selon des critères comparables, jamais une telle proportion de la population n’avait été concernée. Le pic actuel est supérieur à celui qu’a connu la France en 2011 après la crise financière ou en 2018 à la suite de la baisse des allocations logement et de l’augmentation des prix des carburants – une période pendant laquelle avait émergé le mouvement des « gilets jaunes ».
Evolution du taux de pauvreté en France
La pauvreté à son plus haut niveau historique depuis 30 ans

| Année | Taux de pauvreté |
|---|---|
| 01/01/1996 | 14,3 |
| 01/01/1997 | 14 |
| 01/01/1998 | 13,7 |
| 01/01/1999 | 13,4 |
| 01/01/2000 | 13,4 |
| 01/01/2001 | 13,2 |
| 01/01/2002 | 12,8 |
| 01/01/2003 | 12,8 |
| 01/01/2004 | 12,4 |
| 01/01/2005 | 13 |
| 01/01/2006 | 13 |
| 01/01/2007 | 13,3 |
| 01/01/2008 | 12,9 |
| 01/01/2009 | 13,4 |
| 01/01/2010 | 14 |
| 01/01/2011 | 14,3 |
| 01/01/2012 | 13,9 |
| 01/01/2013 | 13,5 |
| 01/01/2014 | 13,7 |
| 01/01/2015 | 13,9 |
| 01/01/2016 | 13,7 |
| 01/01/2017 | 13,8 |
| 01/01/2018 | 14,5 |
| 01/01/2019 | 14,3 |
| 01/01/2020 | 13,6 |
| 01/01/2021 | 14,5 |
| 01/01/2022 | 14,4 |
| 01/01/2023 | 15,4 |
| 01/01/2024 | 15,4 |
Sources : Insee-DGI, enquêtes Revenus fiscaux et sociaux rétropolées de 1996 à 2004 ; Insee-DGFiP-Cnaf-Cnav-CCMSA, enquêtes Revenus fiscaux et sociaux de 2005 à 2024.
Si ces chiffres montrent une sérieuse aggravation de la pauvreté ces dernières années, ils continuent d’en masquer une partie. Sont notamment exclus de son recensement les personnes des Outre-mer, les personnes résidant en Ehpad mais aussi sans domicile fixe. Cette absence réduit de 2,1 millions le décompte du nombre de personnes pauvres, selon la dernière estimation de l’Insee, qui remonte à 2021.
Toutes les catégories de la population ne sont pas aussi touchées. Les plus exposées sont les familles monoparentales (une sur trois vit sous le seuil de pauvreté), et les personnes seules de moins de 65 ans. De manière générale, les plus jeunes sont plus exposés que les plus âgés.
Les familles monoparentales et les plus jeunes sont les plus exposés à la pauvreté

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Configuration familiale
| Configuration familiale | Taux de pauvreté | Intitulé court |
|---|---|---|
| Familles monoparentales | 34 | Familles monoparentales |
| Personnes seules | 20,2 | Personnes seules |
| Personnes seules ou familles monoparentales dont la personne de référence a plus de 65 ans | 17 | Personnes seules ou familles monoparentales > 65 ans |
| Ensemble | 15,4 | Ensemble |
| Couples avec enfant(s) | 14,3 | Couples avec enfant(s) |
| Couples sans enfant | 6,9 | Couples sans enfant |
| Couples dont les membres ont plus de 65 ans | 6,7 | Couples > 65 ans |
Source : Insee-DGFiP-Cnaf-Cnav-CCMSA, enquête Revenus fiscaux et sociaux 2024.
Un système redistributif moins protecteur
Le système redistributif français joue un rôle particulièrement important dans la réduction de la pauvreté, grâce à la fiscalité et aux prestations de solidarité. Quatre millions de personnes ont ainsi pu rester au-dessus du seuil de pauvreté grâce à ces ajustements, ce qui a notamment profité aux familles monoparentales, aux familles nombreuses ou aux personnes au chômage.
Cependant, s’il joue encore un rôle important aujourd’hui, le système redistributif s’est érodé ces dernières années. En 2013, le système redistribution permettait de faire baisser de 7,7 points la pauvreté ; dix ans plus tard, ce n’est plus que de 6,3 points, comme le relève la direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques (Drees). L’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) attribue ce moindre pouvoir redistributif aux baisses des allocations logement et à la faible revalorisation des prestations familiales.
Le taux de pauvreté est inférieur de 6 points de pourcentage à ce qu’il serait sans redistribution
Evolution du taux de pauvreté en fonction des différentes étapes de la redistribution entre 2013 et 2023.

Source : Calculs et traitement OFCE (traitement Le Monde, 2023), données Insee étude ERFS 2013-2023.
Parmi les facteurs qui jouent sur l’exposition à la pauvreté, l’emploi est un critère déterminant. Les personnes ayant déjà occupé un emploi ont moins de chance d’être exposées à la pauvreté que l’ensemble de la population.
Pour autant, même parmi les personnes en emploi, les disparités sont fortes : ainsi, si un peu moins d’un salarié sur quinze vit sous le seuil de pauvreté, c’est le cas d’un indépendant sur cinq (ces derniers représentant près d’un tiers des travailleurs pauvres).
L’emploi protège encore de la pauvreté, bien que de manière très hétérogène

Statut d’activité
| Statut d’activité | Taux de pauvreté |
|---|---|
| Autres inactifs (dont étudiants) | 37,6 |
| Chômeurs | 36,1 |
| Enfants de moins de 18 ans | 22,4 |
| Indépendants | 18,4 |
| Ensemble | 15,4 |
| Retraités | 10,4 |
| Salariés | 6,9 |
Source : Insee-DGFiP-Cnaf-Cnav-CCMSA, enquête Revenus fiscaux et sociaux 2024.
Plus préoccupant encore, le taux de pauvreté a augmenté de 2,6 points entre 2014 et 2024, malgré une hausse du taux d’emploi des 15-74 ans de 5,3 points, relève l’OFCE. Une situation loin d’être anodine car, comme le pointe l’Observatoire, jusqu’ici, « l’amélioration du marché du travail a le plus souvent coïncidé avec une baisse de la pauvreté » dans le reste de l’Europe. Pour expliquer cette déconnexion, l’OFCE met en avant la multiplication des emplois précaires, notamment dans le secteur des microentreprises, mais aussi l’augmentation du nombre d’apprentis, rémunérés sous le seuil de pauvreté.
Plus difficile d’en sortir
En France, sortir de la pauvreté devient de plus en plus difficile, comme le révèle une étude récente de l’Insee. Sur six personnes en situation de pauvreté en 2021, une seule ne l’est plus de manière durable dès 2022 (sans y replonger en 2023 et 2024). Et 71 % des personnes en situation de pauvreté en 2023 le sont toujours en 2024. Ce niveau de stagnation n’a jamais été aussi haut.
Les situations de pauvreté monétaire tendent de plus en plus à persister dans le temps

Part des personnes restant sous le seuil de pauvreté après un, deux et trois ans
| Première année de situation de pauvreté observée | En 2008 | En 2021 |
|---|---|---|
| Sous le seuil | 100 | 100 |
| Après 1 an | 63,2 | 67,2 |
| Après 2 ans | 60,1 | 64,4 |
| Après 3 ans | 55,1 | 63,2 |
Lecture : 67,2 % des personnes vivant sous le seuil de pauvreté en 2021 étaient toujours sous ce seuil un an plus tard.
Source : Insee, statistiques sur les ressources et les conditions de vie (SRCV) 2008-2025.
Surreprésentés dans ces trajectoires, 11 % des jeunes adultes (16-25 ans) ont fait l’expérience d’une pauvreté continue entre 2021 et 2024. De plus, comme le révèle la dernière étude Ipsos/Linkee sur la précarité étudiante publiée en avril, près de 70 % des étudiants ont un reste à vivre égal ou inférieur à 100 euros chaque mois, après paiement du loyer. L’Insee souligne par ailleurs que les profils les plus exposés à la pauvreté connaissent également une plus longue stagnation qu’auparavant dans cette situation.
Hausse des prix à la consommation
La pauvreté n’est pas qu’une statistique : elle se manifeste aussi par des privations matérielles et sociales très concrètes, comme le rappelle l’Insee. En France, plus d’une personne sur cinq en a fait l’expérience entre 2022 et 2025, faute de pouvoir couvrir au moins cinq des treize dépenses définies comme souhaitables par l’Union européenne pour avoir un niveau de vie acceptable. Parmi celles-ci, on retrouve le fait de pouvoir se chauffer suffisamment, faire face à des dépenses imprévues, disposer d’une connexion Internet ou consommer un repas protéiné au moins une fois tous les deux jours.
La part de personnes en situation de privation oscillait entre 2013 et 2020 autour de 12 %, avant de chuter brusquement au moment de la pandémie liée au Covid-19, grâce à la mise en place de mesures exceptionnelles en faveur des foyers les plus modestes. Depuis lors, le nombre de personnes concernées a de nouveau augmenté pour atteindre « un palier haut, aux alentours de 13 % », détaille Benjamin Gilbert, chargé d’études sur les inégalités et la pauvreté à l’Insee. Soit le niveau le plus haut observé jusqu’ici.
Une pauvreté synonyme de privations matérielles
Part des personnes déclarant renoncer à une dépense faute de moyens suffisants

| Type de privation subie début 2025 | Situation de pauvreté continue | Absence de situation de pauvreté |
|---|---|---|
| Ne pas pouvoir faire face à une dépense imprévue de 1 000 euros | 69,1 | 16,7 |
| Ne pas pouvoir se payer une semaine de vacances dans l’année | 51,5 | 14,6 |
| Ne pas pouvoir remplacer des meubles usés ou abîmés | 42,5 | 9,9 |
| Ne pas pouvoir avoir régulièrement une activité de loisir payante | 43,1 | 8,6 |
| Ne pas pouvoir chauffer suffisamment son logement | 23,5 | 7,1 |
| Ne pas pouvoir payer à temps les loyers, intérêts, factures | 16,7 | 3,8 |
| Ne pas pouvoir manger de la viande ou du poisson tous les 2 jours | 28,2 | 5,7 |
| Ne pas pouvoir se payer une voiture | 13 | 1,4 |
| Ne pas avoir accès à Internet à domicile | 4,7 | 0,5 |
Source : Insee, statistiques sur les ressources et les conditions de vie (SRCV) 2022-2025
Ces privations ne sont pas que ponctuelles, mais s’inscrivent souvent dans le temps long. Le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc) constate ainsi que les deux tiers des répondants de son baromètredisent « se priver d’un achat du quotidien pour privilégier des dépenses exceptionnelles qui font plaisir ». Une situation loin de se résorber alors que les prix à la consommation ont augmenté de 3,4 % en octobre par rapport à 2025, poussés en grande partie par un pic des tarifs de l’énergie.
Lire aussi | A quel point le pouvoir d’achat des Français a-t-il décroché ? Ce que disent les chiffres *
Mise à jour le 5 novembre à 11h : correction d’une erreur de chiffre sur l’évolution de l’impact du système redistributif et précision sur la sortie durable de la pauvreté.
Lara Pino Lerro et Erell Renaudeau
A quel point le pouvoir d’achat des Français a-t-il décroché ? Ce que disent les chiffres
« Les idées claires pour 2027 ». Des chocs inflationnistes aux salaires qui stagnent, Les Décodeurs font le point en graphiques sur l’évolution du niveau de vie des Français.
Par Iris Derœux, Romain Imbach et Lara Pino Lerro
Publié le 16 octobre 2026 à 05h30, modifié le 21 octobre 2026 à 16h20 https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2026/10/16/le-pouvoir-d-achat-des-francais-a-t-il-vraiment-decroche-ce-que-disent-les-chiffres_6795107_4355770.html
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Sur fond de flambée des prix du carburant, la question du pouvoir d’achat s’est imposée comme l’une des préoccupations majeures des Français et irrigue les discours et les programmes des candidats à la présidentielle de 2027. De la revalorisation des salaires aux actions pour faire baisser les prix à la pompe, les propositions affluent de gauche à droite.
Mais le décrochage de niveau de vie ressenti par de nombreux Français se confirme-t-il dans les chiffres ? Et si oui, comment s’explique-t-il ? Les Décodeurs vous donnent tous les chiffres et les explications pour comprendre la situation.
L’inflation, une hausse des prix tirée par certains produits
- Trois pics d’inflation en dix ans
Parmi les causes de l’inquiétude et de la colère face au coût de la vie se trouve l’inflation, à savoir l’augmentation générale et durable des prix. Depuis le début de l’ère Macron, en 2017, les prix ont augmenté de 23,4 %, à la faveur de trois pics principaux.
L’évolution de l’inflation et de ses composantes

Source : Insee.
Le premier, en 2018, a été causé par une hausse des prix du carburant, qui a nourri le mouvement des « gilets jaunes », mais aussi, dans une moindre mesure, par celle des produits alimentaires et du tabac (consécutive à une hausse des taxes).
Le deuxième pic, entre 2021 et 2023, était le résultat conjoint de la désynchronisation de l’économie mondiale post-Covid-19, d’une flambée énergétique causée par la guerre en Ukraine et d’une hausse des cours mondiaux des céréales.
La dernière poussée de l’inflation, depuis mars, a été « portée par l’envolée des cours des hydrocarbures consécutive au conflit au Moyen-Orient », analyse Clément Bortoli, responsable de la division synthèse conjoncturelle à l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). S’y ajoute l’augmentation vigoureuse des prix des produits alimentaires frais depuis le début de l’été, durement touchés par les canicules et la sécheresse. Selon l’Insee, il faut par ailleurs s’attendre prochainement à un renchérissement des prix des autres produits alimentaires, qui intervient généralement environ dix mois après la hausse des coûts des intrants (engrais, carburants) pour les agriculteurs.
- Des ménages inégalement touchés
Ces hausses de prix percutent différemment les Français en fonction de leur âge, de leur niveau de vie, de leur catégorie socioprofessionnelle ou encore de leur lieu de vie. En 2022, l’Insee notait ainsi que, pour un niveau moyen de 4,9 % en France métropolitaine, l’inflation pouvait aller de 4 % pour les moins de 30 ans à 5,8 % pour les plus de 75 ans. Le choc inflationniste a aussi touché plus durement les ménages en milieu rural (+ 5,9 %) que dans les grandes villes (+ 4,4 %), puisqu’il était initialement concentré sur les produits énergétiques, comme l’a souligné l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).
En se diffusant progressivement vers les produits alimentaires, l’inflation a davantage touché les ménages les plus modestes, qui y consacrent une part plus importante de leur budget. Les dépenses alimentaires, qui servent souvent de variable d’ajustement, se sont ainsi contractées de 3,1 % en 2023, avec une baisse des quantités consommés, « mais aussi des changements dans la qualité des produits achetés », soulignait l’Insee en mars.
En outre-mer, l’inflation est moins marquée qu’en métropole (de + 1,1 % à + 1,7 % en septembre, selon les territoires). Toutefois, ces départements font face à des prix à la consommation nettement plus élevés qu’en métropole (notamment sur les produits alimentaires) : les prix sont plus élevés de 16 % en Guadeloupe, de 14 % à la Martinique et en Guyane et de 9 % à La Réunion, avait calculé l’Insee en 2022. Et ce alors même que le niveau de vie y est inférieur.
Le logement et le transport, premiers postes de dépense des ménages
Répartition de la consommation effective des ménages en 2025, en %

Source : Insee
Pour les salaires, des évolutions très contrastées
Dans un tel contexte inflationniste, les salaires ont du mal à suivre. Depuis 2017, l’augmentation du salaire médian (+ 22,8 %) a été entièrement « grignotée » par l’inflation (+ 23,4 %).
L’inflation a rattrapé les salaires

Salaire mensuel de base
Le salaire mensuel de base correspond au salaire brut avant déduction des cotisations sociales et avant versement des prestations sociales. Son évolution est publiée trimestriellement par la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares).
- Dans le privé
Comme le soulignait l’Insee en juillet, le salaire net réel (c’est-à-dire corrigé de l’inflation) a progressé pour environ un tiers des professions et catégories socioprofessionnelles (CSP) entre 2019 et 2024 (121 sur 343).
« Les hausses concernent majoritairement les employés et les ouvriers, mais aussi les professions de la santé (à la faveur du Ségur de la santé lancé en 2020) », écrit l’institut statistique. A l’inverse, la situation des cadres et des professions intermédiaires (hors professions de la santé) s’est dégradée.
Des évolutions salariales très diverses selon les métiers
Evolution du salaire net moyen entre 2019 et 2024, en %

Source : Insee, analyse des évolutions salariales entre 2019 et 2024, France hors Mayotte, juillet 2026
On peut toutefois constater de fortes disparités au sein même des CSP. Chez les cadres, les écarts sont importants « entre ceux qui étaient et sont restés sur un poste de cadre, qui franchissent des paliers et gagnent en niveau de vie, et des salariés qui deviennent cadres, entrant dans cette catégorie à des niveaux de salaires inférieurs à la moyenne des autres cadres », explique Fabien Toutlemonde, responsable de la division salaires et revenus d’activité de l’Insee. D’autres catégories sociales, comme celles des ouvriers, ont une composition « plus stable, avec des écarts de salaires entre les entrants et les sortants plus faibles », poursuit le statisticien.
Au cours de la période récente, les travailleurs les plus modestes ont bénéficié des revalorisations régulières du smic (+ 26 % entre 2017 et 2026), alors que les autres étaient plus dépendants des négociations salariales, « qui s’adaptent plus lentement aux chocs d’inflation », souligne encore Fabien Toutlemonde.
Lire aussi | La soudaine poussée de l’inflation ravive les enjeux autour des augmentations de salaires
- Dans le public
Dans la fonction publique, la situation est critique, en raison du point d’indice salarial, que le gouvernement a l’intention de geler en 2027 pour la quatrième année d’affilée.
Cet indicateur, qui est l’une des composantes-clés du calcul du salaire d’un fonctionnaire (au même titre que le grade), n’a augmenté que de 5,7 % depuis début 2017, bien loin de l’inflation (22,9 %).
Le point d’indice de la fonction publique loin de suivre le rythme de l’inflation

Le décrochage salarial, qui pèse sur l’attractivité de la fonction publique, est particulièrement marqué chez les enseignants, qui ont peu de primes et d’heures supplémentaires pour compenser. La revalorisation de leur traitement, au cœur de la précampagne présidentielle, fait l’objet de propositions de la plupart des candidats.
Lire aussi | Salaire des enseignants : quarante ans de décrochage qu’aucune mesure n’a permis de freiner
La mesure du pouvoir d’achat, photo imparfaite du portefeuille des Français
Une fois ces différents paramètres pris en compte, est-il possible de dire clairement si, oui ou non, le niveau de vie des Français a baissé ? C’est l’objectif de la notion de pouvoir d’achat, dont l’Insee propose plusieurs variantes. S’il est parfois critiqué pour sa méthodologie, cet indicateur, qui capture à la fois les revenus et les dépenses des ménages, permet d’avoir une vision de la situation très régulière et sur de longues périodes.
Contrairement à une idée répandue, ce pouvoir d’achat ne s’est pas continuellement dégradé depuis 2017, malgré l’accumulation de crises, des « gilets jaunes » au Covid-19 en passant par les chocs inflationnistes. Il est resté stable dans la première partie de la présidence d’Emmanuel Macron, « en raison notamment de mesures sociofiscales visant à le soutenir, comme la baisse de la taxe d’habitation, la défiscalisation des heures supplémentaires ou encore la revalorisation de la prime d’activité », détaille Pierre Madec, économiste à l’OFCE. La politique du « quoi qu’il en coûte », en réponse à la crise sanitaire, est venue à son tour le soutenir à partir de 2020.
Le pouvoir d’achat repart à la baisse depuis 2024

Le pouvoir d’achat arbitrable mesure le revenu disponible une fois soustrait un ensemble de dépenses contraintes (comme le loyer ou la cantine scolaire), contrairement au pouvoir d’achat « simple ».
Le pouvoir d’achat a baissé à partir du milieu de l’année 2024, à cause des conséquences à retardement du retour de l’inflation et de l’arrêt des politiques sociales les plus généreuses. Et devrait encore poursuivre sa chute en 2026, selon les projections de l’Insee.
Cet indicateur est toutefois une moyenne, utile pour regarder la situation macroéconomique, mais qui rend difficilement compte des écarts de niveaux de vie entre les Français, de plus en plus importants. « L’ampleur du décrochage n’est pas la même pour tout le monde », résume Pierre Madec.
- D’importantes inégalités de niveaux de vie
Les inégalités atteignent un « niveau historiquement élevé », notait l’Insee en juillet. Pour établir ce constat, ses spécialistes se sont appuyés sur un autre indicateur, le niveau de vie, qui mesure les différents revenus disponibles des ménages (issues du travail, du patrimoine ou encore des prestations sociales), sans s’intéresser à la manière dont ils sont dépensés.
L’inégalité est d’abord sociale : les 20 % des ménages les plus aisés captent aujourd’hui « 38,8 % de la masse totale des niveaux de vie ». Leurs revenus proviennent notamment de leur patrimoine immobilier et financier.
Elle dépend aussi de l’âge : ainsi, les 50-64 ans ont un niveau de vie médian de 2 466 euros par mois, supérieur de 14 % à celui des 18-29 ans (2 155 euros).
Ce décalage s’explique en partie par le fait que les charges des plus âgés s’allègent avec le départ des enfants. Mais aussi parce que leur patrimoine, généralement plus important, notamment dans l’immobilier, peut leur procurer des revenus locatifs, ou au moins les dispenser de payer un loyer.
Le niveau de vie varie sensiblement selon la tranche d’âge

Sans surprise, la différence est aussi fortement marquée en fonction du statut d’activité des individus. Le niveau de vie des chômeurs est ainsi inférieur de 27 % à celui de l’ensemble de la population, soit une différence de 600 euros par mois. L’écart est même plus important pour les inactifs qui ne sont ni au chômage, ni à la retraite (principalement les étudiants), qui gagnent 650 euros de moins.
Le niveau de vie varie sensiblement selon le statut d’activité
