Gestion de l’eau: les données précises manquent et qu’une partie du monde agricole reste réticente à la transparence.

Sécheresse : la gestion de l’eau en France achoppe sur un manque de connaissances, notamment des prélèvements agricoles

Le déficit en eau se fait toujours sentir. Pour les gestionnaires, la situation est d’autant plus difficile à piloter que les données précises manquent et qu’une partie du monde agricole reste réticente à la transparence.

Par Léa Sanchez

Publié aujourd’hui à 05h30, modifié à 14h48 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/10/26/secheresse-la-gestion-de-l-eau-en-france-achoppe-sur-un-manque-de-connaissances-notamment-des-prelevements-agricoles_6800422_3244.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20261026&lmd_link=lecturedujour-btn&M_BT=53496897516380

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Le lac des Brenets, quasi à sec, à Villers-le-Lac (Doubs), le 22 octobre 2026.
Le lac des Brenets, quasi à sec, à Villers-le-Lac (Doubs), le 22 octobre 2026.  RAPHAEL HELLE/SIGNATURES POUR « LE MONDE »

La sécheresse se prolonge en France. En témoignent les arrêtés préfectoraux qui continuent de restreindre les usages de l’eau – des mesures toujours en vigueur dans 72 départements, comme la Corrèze ou la Mayenne. Malgré l’intensité de la crise hydrologique que subit l’Hexagone depuis le début de l’été, de nombreux gestionnaires doivent prendre des décisions à tâtons. Une question, en particulier, demeure : combien de mètres cubes sont extraits chaque jour dans les masses d’eau du pays ?

En Bretagne, l’Etablissement public d’aménagement et de gestion du bassin versant de l’Aulne et de l’Hyères (Epaga) compose avec des informations partielles pour calibrer ses lâchers dans l’Aulne, un fleuve côtier qui approvisionne environ un tiers du Finistère en été. « Les producteurs d’eau potable savent nous donner une estimation de leurs prélèvements quotidiens, et leurs prévisions pour les semaines à venir. Mais nous sommes aveugles pour les prélèvements agricoles », explique Xavier Badé, le directeur du syndicat. Difficile de savoir ce que les agriculteurs vont puiser sur le réseau d’eau potable quand leurs forages tarissent – et d’ajuster le soutien d’étiage à l’Aulne en conséquence, pour éviter que le fleuve ne s’épuise.

La sécheresse de 2022 avait déjà mis en lumière, dans toute la France, les difficultés des autorités pour piloter la ressource en période de crise. Données relatives aux pompages incomplètes voire incohérentes selon les organismes, accès tardif aux informations, répartition dans le temps des prélèvements mal connue, forages non déclarés…

Comment, dès lors, partager l’eau en temps réel et suivre finement l’évolution des nappes et des rivières ? Quatre ans après cette crise hydrologique, de nombreuses structures restent dans le flou.

« Consensus social »

« Nous avons besoin d’élargir la connaissance », plaide Franck Solacroup, directeur général des services de l’établissement public Garonne, Gascogne et affluents pyrénéens. Son syndicat, qui s’occupe du soutien de la Garonne, a des échanges réguliers avec la chambre d’agriculture pour anticiper au mieux la demande en eau des irrigants, qui augmente fortement à partir du mois de juin. « Améliorer la connaissance des prélèvements permettrait de davantage se projeter », défend Xavier Badé, de l’Epaga. « C’est d’autant plus nécessaire que le changement climatique rend encore plus difficile le fait de baser la gestion de l’eau sur des données historiques », rappelle Pierre Brigode, enseignant-chercheur en hydrologie à l’Ecole normale supérieure de Rennes.

Lire aussi la tribune :   « Le flou sur les volumes de prélèvement d’eau et les stratégies d’irrigation est inadmissible »

Plusieurs alertes ont été lancées quant aux lacunes des données disponibles. En janvier, le Conseil d’analyse économique, une instance d’experts placée auprès du premier ministre, a rappelé l’importance d’une « connaissance partagée des usages de l’eau » pour construire un « consensus social ». « C’est cela aussi, le partage de l’eau ! », appuie Florence Denier-Pasquier, administratrice de la fédération France Nature Environnement.

Il s’agit, au-delà des crises, de planification environnementale : les instances locales de l’eau doivent par exemple, entre autres missions, déterminer combien de mètres cubes sont prélevables dans les rivières. Or, cette tâche est difficile à accomplir sans connaître les pompages actuels et leurs incidences sur les écoulements. Un rapport de 2024 de l’inspection générale de l’environnement et du développement durable, et du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux s’inquiétait d’ailleurs d’un risque de surestimation des volumes prélevables dans les cours d’eau.

Le gouvernement planche sur des améliorations de la collecte de données. Une start-up d’Etat, Partageons l’eau, a d’ailleurs commencé à recueillir les données de prélèvement de quatre « territoires-pilotes ». Reste que les deux mesures mises en avant par l’exécutif dans le plan Eau, en mai 2023, pour « mieux mesurer » les ponctions dans les rivières et les nappes, ne sont pas pleinement mises en œuvre. L’obligation d’installer des compteurs avec télétransmission pour tous les prélèvements importants ne devrait pas entrer en vigueur au 1er janvier 2027, comme initialement prévu. « Nous sommes en train d’étudier la base légale à mobiliser », indique le ministère de la transition écologique au Monde, évoquant des « difficultés techniques ».

Des compteurs chez les particuliers

C’est que le sujet reste sensible. Un amendement travaillé avec la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et déposé par la droite et le centre a supprimé une obligation de télérelève quotidienne, en mai, lors de l’examen de la loi d’urgence agricole à l’Assemblée nationale. Dans les Pyrénées-Orientales, le Syndicat mixte pour la protection et la gestion des nappes souterraines de la plaine du Roussillon – qui déploie depuis cette année son propre observatoire des prélèvements – rencontre d’ailleurs quelques réticences.

« La principale difficulté, c’est de gagner la confiance et de bien montrer qu’il y a un intérêt à avoir accès à tous les prélèvements. Il ne peut pas y avoir de tabou là-dessus, relève le président, Nicolas Garcia, également vice-président communiste du conseil départemental. C’est le tout début : je crois que ça va évoluer. » D’autant que la longue sécheresse connue dans les Pyrénées-Orientales à partir de 2022, apaisée par plusieurs épisodes méditerranéens durant l’hiver 2025-2026, a donné un nouveau coup de semonce à la gouvernance de l’eau – de nombreuses régularisations de forages sont en cours. La télérelève s’y développe aussi pour les usagers de l’eau potable, comme dans d’autres régions françaises.

Dans la communauté de communes des Albères, de la côte Vermeille et de l’Illibéris, au sud de Perpignan, « [ils]av[aient] commencé avec les gros consommateurs », comme les campings, raconte Marion Galaup, directrice de la régie des eaux. C’était avant la sécheresse. Désormais, et jusqu’à début 2027, c’est au tour des autres abonnés – donc des particuliers – d’être équipés de nouveaux compteurs. « Cela permet aux usagers de vérifier ce qu’ils consomment, et donc de les inciter à faire des économies, mais également de réduire les fuites dans le domaine privé », souligne Marion Galaup.

Restent de multiples autres chantiers, partout en France, pour faciliter la gestion de l’eau. Toutes les rivières du pays ne disposent pas par exemple de suivi de leurs écoulements, même si le nombre de stations hydrométriques a grossi ces dernières décennies. « Or, des besoins de données émergent », observe Adrien Vergne, hydrologue à la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement de Bretagne. Les gestionnaires locaux cherchent notamment à mieux comprendre l’hydrologie de leur territoire.

En Bretagne, les services de l’Etat aident par exemple le Syndicat du bassin versant du Couesnon à évaluer les débits de nouvelles rivières en période d’étiage. La structure, qui réalise les mesures sur le terrain, récolte ainsi des informations cruciales à l’heure du changement climatique. Les mesures de débit ont toutefois elles aussi leurs marges d’erreur, notamment quand les cours d’eau s’affaiblissent. « Il faut réfléchir à ce que l’on fait de ces incertitudes », prévient Adrien Vergne. Des humains et des écosystèmes dépendent de la gestion qui en est faite. De ses limites et angles morts aussi.

Lire aussi le reportage (2026) |   A la poursuite du « diamant » bleu : des spéléologues explorent les réserves d’eau souterraines des Pyrénées-Orientales

Léa Sanchez

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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