Après des années de mansuétude, l’Arcom finit par se réveiller sur le cas Zemmour
Il y a quelques mois encore, le régulateur a décidé, selon des informations de « Mediapart », de ne pas sanctionner CNews pour des propos racistes et complotistes du candidat Reconquête, contre l’avis du rapporteur indépendant près le Conseil d’État. Après d’autres sorties problématiques du chroniqueur post-17 octobre, l’Arcom a fini par saisir la justice.
MISE EN GARDE
Cet article fait état de propos racistes.
PlébiscitéPlébiscité par les chaînes d’info en continu au lendemain de la journée de mobilisation du 17 octobre, Éric Zemmour n’a pas louvoyé au moment de désigner les responsables, selon lui, des pillages et des dégradations commises ce jour-là.
Dans la plus pure expression raciste, le président de Reconquête, multicondamné pour provocation à la haine, a d’abord vilipendé, sur LCI, « des hordes de barbares maghrébins ou africains qui rentrent dans les villes », puis a accusé dans la foulée, sur BFMTV, « cette racaille arabo-musulmane », tout en ajoutant qu’il « y [avait eu] énormément de Noirs » parmi les pillards.
Et il a conclu en à peine plus de deux heures son grand chelem sur CNews, où il a appelé à la remigration des « pillards de culture arabo-musulmane, africaine ou du Maghreb ». À peine s’est-il heurté, à chaque fois, à la molle modération de ses intervieweurs, incapables de dénoncer ses propos racistes pour ce qu’ils sont.
Moins d’une semaine plus tard, Kevin Tessier prenait le volant de sa voiture, direction Trappes et La Verrière (Yvelines), équipé de son fusil automatique, pour éliminer des passant·es soigneusement sélectionné·es en vertu de leur « type musulman ou africain/nord-africain », ainsi que l’a rapporté le procureur national antiterroriste.
L’auteur de la tuerie raciste, qui a coûté la vie à un homme noiret blessé quatre autres personnes, expliquait aussi avoir choisi le lieu de son action car « Trappes est un repaire d’islamistes ».

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La veille de l’attentat, l’Arcom, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, avait rappelé, en vain, les chaînes de télévision et les radios à leur « obligation de maîtriser à tout moment leur antenne, notamment si des propos susceptibles d’être discriminatoires ou de porter atteinte aux droits des personnes y sont tenus ». Dans ce même courrier, l’instance avait même menacé de signaler les propos pouvant tomber sous le coup de la loi au procureur de la République, au titre de l’article 40 du Code de procédure pénale.
Selon nos informations, confirmées par l’Arcom, l’autorité indépendante a d’ailleurs saisi le parquet des propos d’Éric Zemmour cités plus haut et tenus sur les trois principales chaînes d’info en continu au lendemain de la journée de manifestations du 17 octobre. Une décision qui est venue après des années de mansuétude.
« Frilosité »
« Grand remplacement », « remigration », « guerre de civilisation », « djihad du quotidien » : depuis plusieurs années maintenant, les pires lubies racistes de l’extrême droite prospèrent et bénéficient d’une publicité inédite, bien aidées par l’omniprésence médiatique d’Éric Zemmour.
Celui qui a acquis sa notoriété comme chroniqueur sur le service public a vu sa visibilité sur les plateaux de télévision s’accroître à mesure qu’il empilait les condamnations pour provocation à la haine.
En plus de l’appétit des médias pour ses saillies islamophobes et racistes, Éric Zemmour a jusque dernièrement pu compter aussi sur la mansuétude de l’Arcom. L’autorité de régulation des médias a, semble-t-il, décidé de lever le pied sur les sanctions visant les chaînes qui laissent l’ex-polémiste distiller, sans le corriger ni le reprendre, le poison du racisme.
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« L’Arcom fait preuve d’une certaine frilosité au moment d’intervenir lorsque des propos litigieux sont tenus par des responsables politiques, constate une source bien informée. Le collège a la volonté de prendre en compte la difficulté pour les éditeurs de concilier leurs obligations de pluralisme politique avec leur obligation de maîtrise de l’antenne. Sauf qu’on a tous conscience que les propos racistes, c’est le fonds de commerce de certains politiques comme Zemmour. »
Une décision récente de l’autorité de régulation, passée inaperçue, rend compte de cette frilosité. En juillet 2026, l’Arcom a infligé une amende de 200 000 euros à CNews pour deux séquences en 2025 de nature à « inciter à la haine ».
Les propos visés par la sanction concernaient le chroniqueur et patron du média d’extrême droite Frontières, Erik Tegnér, qui avait évoqué, au sujet des violences à l’issue de la victoire du Paris Saint-Germain en finale de la Ligue des champions, une « dégradation de la situation sécuritaire dans l’ensemble du pays, imputée aux personnes issues de l’immigration », écrit l’Arcom.
Dans une seconde séquence, le même Erik Tegnér et les autres intervenant·es en plateau avaient présenté la tenue d’une conseillère municipale voilée de Molenbeek-Saint-Jean, en Belgique, comme le symptôme « d’un grand remplacement également à l’œuvre en France ».
Une troisième séquence non sanctionnée
En réalité, la sanction aurait pu être bien plus sévère. La saisine comportait à l’origine une troisième séquence, que les neuf membres du collège de l’Arcom n’ont pas jugé opportun de sanctionner. Celle-ci concernait des propos d’Éric Zemmour tenus dans l’émission du soir de Pascal Praud sur CNews.
Invité à l’occasion de la parution de son dernier brûlot anti-immigration, La Messe n’est pas dite. Pour un sursaut judéo-chrétien, le candidat à la présidentielle avait notamment déclaré que « l’immigration musulmane tue l’Europe » et qu’elle « est en train de remplacer le peuplement d’origine européen et chrétien » afin de « transformer l’Europe en une vaste contrée islamique ». Reprenant la théorie raciste et complotiste du « grand remplacement », il avait également indiqué qu’il s’agissait là « d’un projet qui est de plus en plus avoué ».
Cette séquence, comme les deux précédentes, avait justement été transmise par l’Arcom au rapporteur indépendant nommé par le Conseil d’État afin d’engager une procédure de sanction plus sévère qu’une simple mise en demeure.
Selon nos informations, celui-ci avait recommandé à l’Arcom d’intervenir et de sanctionner CNews d’une amende de 300 000 euros, à la fois pour les deux séquences concernant Erik Tegnér, mais aussi pour celle relative à Éric Zemmour. Fait extrêmement rare, les neuf membres du collège de l’Arcom sont donc allé·es à l’encontre de l’avis du rapporteur indépendant.
Celui-ci avait pourtant estimé que la gravité des propos tenus, « particulièrement stigmatisants » selon ses mots, et l’absence de modération motivaient largement une sanction. « Le vocabulaire utilisé, qui, par le recours au verbe “tuer”, revêt une incontestable violence, est de nature à donner à la population française, en tant que composante de la population européenne, le sentiment d’un risque vital lié à l’immigration », avait-il argumenté.
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En outre, l’emploi d’un tel terme appelait des précautions particulières, estimait le rapporteur indépendant, « pour éviter qu’il puisse être perçu comme légitimant des réactions de rejet, voire de violence à l’égard des populations présentées comme étant à l’origine de ce risque ».
Aux yeux du conseiller d’État, les arguments de CNews versés au dossier, qui a fait valoir que l’émission de Pascal Praud était « caractérisée par son équilibre » et « sa modération », ne sont pas convaincants, au regard des propos de l’animateur qui, bien loin de recadrer Zemmour, a lui-même suggéré à son invité que « l’immigration tu[ait] l’Europe ».
En réaction aux propos du président de Reconquête, selon qui « tous les partis politiques se trompent » en pensant que « c’est une question d’intégration, de laïcité, d’économique [sic], de social », Pascal Praud a considéré qu’« ils le savent, mais ils ne peuvent pas le dire ».
L’Arcom abaisse ses standards en matière de modération
Ce commentaire, selon le rapporteur indépendant, suggère à la fois que « l’analyse de M. Zemmour est une réalité incontestable et que cette réalité est occultée en toute connaissance de cause, pour des raisons non élucidées, par l’ensemble des partis à l’exception du sien ».
Ainsi, l’attitude de Pascal Praud traduit « une complaisance marquée pour la thèse de l’invité, et alors même que telle ne serait pas l’intention de leur auteur, [ces propos] apparaissent susceptibles d’ouvrir la voie à des interprétations complotistes ».
Jointe par Mediapart, l’Arcom fait valoir de son côté que « la décision de prononcer une sanction, et le cas échéant le montant de celle-ci, relève de la seule responsabilité du collège de l’Arcom »et précise que « depuis 2020, le collège a suivi la proposition du rapporteur indépendant ou a augmenté la sévérité de la sanction proposée dans les trois quarts des procédures de sanction »visant CNews.
Par ailleurs, la mansuétude nouvelle de l’Arcom à l’égard d’Éric Zemmour s’observe par sa propension à se satisfaire des timides réactions des intervieweurs et intervieweuses politiques aux propos racistes de l’intéressé. Ainsi l’autorité de régulation a-t-elle passé l’éponge sur une séquence dont elle a été saisie concernant BFMTV et pour laquelle une procédure de sanction avait été engagée.
En mars 2025, Éric Zemmour avait affirmé qu’il y aurait des égorgements quotidiens commis « par des OQTF ou des étrangers maghrébins ». « Je crois, 200 000 agressions au couteau » ainsi que« 450 000 coups et blessures par an », avait-il tenté d’appuyer son argumentation. « Tous les jours ? », s’était alors contenté de réagir Guillaume Daret, avant que sa co-intervieweuse, Amandine Atalaya, « réoriente le sujet vers le débat initial », comme l’a estimé l’Arcom.
Pour toutes ces maigres raisons, l’autorité de régulation a considéré que « la réaction, bien que brève », ne constituait pas un manquement de la chaîne à ses obligations de maîtrise de l’antenne. En 2019, l’Arcom avait pourtant sanctionné CNews d’une amende de 200 000 euros à la suite de propos d’Éric Zemmour, qui avait qualifié « tous » les mineurs isolés étrangers de « voleurs, assassins et violeurs ».
À l’époque, la présentatrice en plateau, Christine Kelly, avait pourtant réagi en reprenant Éric Zemmour – « Pas tous », avait-elle répété à plusieurs reprises. « Et s’ils sont en souffrance dans leurs pays ? », avait interrogé Christine Kelly. Il apparaît difficilement compréhensible que l’Arcom ait jugé la modération suffisante dans un cas et pas dans l’autre.
Des dossiers en attente depuis plus d’un an
Il faut également se souvenir que l’Arcom avait, en 2019, dans le cas des propos discriminants d’Éric Zemmour au sujet des mineurs isolés, saisit le procureur de la République, de même pour sa diatribe antimusulmane diffusée sur LCI lors de la « convention de la droite ».
Dans les deux cas, le tribunal judiciaire de Paris a condamné Zemmour pour injures racistes et provocation à la haine. Des condamnations confirmées jusque devant la Cour de cassation. Depuis lors, l’Arcom a sanctionné pléthore d’autres interventions racistes et non modérées sur CNews, sans plus jamais recourir à l’article 40, et alors même que la jurisprudence sur le sujet n’a pas bougé.
« Un signalement au procureur par un membre du collège ou son président pourrait être considéré comme un préjugement et risquerait d’affaiblir une éventuelle procédure de sanction », justifie le régulateur, qui précise toutefois que l’Arcom peut, « quand cela se justifie, signaler au procureur de la République les propos tenus à l’antenne susceptibles d’être pénalement répréhensibles afin que la responsabilité individuelle des auteurs puisse être engagée, notamment lorsque la responsabilité de l’éditeur pourrait ne pas être engagée car l’intervention a été modérée à l’antenne ».
Enfin, si le régulateur affiche sa volonté d’instruire rapidement les saisines portant sur les nombreux propos racistes et autres fake news accumulés par les médias dans le traitement des mobilisations du 17 octobre, plusieurs dossiers, pour certains datant de plus d’un an, attendent toujours que le collège tranche. En particulier trois saisines, toutes concernant des propos d’Éric Zemmour prononcés sur les antennes de BFMTV, étayent le constat d’une frilosité de l’Arcom à intervenir s’agissant du patron de Reconquête.
La plus ancienne date d’octobre 2025 et concerne une interview de Zemmour dans la matinale de RMC et BFMTV, lors de laquelle celui-ci a déclaré, au sujet des principaux suspects dans le casse du Louvre, que les « vols, les viols, les pillages, […] les meurtres, […] le trafic de drogue » sont « faits » par la « même population », avant de mentionner plus tard « les jeunes d’origine algérienne » pour qui « la délinquance n’est pas de la délinquance, mais une revanche ».
Les deux autres séquences datent de décembre 2025 et janvier 2026, et visent pêle-mêle « les jeunes issus de l’immigration arabo-musulmane qui veulent appliquer ici la charia [la loi islamique – ndlr] » et les musulman·es, accusé·es d’être « le plus souvent » à l’origine des agressions de personnes juives (voir la vidéo ci-dessus).
Les trois séquences ont été examinées une première fois en séance plénière par le collège de l’Arcom le 30 juin 2026, qui a décidé de remettre à plus tard sa décision de sanctionner ou pas BFMTV pour l’absence ou le manque de modération face aux propos racistes et islamophobes d’Éric Zemmour. Pendant ce temps, ce dernier continue tranquillement de sévir et de distiller sa haine sur les plateaux de télévision.
Questionnée sur ce point précis, l’Arcom indique qu’« il arrive régulièrement que des dossiers fassent l’objet de plusieurs examens par le collège de l’Autorité » et que, dans le cas d’espèce des trois séquences précédemment mentionnées, « le collège de l’Autorité a décidé d’auditionner BFMTV » le 15 septembre à l’issue du premier examen en plénière.
Les règles en vigueur s’agissant de l’obligation de maîtrise de l’antenne ont été rappelées à la chaîne qui a été interrogée sur les dispositifs qu’elle comptait mettre en place afin de garantir le respect de ces obligations, en particulier durant les campagnes électorales à venir.
Une séquence diffusée sur BFMTV le 18 octobre 2026 et faisant intervenir cette même personnalité politique a donné lieu à la saisine de la procureure de la République par le directeur général de l’Arcom.
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« On peut se poser la question de savoir si le statut d’Éric Zemmour comme candidat à la présidentielle et personnage de la vie politique ne lui apporte pas un degré de retenue supplémentaire dans les décisions de l’Arcom, expose Dominique Sopo, président de SOS Racisme. Cette accumulation d’éléments visant à exonérer les chaînes de leurs responsabilités lorsqu’elles se retrouvent en situation de puissance invitante d’Éric Zemmour et qu’elles ne tiennent pas l’antenne face à des propos manifestement violents, stigmatisants et incitant à la haine de ce dernier, est pour le moins troublante. »
Sur le site de l’Assemblée nationale, une pétition appelant au « retrait immédiat de la convention TNT de CNews », prérogative de l’Arcom dans le panel de sanctions dont elle dispose, cumule près de 700 000 signatures, soit au-delà du seuil ouvrant la voie à l’organisation d’un débat en séance publique.
Après l’attentat de Trappes et de La Verrière et à l’approche de l’élection présidentielle, la fascisation du débat public, largement encouragée par les médias Bolloré sans s’y limiter, suscite l’inquiétude de nombre de citoyen·nes. La balle est encore dans le camp de l’Arcom.