« Du pinkwashing intolérable » : quand la FNSEA multiplie les stands pour Octobre rose

Par Rozenn Le Saint
23 octobre 2026 à 08h49Mis à jour le 24 octobre 2026 à 19h34 https://reporterre.net/Du-pinkwashing-intolerable-quand-la-FNSEA-multiplie-les-stands-pour-Octobre-rose?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_hebdomadaire
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La FNSEA multiplie les événements de sensibilisation au cancer ce mois-ci : le syndicat productiviste repeint son image en rose malgré sa défense de l’usage de produits chimiques, les pesticides, pourvoyeurs de cancers.
En ce mois d’octobre, au-delà des ballots de paille bâchés en rose dans les champs, le syndicat agricole productiviste Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) multiplie les événements, lors de foires agricoles par exemple, pour sensibiliser au dépistage du cancer du sein. « Une organisation qui défend l’utilisation de produits chimiques facteurs de cancers tient des stands tout roses pour se donner une bonne image, c’est un pinkwashing intolérable », résume Fleur Breteau, cofondatrice du collectif Cancer Colère. Ce dernier, qui milite depuis 2025 pour politiser la maladie en la liant directement aux politiques agricoles et à l’usage des pesticides, a rebaptisé l’opération Octobre rose : Octobre Colère.
Ainsi, les participants à la tombola d’une animation à Préguillac (Charente-Maritime), organisée en début de mois, pouvaient repartir avec des lots étonnants : des casquettes… Pioneer. Un fabricant de pesticides. « On a vu ça comme un lot, pas comme de la pub pour un producteur de phytos », justifie à ReporterreMagalie Vinet, co-organisatrice de la journée et membre de la commission des agricultrices FNSEA du département.
Outre la tombola, une randonnée, un marché fermier et un repas étaient au programme. « Avec des produits issus de l’agriculture raisonnée parce qu’on n’est plus dans les années 1970, quand on mettait des pesticides plein gaz dans les champs », précise la maraîchère.
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Des bonnets et des porte-clefs tracteurs roses à vendre
Qu’en pense la Ligue contre le cancer, qui organise Octobre rose en France ? S’il dénonce qu’« à l’instar d’Halloween, l’effet commercial ait pris le dessus sur Octobre rose », Emmanuel Ricard, directeur prévention, souligne que l’enjeu financier est considérable : les dons récoltés au cours d’Octobre rose représentent 13 % de l’ensemble de ceux obtenus dans l’année au niveau national. Et pour le premier syndicat agricole, c’est une occasion en or pour redorer son blason. L’organisation professionnelle n’a pas répondu à nos questions au motif qu’elle ne souhaite pas « que cette initiative soit détournée de sa vocation première pour devenir un débat sur les produits phytosanitaires et les positions de la FNSEAen la matière ».
Dès le 7 septembre, sa fédération de la Manche a pris les devants lors du Festival de la terre et de la ruralité puis à la Foire de Lessay, du 12 au 14 septembre, en vendant des bonnets à rayures roses et même des minitracteurs porte-clés roses… Une partie des bénéfices est reversée à la Ligue contre le cancer. Selon cette dernière, via l’organisation d’animations Octobre rose, la FNSEA a récolté environ 45 000 euros en tout depuis 2018, transférés à l’association.

La Ligue contre le cancer s’est pourtant opposée aux lois Duplomb et d’urgence agricole. Et pour cause, elles visaient notamment à autoriser de nouveau l’acétamipride, un pesticide interdit potentiellement cancérogène. Des textes que la FNSEA, elle, a largement portés.
Interrogé sur cette alliance de la carpe et du lapin, Emmanuel Ricard explique que « la Ligue n’a aucun partenariat avec la FNSEA au niveau national. En revanche, les antennes départementales de la Ligue peuvent s’associer elles-mêmes à des évènements. L’association ne peut pas décréter quel acteur est légitime à récolter de l’argent pour la recherche contre le cancer et quel acteur ne l’est pas ».

Adhérent FNSEA… et président de la Ligue contre le cancer de la Manche
Dans la Manche, cette alliance va plus loin : la figure locale de la Ligue contre le cancer, son président départemental, Rémi Bailhache, est avant tout connu pour avoir présidé la chambre d’agriculture sous les couleurs de la FNSEA. Et il admet être toujours adhérent du principal syndicat agricole promoteur de l’usage de produits chimiques : « On n’oublie pas ses racines ! », s’amuse-t-il.
S’il reconnaît le lien entre l’exposition aux pesticides et la survenue du cancer de la prostate, il rejette en bloc qu’ils puissent avoir une responsabilité dans celle du cancer du sein. Le sujet est sensible, la femme de Rémi Bailhache en est morte en 2017. « Mon épouse ne fumait pas, ne buvait pas et s’il y en a un qui a été exposé aux pesticides, c’est moi, pas elle, je n’ai aucun doute là-dessus », assure-t-il, en rejetant d’un revers de main les contaminations environnementales possibles des populations proches des zones d’épandages.
L’insecticide dichlorodiphényltrichloréthane (DDT) [1] est désormais interdit en France car suspecté d’être une cause possible de cancers, notamment du sein, mais globalement, les études scientifiques manquent encore sur les liens entre pesticides et ce cancer. L’Inserm le déplore dans son étude publiée en 2021.
Néanmoins, certains mécanismes en jeu sont connus. « Les deux tiers des pesticides provoquent des perturbations hormonales qui peuvent contribuer au développement de cancers du sein », assure Louis Adrien Delarue, médecin généraliste et membre de l’association Alerte Médecins Pesticides.
Un message surprenant de la Ligue
Il n’y aurait plus un paysan sur terre si tous les pesticides consid«érés comme cancérogènes ou cancérogènes potentiels étaient vraiment mauvais ! », minore quant à lui Rémi Bailhache. Sa double casquette et son positionnement ne l’ont pas empêché d’être membre du comité national Cancer et environnement de la Ligue contre le cancer jusque 2025 avant qu’il n’en fasse plus partie, « faute de temps ».
Un mélange des genres susceptible de donner de l’eau au moulin à celles et ceux qui estiment que la Ligue contre le cancer n’insiste pas suffisamment sur le lien entre les causes environnementales et la maladie.
En mars 2026, la Ligue avait diffusé sur Instagram ce surprenant message : « Non, les pesticides n’entraînent pas nécessairement de cancers » dans une publication — supprimée depuis — que Reporterre a retrouvée. « La formulation était maladroite », confesse Emmanuel Ricard.

Retour à Préguillac, en Charente-Maritime. Les festivités ont permis de récolter environ 1 500 euros. La somme sera prochainement versée à l’antenne départementale de la Ligue contre le cancer. « Chaque année, on va donner l’argent au comité de la Ligue à La Rochelle. On fait une photo avec le chèque », se félicite Magalie Vinet, membre de la commission des agricultrices FNSEA du département. L’occasion de faire voir le syndicat en rose, mobilisé pour la bonne cause.
Sa mère a eu un cancer du sein. Sa position sur l’exposition environnementale aux pesticides, les cancers pédiatriques dans la région ? « Il y a aussi les avions qui passent dans le ciel et des grosses usines dans le coin qui polluent, et on ne va pas les attaquer », rétorque l’agricultrice.
« Légitimer des désinformateurs »
Quelques jours plus tard, un peu plus loin dans la région, à Puyréaux, Christian Daniau, responsable syndical FNSEA et président de la chambre d’agriculture de Charente jusqu’en 2024, participe à un évènement Octobre rose. Sur Instagram, il pose en mode selfie, casquette rose sur la tête et pâtisserie au glaçage fluo à la main.
De quoi hérisser le poil de Louis-Adrien Delarue, qui soigne des malades du cancer en terres viticoles largement arrosées de pesticides, à proximité de la « vallée du lymphome ». « Il y a une telle hypocrisie à défendre un modèle du tout chimique et donc à favoriser l’usage de substances dont certaines sont cancérogènes et à se dédouaner en soutenant Octobre rose ! », réagit-il auprès de Reporterre.
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« En tant qu’agriculteur FNSEA, on est des pestiférés, on ne pourrait pas se montrer à des animations comme celles pour Octobre rose ? », demande pour sa part Christian Daniau. « Ce genre de publications contribue à légitimer les prises de position publiques sur le cancer de désinformateurs défenseurs d’un modèle d’agriculture intensive », reproche le Dr Delarue.

Et quand Reporterre a confronté Christian Daniau aux faits scientifiques — les pesticides provoquent bien certains cancers, comme celui de la prostate, par exemple — il affirme que « des pesticides utilisés au bon moment, au bon dosage et avec une bonne protection ne provoquent pas le cancer ». Ce porte-voix de l’agriculture productiviste reprend le discours de l’industrie agrochimique qui se présente en « protectrice des cultures ». « On a besoin de médicaments pour se protéger des maladies et de la même façon, on a besoin de molécules chimiques pour se prémunir des ravageurs », compare-t-il. Et de conclure que « le premier cancer des agriculteurs, c’est l’agribashing ».
L’industrie agrochimique à l’origine d’Octobre rose
Le collectif Cancer Colère a rebaptisé Octobre rose Octobre Colère, notamment pour dénoncer la « silenciation » des facteurs environnementaux de la maladie. Et rappeler que l’évènement a été créé aux États-Unis par l’industrie agrochimique.
À l’origine d’Octobre rose se trouve en effet un fabricant de pesticides aux États-Unis, qui a créé l’évènement en 1985 en partenariat avec la National Cancer Foundation : son principal mécène était l’Imperial chemical industries (ICI), ancêtre de Syngenta, aujourd’hui leader de l’agrochimie.
ICI fabriquait à l’époque du dichlorodiphényltrichloréthane (DDT) un insecticide dont le lien avec le cancer du sein est documenté. Or, une de ses filiales produisait un médicament à base de… tamoxifène, le traitement contre le cancer du sein le plus vendu au monde.
Octobre rose est aujourd’hui organisé, en France, par la Ligue contre le cancer. « On en a marre de ces histoires d’origine d’Octobre rose. Nous avons mieux à faire que déterrer des cadavres largement faisandés, ressortir des “cold cases” sur lesquels il n’y a plus rien à faire », commente Emmanuel Ricard, directeur prévention de l’association.
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