Aux Etats-Unis, la gauche, désabusée par les luttes identitaires, se redécouvre un intérêt pour la pensée marxiste

Par Valentine Faure

Publié le 02 novembre 2026 à 06h10, modifié le 02 novembre 2026 à 10h18 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/11/02/aux-etats-unis-la-gauche-desabusee-par-les-luttes-identitaires-se-redecouvre-un-interet-pour-la-pensee-marxiste_6804917_3232.html

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Enquête

Longtemps dominée par un discours sur les minorités, la grille d’analyse d’une partie des démocrates est en train de changer, notamment sous l’impulsion du sénateur Bernie Sanders et du maire de New York, Zohran Mamdani. Leur objectif : replacer les inégalités économiques au cœur du débat.

En novembre 2025, la Chambre des représentants des Etats-Unis votait une résolution dénonçant les « horreurs du socialisme ». Le 1er septembre, une nouvelle résolution condamnait cette fois le « socialisme sous toutes ses formes », en particulier le mouvement Democratic Socialists of America (« socialistes démocrates d’Amérique », DSA), la principale organisation socialiste du pays. Bien qu’ils n’aient pas force de loi, ces textes donnent une idée de l’anxiété qui gagne les républicains – ainsi que certains démocrates – face au retour du « péril socialiste ».

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Cela tient au fait que, galvanisé par la victoire de Zohran Mamdani, membre de longue date du DSA et élu fin 2025 à la mairie de New York – il déclarait en janvier, dans son discours d’investiture, vouloir « remplacer la froideur de l’individualisme farouche par la chaleur du collectivisme » –, le Parti démocrate fait sa mue. Et cela semble lui réussir. Au cours de l’année, 123 candidats soutenus par le DSA ont remporté des primaires à tous les niveaux, dont 19 prétendants au Congrès. La percée est comparable à celle de l’ultraconservateur Tea Party, en 2010, qui avait rebattu les cartes au sein du Parti républicain.

Le magazine de gauche The Nation les appelle « the insurgents » (« les insurgés »). « La vague qui a déferlé sur les Etats-Unis au printemps et à l’été, avec la forte hausse de la participation électorale et les résultats impressionnants, aux primaires, des jeunes candidats défiant les élus en place » n’est pas en train de miner le Parti démocrate, lit-on dans ses pages. Au contraire, elle lui donne un nouvel élan.

Selon un sondage CBS News-YouGov mené en août, 58 % des électeurs démocrates ont une « vision favorable » du socialisme. Un autre, conduit le mois précédent par le Washington Post et Ipsos, révélait que 39 % des Américains envisageraient de soutenir un candidat socialiste à la présidence. « C’est la période la plus intéressante pour être socialiste aux Etats-Unis depuis au moins la fin de la seconde guerre mondiale », estime Bhaskar Sunkara, 37 ans, président de The Nation et figure intellectuelle centrale du DSA, qui vient de publier The Blueprint. How Socialism Can Work in the Real World (« le plan directeur, comment le socialisme peut fonctionner dans la réalité », Verso, non traduit).

« C’est un moment qui se profilait depuis la grande récession de 2008, lorsque beaucoup de gens, en particulier les jeunes, ont commencé à se dire : “Peut-être que le capitalisme, ou ce qu’on appelle aujourd’hui le ‘néolibéralisme’, ne fonctionne pas” », explique l’historien Michael Kazin, auteur, entre autres, de What It Took to Win: A History of the Democratic Party (« ce qu’il a fallu pour gagner : une histoire du Parti démocrate », Farrar, Straus et Giroux, 2022, non traduit). Si la critique ne s’exprime pas encore avec le vocabulaire socialiste, « les inégalités économiques deviennent, pour la première fois, un sujet dont on parle beaucoup ».

Dans un célèbre essai de 1906 intitulé Pourquoi le socialisme n’existe-t-il pas aux Etats-Unis ?, le sociologue allemand Werner Sombart expliquait cet « exceptionnalisme » par le fait que l’ouvrier américain, mieux nourri et mieux payé, espérait devenir riche plutôt que de renverser le système. « Toutes les utopies socialistes se sont envolées face à la tarte aux pommes et au rosbif », écrivait-il.

« Un désastre »

Longtemps, les candidats socialistes se sont présentés – et ont perdu – en indépendants. Le DSA voit le jour en 1982. Conscient qu’un troisième parti n’est pas viable dans un système bipartite, son coprésident, Michael Harrington (1928-1989), revendique une stratégie du « réalignement », qui vise à transformer le Parti démocrate en parti socialiste. A ses débuts, le DSA compte 6 000 membres, chiffre qui reste plus ou moins stable jusqu’aux années 2000. Le mouvement est alors moribond, et vieillit en même temps que ses membres. C’est la crise financière de 2008, suivie du mouvement pacifique de contestation du capitalisme Occupy Wall Street, en 2011, qui sonne l’espoir d’une contestation de l’ordre « néolibéral » et accroît sensiblement la notoriété du sénateur du Vermont, Bernie Sanders. Ce dernier redonne vie au « s-word » (socialisme) dans le débat public américain.

Bhaskar Sunkara, ancien vice-président du DSA, fonde le magazine Jacobin à 21 ans, en septembre 2010. Lorsque naît Occupy Wall Street, un an plus tard, il critique l’horizontalisme sans leader du mouvement, « cette ligne de pensée qui consiste à vouloir changer le monde sans prendre le pouvoir ». « L’un des objectifs de Jacobin était de redonner vie au langage et au concept du socialisme au sein de la gauche américaine. Il s’agissait d’adopter de nouveau une grille de lecture selon laquelle le parti et les syndicats constituent les deux moteurs du changement », affirme-t-il. Avec son esthétique pop et ses titres accrocheurs, Jacobin sert de laboratoire intellectuel à ces idées. Des groupes de lecteurs se multiplient à travers le pays, devenant souvent des antennes locales du DSA. Le lectorat triple pendant la campagne présidentielle de Bernie Sanders, en 2016. Avec 46 % des voix contre Hillary Clinton aux primaires, celui-ci montre qu’un discours socialiste peut être viable sur le plan électoral.

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Cependant, au sein de l’establishment démocrate, la grille d’analyse anticapitaliste peine à dominer le discours. La campagne d’Hillary Clinton met l’accent sur la « représentation » des minorités, avec des messages ciblés pour chacune d’entre elles. « Les partis de gouvernement se sont souvent présentés comme “progressistes” parce qu’ils prenaient la défense des homosexuels, des femmes et de la société multiculturelle. Mais leur programme économique était néolibéral : financiarisation, désindustrialisation, délocalisations, affaiblissement des syndicats, remise en cause de l’âge de la retraite », déclarait la philosophe Nancy Fraser dans un entretien au Monde, en mai, décrivant ce qu’elle nomme le « néolibéralisme progressiste ». Dans son bureau de l’université de New York, le sociologue marxiste Vivek Chibber s’en agace encore : « Le mouvement “woke” a été un désastre, et ce désastre est dû au fait qu’il s’agissait d’un mouvement de classe. » Comprendre : un mouvement de privilégiés déguisé en mouvement pour la justice sociale.

Ces discours adressés aux minorités deviennent la cible du mouvement trumpiste MAGA (Make America Great Again, « rendre sa grandeur à l’Amérique »), qui s’érige, contre toute évidence, en défenseur de la working class, la classe ouvrière. Pour railler la proposition de Kamala Harris, candidate démocrate à l’élection présidentielle de 2024, de financer les opérations de réassignation sexuelle des prisonniers et des immigrés, les communicants de Donald Trump produisent une publicité, qui symbolise aujourd’hui l’échec d’une stratégie de surenchère dans la fragmentation du message, et s’achève par ce slogan assassin : « Kamala Harris is for they/them [en référence aux pronoms utilisés par certaines personnes trans]. President Trump is for you » (« Kamala Harris est pour “iels”, le président Trump est pour vous »).

La stratégie démocrate, qui se révèle perdante, suscite aussi une analyse critique à gauche. Dans le monde intellectuel, le débat fait rage quant à la manière de traiter les inégalités qui minent la société américaine. En 2018, le philosophe Asad Haider (1987-2025), qui entendait « réinventer le marxisme de notre temps », publie Mistaken Identity: Race and Class in the Age of Trump (Verso, traduit en français par les éditions Amsterdam, en 2022, sous le titre Le Malentendu. Race, classe et identité), sur la façon dont les luttes identitaires fragilisent la gauche. Il soutient que la conception identitaire – selon laquelle l’appartenance à un groupe opprimé en raison de sa race ou de son genre représente le principal déterminant de ses intérêts politiques – fait écran à l’injustice la plus fondamentale qui règne au sein de la société américaine : celle des inégalités économiques.

Problème classique

Le livre, populaire au sein du DSA, est suivi d’autres essais dont les titres sont révélateurs : How Elites Ate the Social Justice Movement (« comment les élites ont détourné le mouvement pour la justice sociale », Simon & Schuster, 2023, non traduit), du critique Fredrik deBoer, La gauche n’est pas woke, de la philosophe Susan Neiman (Flammarion, 2024), No Politics But Class Politics (« pas d’autre politique que la politique de classe », Eris, 2023, non traduit), de l’intellectuel marxiste afro-américain Adolph Reed Jr. et du professeur de littérature Walter Benn Michaels, ou encore L’Elite cannibale. Comment les puissants se sont approprié les luttes identitaires (et tout le reste) (Lux, 2023), du philosophe Olufemi O. Taiwo.

Le diagnostic se confirme dans les urnes. Lors de l’élection présidentielle de 2024, Donald Trump arrive en tête chez les électeurs aux revenus les plus modestes (moins de 50 000 dollars, soit environ 45 000 euros, par an) et les moins éduqués, et progresse chez les électeurs noirs et latinos. De quoi faire dire à Ezra Klein, commentateur politique du New York Times, en octobre 2025, que « les républicains sont en train de constituer cette coalition multiraciale de la classe ouvrière dont les démocrates s’imaginent être les porte-parole ». « Woke 1 was crazy [“la première phase du mouvement woke était dingue”] », a concédé la démocrate Alexandria Ocasio-Cortez, en août, lorsqu’on lui a rappelé les revendications, relayées par les démocrates, à « définancer la police », idée hautement impopulaire chez les classes les moins privilégiées.

« Le discours a changé. On ne peut plus dire que les femmes ou les Noirs constituent un groupe d’intérêt, estime Vivek Chibber. Nous sommes capables de réfléchir en matière de classe, et de déterminer où se trouve le véritable pouvoir. Ce n’est pas chez les “hommes”, ce n’est pas chez les “Blancs” : c’est dans le capital. Désormais, seuls le revenu et la richesse comptent. » Il suffit toutefois d’observer un candidat socialiste au Congrès comme Abdul El-Sayed, vainqueur charismatique des primaires dans le Michigan, être interrogé sur Fox News pour deviner l’ampleur de la tâche, dans un pays né d’une révolte contre la fiscalité et où l’espoir de devenir riche fonde une sorte de solidarité de classe virtuelle. « Donc vous dites que [la chanteuse] Beyoncé, qui vient de devenir milliardaire, devrait vous en donner un morceau chaque année ? », s’étranglait le présentateur.

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C’est, en effet, l’une des idées somme toute assez inoffensives défendues par les candidats. Il y en a d’autres, que ce soit en matière de couverture santé universelle, de coût de la vie ou de logement abordable, qui rangent ce socialisme à l’américaine du côté des social-démocraties européennes. « [Zohran] Mamdani n’est pas exactement en train de renverser Wall Street ou de mettre à bas la propriété privée, note Michael Kazin. Il évolue dans un cadre dans lequel les démocrates de gauche évoluent depuis longtemps. » Il permet aussi à New York d’être la vitrine d’un « socialisme » dédiabolisé, joyeux, où les membres du DSA se retrouvent pour faire du jogging à Central Park ou lors de soirées Halloween.

Le DSA, qui compte 120 000 membres, est confronté au problème classique : jusqu’où faire des concessions idéologiques pour gagner en influence politique ? Comme toute organisation, ils abritent divers degrés de radicalisme – certains groupes portent le nom de « Red Star » (« étoile rouge ») ou de « Marxist-Leninist-Maoist » (« marxiste-léniniste-maoïste »), ou manifestent un soutien sans équivoque au mouvement islamiste palestinien Hamas. Ils sont par ailleurs diversement adaptés à la conquête du pouvoir. Très loin de l’efficacité qu’affichent des candidats tels qu’Alexandria Occasio-Cortez, Abdul El-Sayed ou Zohran Mamdani, Megan Romer, la coprésidente du DSA, a donné une série d’interviews embarrassantes durant l’été. Elle y avançait des propositions pour le moins radicales (abolir le Sénat et les frontières), d’autant plus inaudibles par un large public qu’elle paraissait incapable de répondre à la question de savoir comment faire advenir un tel programme.

En effet, les questions qui se posent sont innombrables. Comment redéfinir la working class, à l’heure où les oligarques de la tech parlent d’un revenu universel financé par l’intelligence artificielle ? Comment mobiliser les travailleurs, alors que les syndicats sont si faibles (ils représentant 6 % des salariés du privé) ? Comment convaincre des Américains attachés à la propriété privée, et méfiants, en théorie, envers la redistribution ? Les socialistes y travaillent. Car « l’objectif reste le même : le contrôle des moyens de production par les travailleurs et la socialisation de la production », conclut Bhaskar Sunkara.

Reconquérir le vote populaire, le défi du Parti démocrate

Une grande étude menée par le magazine Jacobin démontre comment la gauche peut regagner une part importante du vote populaire sans abandonner ses positions progressistes ni perdre le soutien des diplômés. Premier enseignement : elle doit parler, en priorité, des conditions matérielles d’existence – salaires, prix, emploi, logement, etc. Sur les grandes questions socioculturelles (avortement, réchauffement climatique, revendications des minorités…), terrain par excellence des « guerres culturelles », le recentrage idéologique ne fonctionne pas. Néanmoins, l’étude montre qu’une synthèse des valeurs de la classe ouvrière et de l’électorat diplômé est possible.

La situation particulière des Afro-Américains sur le marché du travail, par exemple, trouve son origine dans l’esclavage, évidemment lié à la race. « Mais cela ne signifie pas pour autant que la solution doive résider dans des mesures spécifiques plutôt que dans des mesures sociales globales qui, si elles sont conçues intelligemment, aideraient toutes les personnes situées au bas de l’échelle du marché du travail », explique Bhaskar Sunkara, rédacteur en chef de Jacobin. Pour rebâtir une large coalition électorale, ces sujets ne doivent pas être articulés en matière de droits spécifiques, mais d’égalité, de respect des institutions et des règles communes. « Ce que nous constatons, conclut Bhaskar Sunkara, c’est que le discours qui permet aujourd’hui de remporter des élections est essentiellement un discours populiste de gauche qui adopte une position modérée sur les questions sociales et culturelles. »Valentine Faure

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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