« Net de toutes dettes, notre secteur public est riche de 750 milliards d’euros. Et c’est sans compter “La Joconde” »
Tribune
La panique sur la dette publique occulte la richesse singulière des actifs publics français, observe, dans une tribune au « Monde », l’économiste Philippe Brossard, ancien membre de la direction du Trésor.
Publié hier à 21h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/11/03/net-de-toutes-dettes-notre-secteur-public-est-riche-de-750-milliards-d-euros-et-c-est-sans-compter-la-joconde_6805662_3232.html
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Pas un jour que l’on entende des lamentations sur nos finances publiques : avec un ratio dette publique/PIB supérieur à 100 %, nous serions au bord de la faillite. Et pourtant… la France est le pays du G5 dont le secteur public est le plus riche ! Pour bien comprendre, notons d’abord que la richesse ou l’endettement net des acteurs économiques se calcule comme la différence entre la valeur de leurs actifs (financiers et non financiers) et celle de leurs dettes. Des statistiques sont établies sur ce principe en France par l’Insee : les comptes de patrimoine.
Commençons par la situation des entreprises privées non financières. Leur dette dépasse 6 000 milliards d’euros, soit 200 % du PIB, fin 2025 ; deux fois plus que l’Etat ! Quel choc ! Sont-elles au bord de la faillite ? Bien sûr que non : l’étude de leurs comptes ne s’arrête pas au passif ; l’actif, c’est-à-dire l’ensemble des biens (machines, bâtiments, terrains, brevets, etc.) et des avoirs financiers qu’elles détiennent, s’élève à 22 000 milliards d’euros. Leur position nette (une fois déduites les actions émises, qui sont à leur passif) est positive de 4 000 milliards d’euros, soit 136 % du PIB.
Tournons-nous maintenant vers le secteur public : le calcul actif-passif donne une valeur positive nette de 750 milliards d’euros, soit 25 % du PIB. La dette publique totale s’élève à 3 913 milliards, fin 2025, 131 % du PIB, chiffre supérieur à celui de la « dette publique au sens [du traité] de Maastricht » (116 % du PIB), dont la méthodologie diffère. Mais les actifs financiers (1 700 milliards d’euros) et non financiers (2 900 milliards d’euros) dépassent largement la dette brute. Dans le détail, on lit que les organismes de Sécurité sociale enregistrent une situation nette positive de 127 milliards d’euros. Le « trou de la Sécu » est largement comblé ! Par ailleurs, la Banque de France ou la Caisse des dépôts et consignations, bras financiers de l’Etat, considérés comme intermédiaires financiers, n’apparaissent pas directement dans les comptes du secteur public. Mais leur valeur patrimoniale est inscrite à l’actif de l’Etat. Ainsi les emprunts d’Etat détenus par la Banque de France (détenue à 100 % par l’Etat) participent, par consolidation, aux actifs financiers publics. Directement inscrits au passif de l’Etat, comme dette émise, et indirectement à son actif, comme avoirs de la Banque, ils s’annulent comptablement dans l’actif net public.
La frugalité de l’Allemagne
Constatons ensuite que la situation française est plus favorable que celle des autres pays du G5, qui établissent des comptes de patrimoine, avec des méthodes proches : les Etats-Unis (− 34 % du PIB), le Royaume Uni (− 21 %) et le Japon (− 8 %) ont une position nette négative. L’Allemagne, réputée si frugale, est tout juste à l’équilibre : + 1 % du PIB. Sa dette publique est moindre que celle de la France, mais ses actifs financiers et non financiers sont aussi plus modestes. L’Allemagne, en restreignant la dépense publique d’investissement, a limité le développement de son patrimoine public. En termes de richesse nette, la frugalité allemande n’a rien rapporté. Ces comptabilités sont certainement à prendre avec précaution.
La France a-t-elle une valorisation trop optimiste des actifs non financiers ? On pourrait trouver insensé de donner un prix aux trésors, aux œuvres d’art, aux monuments historiques, etc., qui n’ont pas de prix de marché ou qui sont inaliénables. Mais l’Insee se montre prudent : ces biens ont une valeur nulle dans le compte de patrimoine. Autrement dit, notre secteur public est riche, net de toutes dettes, de 750 milliards d’euros… sans compter La Joconde, le Louvre, les 40 000 églises, etc.
Regardons enfin l’évolution chronologique. Les comptes de l’Insee depuis 1995 inspirent deux constats. D’une part, la position nette publique connaît de larges fluctuations annuelles, liées aux fluctuations des prix des actifs et des dettes. D’autre part, il n’y a pas de tendance générale, mais plutôt deux paliers : 1995-2004, avec une position nette d’environ 35 % du PIB, et la période actuelle (2017-2025), à environ 25 % du PIB. Ils sont séparés par une brève période de forte hausse (2003-2007) jusqu’à 60 %, suivie d’une longue période de décrue (2008-2016) jusqu’à un étiage de 17 %. Ce dernier illustre les difficultés durables de la France et de la zone euro à se relever de la crise financière de 2008, avant le tournant politique de la Banque centrale européenne opéré par Mario Draghi, sa politique de rachat d’obligations publiques et ses taux d’intérêt négatifs. On observe que les phases du patrimoine ont suivi avec retard celle de la croissance économique : celle-ci était, en moyenne annuelle, de 2,4 % sur la période 1995-2007 ; de 0,7 % sur la période 2008-2016 ; et n’est remontée qu’à 1,3 % dans la phase 2017-2025.
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Ceci inspire une conclusion : la situation financière objective ne détermine pas la perception que les marchés en ont et les taux d’intérêt qu’ils établissent. Le Japon avec une position nette négative et un ratio dette/PIB de 228 % a des taux d’intérêt inférieurs à la France. Le Royaume-Uni fut mis sous tutelle du Fonds monétaire international en 1976 avec un ratio dette/PIB de 52 %. L’Argentine a fait défaut en 2001, avec un ratio de 47 %. Le niveau des taux d’intérêt reflète une situation politique, des perspectives monétaires et des perspectives de croissance, plus que les données budgétaires. Les remèdes viendront de ces trois composantes, plus que du budget.
Philippe Brossard est économiste. Il a travaillé en tant que chargé de mission sur la politique monétaire au ministère des finances, puis au sein de grands investisseurs institutionnels.