La social-démocratie en France n’a pas pris la mesure du rejet qu’elle suscite ni de sa responsabilité dans la droitisation des valeurs »
Tribune
L’absence d’un socialisme réformateur dans le paysage politique français alimente un désir de rupture, de repli et de radicalisation à droite, analyse, dans une tribune au « Monde », l’économiste Olivier Passet.
Publié hier à 17h00, modifié à 17h35 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/25/la-social-democratie-en-france-n-a-pas-pris-la-mesure-du-rejet-qu-elle-suscite-ni-de-sa-responsabilite-dans-la-droitisation-des-valeurs_6800096_3232.html
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Le problème n’est pas tant la montée des « extrêmes » que le vide politique qui la rend possible et l’absence d’une force capable d’incarner de façon crédible une rupture avec l’ordre existant. Le socialisme réformiste est devenu l’espace vacant du spectre politique. Il n’a plus de projet suffisamment désirable pour fédérer, de doctrine capable d’ordonner les colères, de base sociale et d’ancrage territorial à la hauteur de ses ambitions, d’incarnation forte.
Il lui manque surtout une perspective : celle d’une transformation de la société qui ne se réduise ni à la gestion du système en place ni à une redistribution de ses effets les plus injustes. Cette vacance ouvre la voie à une recomposition politique dominée par la droite classique et l’extrême droite. Tant qu’aucune force, en dehors de La France insoumise [LFI], ne portera une ambition de rééquilibrage des rapports de pouvoir économiques et sociaux, le désir de rupture continuera de trouver ses débouchés dans le dégagisme, le repli ou la radicalisation à droite. La crise du socialisme est d’abord intellectuelle et programmatique.
Face à ce vide, Jean-Luc Mélenchon tente une gageure : incarner à lui seul les deux gauches historiques, celle de Georges Marchais [secrétaire général du Parti communiste français de 1972 à 1994] et celle de François Mitterrand [premier secrétaire du Parti socialiste de 1971 à 1981 puis président de la République de 1981 à 1995], la colère et la force tranquille. C’est beaucoup demander à un seul homme.
LFI a accompli un travail considérable de structuration, d’élaboration programmatique, d’implantation locale et de mobilisation de la jeunesse. Mais ce travail de labourage ne saurait compenser durablement l’absence d’un espace politique plus large. A ce labeur s’opposent le dilettantisme programmatique et les guerres de baronnie du Parti socialiste, qui ne remplit plus ses fonctions historiques : mobiliser, élaborer une doctrine, débattre des voies de la transformation sociale. Il subsiste comme appareil et réseau d’élus, mais où est le projet ?
Enfants gâtés de la politique
La candidature de Raphaël Glucksmann [cofondateur du parti Place publique] à l’élection présidentielle de 2027 illustre cette impasse : l’hostilité à Jean-Luc Mélenchon et le refus d’alliance avec une gauche jugée trop brutale ou clivante semblent tenir lieu de ligne programmatique. Mais s’opposer à une autre gauche ne constitue pas un projet de société. Que propose-t-il concernant les rapports de propriété, le partage de la valeur, l’organisation du travail, le logement, les services publics ou la maîtrise collective des investissements ?
A la vacuité du projet répond l’omniprésence des slogans. Le risque est de rejouer le scénario Macron : une incarnation issue des cercles de notabilité, portée par les élites urbaines, qui se présente comme une réponse raisonnable aux désordres du monde sans remettre en cause les structures qui les produisent. Deux enfants gâtés de la politique, loin des réalités sociales, deux progressistes aux idées vieilles.
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Le problème de la social-démocratie est qu’elle n’a pas pris la mesure du rejet qu’elle suscite ni de sa responsabilité dans la droitisation des valeurs. Elle se croit encore force de compromis et de bonne volonté, quand une partie de l’opinion voit en elle la complice d’un ordre social devenu insupportable. Elle dénonce les monstres qui menacent la démocratie sans comprendre qu’à ses yeux, elle en est elle-même un : par sa complaisance envers les intérêts économiques, sa tolérance aux inégalités, ses velléités écologiques et le recours à la force pour contenir les contestations. Ce fossé entre l’image qu’elle cultive et celle qu’elle renvoie est devenu un problème politique majeur.
Le compromis social-démocrate a perdu sa promesse : conjuguer l’efficacité du marché et la justice sociale, en laissant l’Etat corriger ses défaillances et redistribuer ses fruits. De là vient sa déroute. Les concentrations de richesse et de pouvoir atteignent des niveaux qui fragilisent les contre-pouvoirs ; les dégâts écologiques et sociaux s’accumulent à un rythme incompatible avec leur réparation ; l’accès au logement devient, notamment pour les plus jeunes, un mur infranchissable ; le travail perd, pour beaucoup, une part de son sens et de sa capacité à garantir une existence digne.
L’Etat n’est plus que la voiture-balai du capitalisme financiarisé : il ramasse les dégâts du marché sans empêcher qu’ils se reproduisent. La social-démocratie est sommée de faire davantage avec des ressources toujours plus contraintes, sans agir sur les mécanismes qui rendent ces interventions nécessaires. Elle achète une paix sociale sans enrayer la prédation, la concentration et l’exclusion, au prix d’une trajectoire d’endettement insoutenable. Face aux patrimoines qui s’accumulent, aux services publics sous tension et aux perspectives qui se ferment, cette politique apparaît comme une collusion qui fragilise l’Etat et fait payer ses impasses au contribuable. Protéger les droits sociaux ne peut consister à compenser indéfiniment les effets d’un système qui en détruit les conditions matérielles.
L’heure n’est plus à la gestion experte de l’existant ni à la quête de stabilité. La social-démocratie se trompe d’époque. L’espace autrefois occupé par le socialisme réformateur doit retrouver une ambition transformatrice : non plus adapter la société à l’économie, mais réorganiser l’économie au service de finalités humaines, sociales et écologiques ; repenser les investissements, les rapports de propriété, le partage du pouvoir et la production des richesses. Non plus indemniser indéfiniment mais s’attaquer aux causes des déséquilibres. La gauche doit articuler une critique du système, une vision désirable de la société et les moyens crédibles de la faire advenir.
La transformation n’est pas un supplément d’âme à la gestion budgétaire : elle commande d’autres priorités collectives et une autre organisation du pouvoir. C’est à cette condition que la gauche pourra fédérer au-delà de ses frontières actuelles et enrayer la dérive du vote vers la droite et son extrême. Le temps presse. Sans électrochoc intellectuel et programmatique, l’élection de mai est déjà jouée.
Olivier Passet est économiste et ancien directeur des synthèses au sein de l’institut d’études économiques Xerfi, de 2012 à 2024.
Commentaire Dr Jean SCHEFFER:
Une bonne vidéo à bien méditer.
C’est en ne voulant pas des communistes en 1930 que la bourgeoisie allemande s’est allié avec l’extrême droite et a été ainsi à l’origine de la nomination d’Hitler. La droite du Parti socialiste en ayant choisi Raphaël Glucksman fait pareil avec LFI et Marine Le Pen. C’est eux qui sont le marche pied du RN (voir les travaux de l’historien Johann Chapoutot: https://www.google.com/url?sa=t&source=web&rct=j&opi=89978449&url=CAESYwHrOzAVll9hDtg892LDN6UjRVtIw7eLSk0EBwj52oVmHyF_3PvKP8RIbexg9qpg_y8kxxcqSKGPtJAZZLFVryXRHP2LjBM8R8t1d5H76PEbPDSSbvXZUXWXGGGiBBtwBRhWeQ&ved=2ahUKEwiarundoNiXAxXXU6QEHdK-HkAQtwJ6BAgmEAI&uoh=2&usg=AOvVaw0KyWvu6OdMD8nJ2WaKaHfc).