Magali Lafourcade : « La réponse du pouvoir est exclusivement sécuritaire parce qu’il ne tient plus sur aucun socle »
ENTRETIEN
Manifestations réprimées, opposants criminalisés, justice instrumentalisée… Magali Lafourcade, secrétaire générale de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, s’inquiète du délitement de l’Etat de droit.
le 24 octobre 2026
11 min

Entretien avec

Entretien avec
Magali Lafourcade
Secrétaire générale de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH)
Le week-end dernier a indéniablement constitué un moment de bascule supplémentaire vers autre chose que l’Etat de droit, à six mois des élections présidentielle et législatives.
La secrétaire générale de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), Magali Lafourcade, analysait déjà fin août dans nos colonnesces glissements progressifs que l’on observe en France.
Alors que se déroule aujourd’hui une nouvelle journée de mobilisation à l’appel des gilets jaunes et des organisations étudiantes et lycéennes, rejointes par la CGT et Solidaires, la magistrate revient pour Alternatives Economiques sur la séquence en cours.
Quelle analyse faites-vous de la journée du 17 octobre ?
Magali Lafourcade : Les manifestations ont eu lieu dans une ambiance pré-insurrectionnelle, marquée par une colère profonde. Entre 500 000 et 800 000 personnes sont descendues dans la rue, ce qui est rare à six mois d’une élection présidentielle. Cela illustre bien les résultats de la 17e vague du baromètre de la confiance du Centre de recherches politiques de Sciences Po(Cevipof), qui relevait un indice de colère dans la société française à 7 sur 10, avec un fort écœurement vis-à-vis de la classe politique1. C’est un niveau inédit, très éloigné des résultats dans les autres pays auxquels nous sommes comparés, l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Italie. Le deuxième élément à retenir du week-end est le degré de violences et les pillages qui ont eu lieu. C’est effroyable. Le niveau de colère ne m’a pas surprise. Celui des pillages et des violences, si.
Tout cela intervient dans un contexte de raidissement du pouvoir. Au 13 octobre, il y avait déjà près de 8 000 gardes à vue, dont 85 % de mineurs. Là encore, c’est inédit. Après les gilets jaunes, on avait compté 6 000 gardes à vue, mais sur un an. Et après le meurtre de Nahel Merzouk, en juin 2023, 4 500 environ. Sur ces 8 000 gardes à vue, antérieures au 17 octobre donc, on recense 2 700 réponses pénales. Beaucoup de personnes ont donc été libérées sans être poursuivies. Soit il n’a pas été possible de leur imputer quoi que ce soit, soit leur placement en garde à vue était hors-la-loi.
Ce traitement policier et judiciaire n’a pas tenu compte du fait que les manifestants étaient pour la plupart très jeunes, en majorité mineurs ?
Les enfants en garde à vue ont des droits spécifiques, qui doivent être appliqués sans délai (prévenir leurs parents, voir un médecin et un avocat), qui n’ont pas pu être respectés en raison du très grand nombre de mineurs gardés à vue. En dépit de leur vulnérabilité particulière, le ministre de l’Intérieur a répété qu’il n’avait donné aucune consigne de retenue aux policiers. Les enfants sont pourtant protégés par la Convention internationale des droits de l’enfant. Certains ont été mutilés.
Le maintien de l’ordre est un service public : la police est là pour permettre de manifester pacifiquement, non pour servir un narratif politique
Face aux manifestations des lycéens, des gilets jaunes ou des militants écologistes, le maintien de l’ordre n’est pas le même que face aux agriculteurs. En janvier 2024, celui qui était alors ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin [aujourd’hui garde des Sceaux, NDLR], affirmait : « Il y a des coups de sang légitimes. On ne répond pas à la souffrance en envoyant les CRS. » L’Etat a perdu son impartialité. Or le maintien de l’ordre est un service public : la police est là pour permettre de manifester pacifiquement, non pour servir un narratif politique.
Comment interprétez-vous la réponse politique à cette séquence ?
Pris entre le mur de la dette et les élections à venir, le gouvernement affirme qu’il n’a aucune marge de manœuvre budgétaire. Il n’apporte aucune réponse sur le fond, seulement une réponse sécuritaire, judiciaire et partisane. Sécuritaire par le déploiement d’un dispositif policier accru, des couvre-feux, des interdictions de manifester ; judiciaire en s’appuyant sur des dispositifs dérogatoires ; et partisane, car le gouvernement cherche à faire un bouc émissaire d’une force d’opposition politique, la France Insoumise.
Même Gérard Larcher, président du Sénat et troisième personnage de la République, affirme qu’envisager l’interdiction de LFI est une possibilité ! On marche sur la tête. A contrario, peu de responsables politiques ont évoqué la possible interdiction du Rassemblement national. Le gouvernement incrimine LFI et « l’ultragauche ». Il cite les renseignements territoriaux (RT). Or, de deux choses l’une. S’il y avait des remontées en ce sens, pourquoi ne pas avoir prévu un dispositif policier à la hauteur ? Par ailleurs, Mediapart2 a révélé que les notes des RT n’incriminaient pas particulièrement l’ultragauche.
Soit ces informations viennent, ex post, de l’analyse des profils des personnes interpellées. Or celle qui est la mieux placée, c’est la procureure de Paris, Laure Beccuau, et elle a dit qu’elle ne pouvait absolument pas confirmer cette analyse. Sur quels éléments le gouvernement se fonde-t-il donc pour l’affirmer ? Une commission d’enquête parlementaire a heureusement été annoncée sur ce sujet.L’exécutif diabolise un opposant politique et, en creux, en dédiabolise un autre. Tout cela sert l’extrême droite qui apparaît comme le parti de l’ordre. C’est extrêmement inquiétant.
L’exécutif est-il lancé dans une fuite en avant ?
Il compte en effet aller plus loin encore. Avec la loi « casseurs-payeurs », tirée du programme de Marine Le Pen de 2022 et qui doit être examinée fin octobre au Parlement. Je rappelle son objectif : si vous êtes pris dans un attroupement et que vous ne vous dispersez pas après sommation, vous pourrez être tenu civilement responsable (et donc devoir indemniser) en cas de dégradations. Or les sommations ne sont pas toujours données ou pas toujours comprises. Ce sont les personnes les moins impliquées qui se feront prendre, quand les délinquants d’habitude sauront se faufiler. C’est la pêche au chalut !
La loi sur la présomption de légitime défense des policiers, toujours en discussion au Parlement, est elle aussi dangereuse. Les associations qui dénoncent un « permis de tuer » n’ont pas tort. En inversant la charge de la preuve, elle envoie le signal que si un policier utilise son arme de service, il sera très difficile de le condamner.
Sous Emmanuel Macron, on a assisté à une criminalisation des mouvements sociaux. Beaucoup de familles ont cessé d’aller manifester avec leurs enfants
Comment expliquer qu’on en soit là ?
Les états d’urgence, en particulier l’état d’urgence antiterroriste instauré en 2015, et dont l’essentiel des mesures est entré dans notre droit commun avec la loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme de 2017, ont profondément dégradé la liberté de manifester. Dès 2015, le gouvernement l’a utilisé contre les manifestants de la COP21, puis contre les manifestants contre la loi travail en 2016, sous la présidence de François Hollande. Sous Emmanuel Macron, on a assisté, dès les manifestations des gilets jaunes en 2018-2019, à une criminalisation des mouvements sociaux. Beaucoup de familles ont cessé d’aller manifester avec leurs enfants.
Vous avez souligné l’accroissement de la répression policière. Quelle forme prend-elle ?
Depuis la présidence de Nicolas Sarkozy, les effectifs policiers ont été réduits. Pour contrebalancer cela, leur équipement a été alourdi, avec une « robocopisation », et des armes dites sublétales pour diminuer l’usage des armes de service. Or les conditions d’emploi théorique de ces armes sublétales sont rarement réunies. Par exemple, le tir en cloche pour les grenades – d’où les tirs tendus qui causent des mutilations. Ces armes ne sont utilisées dans aucun autre pays d’Europe de l’Ouest. L’usage massif des gaz lacrymogènes n’a pas non plus d’équivalent chez nos voisins.
L’encadrement policier pose également problème. Il n’est pas épargné par les difficultés de recrutement. Dès lors que les choses s’enveniment, et pour peu qu’un ministre ait fait passer le message que la République était en danger, il n’y a plus aucune retenue. L’époque après la mort de Malik Oussekine, [tué par des policiers en 1986 durant les mobilisations contre la loi Devaquet, NDLR] où les gouvernants affirmaient que « lorsqu’on se défoule sur un manifestant, c’est la République qu’on salit » paraît loin.
Le nouveau schéma de maintien de l’ordre adopté en 2020 témoigne de ces évolutions. La notion de désescalade en est absente, contrairement aux autres pays d’Europe de l’Ouest. Résultat, selon le chercheur Sébastian Roché, les tirs mortels de la police et de la gendarmerie en France sont de 50 % plus élevés qu’en Allemagne, et 377 % plus élevés qu’en Grande-Bretagne. Dernier problème enfin : l’IGPN et l’IGGN, chargées de l’inspection générale des forces de police et de gendarmerie, sont perçues comme manquant d’impartialité car elles sont internes à ces institutions.
Quant au contrôle du Défenseur des droits, il produit des enquêtes extrêmement rigoureuses. Malheureusement, ses seules prérogatives, à l’issue, sont de demander l’ouverture de procédures disciplinaires au ministère de l’Intérieur. Et le ministre refuse systématiquement ! Dans les autres démocraties européennes, il y a un véritable contrôle externe des forces de l’ordre.
Les juges ont pour mission de ne condamner que si la preuve de l’infraction est apportée, pas de crier avec les loups
Le raidissement est aussi notable d’un point de vue judiciaire. Que s’est-il passé ?
Contre les manifestants du 17 octobre, Gérald Darmanin a demandé aux procureurs d’être impitoyables et que soient utilisées des dispositions dérogatoires au droit commun, qui relèvent de la criminalité organisée et permettent des gardes à vue jusqu’à 72 heures. Beaucoup de juges du siège ont ressenti les interventions du garde des Sceaux comme des pressions, surtout quand il a dit que la justice était rendue au nom du peuple français et que celui-ci attendait de la fermeté. Les juges ont pour mission de n’entrer en voie de condamnation que si la preuve est apportée de la matérialité de l’infraction et de son imputation à la personne jugée. Pas de crier avec les loups.
Une autre explication de la situation ne tient-elle pas aussi à la destruction méthodique de la démocratie sociale par Emmanuel Macron ?
Ce président a gouverné en marginalisant les corps intermédiaires, en restreignant le champ d’action des partenaires sociaux et en niant leur légitimité à défendre une vision politique. Il a voulu gouverner seul. Après les gilets jaunes, il a proposé un grand débat national, mais le gouvernement n’a donné aucune traduction politique à ce que les personnes ont écrit dans les cahiers de doléances. La Convention citoyenne pour le climat était une excellente idée. Mais les 149 propositions qu’elle a portées en 2019 sont restées lettre morte, pour l’essentiel. En 2025, une convention citoyenne sur les temps de l’enfant a été organisée. Des adolescents y ont été auditionnés et ont expliqué la lourdeur de leurs emplois du temps à trou et leur épuisement. Le gouvernement n’en a rien fait.
Les manifestations contre la réforme des retraites en 2023 et les multiples recours à l’article 49-3 de la Constitution ont été un autre moment important de délitement de la démocratie sociale. « C’est la foule qui manifeste. Or la loi a été votée par la représentation nationale », a estimé Emmanuel Macron à l’époque, alors même que le texte avait été adopté par 49-3. Il a fait fi de quatorze journées de manifestation avec plus d’un million de personnes dans la rue. Ce n’était pourtant pas la foule, mais le peuple qui essayait de se faire entendre.
Enfin, la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024 a envoyé le même signal. La coalition arrivée en tête était le Nouveau Front populaire (NFP), le premier parti, le Rassemblement national. Emmanuel Macron a choisi de nommer Michel Barnier Premier ministre, qui appartenait à une force politique, Les Républicains, arrivée en septième position. Incompréhensible.
La macronie a une responsabilité énorme dans le délitement de la démocratie sociale. Les contre-pouvoirs ont été très abîmés
Ce président livre des événements la lecture politique qui l’arrange. La macronie a une responsabilité énorme dans le délitement de la démocratie sociale. Les contre-pouvoirs ont été très abîmés. Dans ce contexte, les dernières nominations aux postes clés de la République sont inquiétantes, que ce soit au Conseil constitutionnel, à la Cour des comptes, ou au contrôleur général des lieux de privation de liberté, où a été nommé un ancien de Vinci Autoroutes… Les « recasages » des soutiens d’Emmanuel Macron qui avaient perdu les élections ont été massifs. Les études du Cevipof montrent que beaucoup de personnes ont l’impression que les élites ne méritent pas la place qu’elles occupent.
Le gouvernement prend-il prétexte des colères dans la rue pour imposer une restriction des libertés ?
Je n’irais pas jusque-là. Il y a des mouvements très violents et les dégâts sont considérables. C’est une réalité. En revanche, la réponse exclusivement sécuritaire et partisane n’est pas adaptée face à des revendications légitimes. Cette réponse tient au fait que le pouvoir ne tient plus sur aucun socle. Selon la dernière enquête du Cevipof, le président de la République n’a la confiance que de 18 % des sondés. Il s’est coupé des corps intermédiaires et ne dispose d’aucune majorité à l’Assemblée nationale.
Nos dirigeants semblent chercher à fracturer la société. Ils ont essayé de le faire d’un point de vue générationnel en disqualifiant les adolescents qui manifestaient. Ils cherchent maintenant à le faire de manière partisane. Mais dans la société, les gens se parlent. La population voit que les colères exprimées sont légitimes, que les inégalités s’accroissent, que le pouvoir d’achat baisse, que les services publics se dégradent. Ces réalités ne sont pas des impressions, elles sont largement documentées.
La piste des ingérences étrangères émerge aussi dans le débat public, face à la multiplication des mobilisations en Europe de l’Ouest. Vous préparez un livre sur le sujet. Qu’en pensez-vous ?
Les ingérences ne créent pas les mouvements, mais les instrumentalisent, comme au moment des gilets jaunes, pour décrédibiliser les démocraties et créer de l’instabilité. Nous verrons comment le Kremlin exploite les images du 17 octobre.Il est certain que c’est du pain bénit pour lui. Quant à Donald Trump, il en fait une exploitation politicienne dans le cadre des élections de mi-mandat. Ce n’est pas de l’ingérence.
Le maintien de l’ordre doit prendre le virage de la désescalade, et le gouvernement doit cesser de faire la courte échelle à l’extrême droite
Comment aurait-il fallu répondre pour apaiser les choses ?
A court terme, il faut mener des enquêtes pour retrouver les casseurs et faire cesser l’impunité. Le maintien de l’ordre doit prendre le virage de la désescalade, et le gouvernement doit cesser de faire la courte échelle à l’extrême droite. Il lui faut répondre aux revendications des lycéens avec un plan d’aménagement sur les emplois du temps, des toilettes qui ferment, des bâtiments rénovés. Revoir Parcoursup, qui n’a pas toujours existé. Pour cela, il faut des marges de manœuvre budgétaires.
Cela tombe bien, une convention citoyenne a été lancée sur le thème des finances publiques. La mission d’information sur les aides aux entreprises a déjà dessiné des pistes. La discussion budgétaire est en cours. C’est le moment d’apporter une réponse politique et fiscale à ces questions ! Nous sommes en train de basculer dans un pays de rentiers, avec une société de plus en plus polarisée. La période actuelle peut être l’occasion d’un big bang fiscal qui redonnera des marges de manœuvre budgétaires.