Dernier budget Macron, progression du coût de l’endettement, élection présidentielle en approche… le débat budgétaire 2027, particulièrement tendu, est l’objet de nombreuses contre-vérités. Décryptage, en dix épisodes.
Alors que se profile le scrutin présidentiel de 2027 et que l’emballement de la dette devient un sujet d’inquiétude majeur, toutes les conditions sont réunies pour que le débat budgétaire 2027 soit particulièrement explosif. Un contexte favorable à des discours trompeurs, des exagérations, voire des contre-vérités flagrantes.
Dans cette nouvelle série, Alternatives Economiques démêle le vrai du faux pour tenter d’assainir un débat qui promet d’être pollué par la peur… et les agendas libéraux d’une large partie de la classe politique.
Non, tout le monde ne contribue pas à l’effort dans le budget 2027
CONTRE-VÉRITÉ SÉRIE 1/10
Avec son budget 2027, le gouvernement promet un effort « juste ». Faux, répond l’économiste Michaël Zemmour, qui montre que les précaires seront bien davantage mis à contribution que les plus aisés.
le 12 octobre 2026 https://www.alternatives-economiques.fr/non-tout-le-monde-ne-contribue-pas-a-l-effort-dans-le-budget-2027_12-10-2026

Se serrer la ceinture de 43 milliards d’euros : c’est le plan de rigueur auquel le gouvernement demande aux Français de consentir avec le budget 2027, dans l’espoir de rééquilibrer les comptes publics. « L’effort sera partagé. Il sera important, mais il sera juste », a plaidé Roland Lescure en conseil des ministres, le 1er octobre. Ce n’est pourtant pas du tout ce que prévoit le texte.
Contrairement aux éléments de langage de l’exécutif, les Français ne sont pas mis à contribution de façon équitable dans l’équation budgétaire que doit résoudre Sébastien Lecornu. La démonstration est facile à faire : une mère seule à la tête d’un foyer modeste va voir son niveau de vie baisser de 1 %, tandis que le revenu d’un ménage du top 20 % ne sera tout simplement pas affecté par les mesures générales du budget. Sans même parler des millionnaires et des milliardaires, eux aussi absents de la copie budgétaire.
Le déficit, il est vrai, est très préoccupant. Il a été creusé à la fois par une faible croissance et par de très importantes – et téméraires – baisses de recettes sur la période 2017-2022 : baisse de l’impôt sur les sociétés et de la taxe d’habitation, ISF transformé en IFI… Un effort budgétaire est donc sans doute nécessaire, même si l’on peut débattre de son rythme et de sa forme (recettes et/ou dépenses). Sur l’équité de sa répartition, en revanche, il n’y a guère matière à débat.
Car le slogan répété par plusieurs ministres – « tout le monde doit participer à l’effort »1 –, ne résiste pas à l’épreuve des faits et des chiffres. Pour démontrer qu’un énoncé est faux, nul besoin d’examiner tous les cas : il suffit de trouver des contre-exemples. Deux cas types suffisent ici à montrer que le budget 2027 n’a rien à voir avec une situation où chacun contribue à l’effort.
Du bon usage des cas types
Les cas types se manient avec précaution : on en trouve toujours un, peu représentatif, pour appuyer n’importe quel argument. On pense par exemple à la « veuve de l’Ile de Ré », brandie comme paravent pour éviter toute discussion sur la taxation des hauts patrimoines. Leur usage reste pourtant bien utile pour évaluer les effets d’une réforme sur un profil donné, pour mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre ou, tout simplement, pour se faire une idée des ordres de grandeur. Le Conseil d’orientation des retraites (COR), par exemple, raisonne à partir de toute une série de cas types.
Encore faut-il bien les choisir : le raisonnement est d’autant plus intéressant que les cas retenus sont pertinents. La technique de la microsimulation permet ensuite d’appliquer le même raisonnement à l’ensemble de la population, dans toute sa diversité. On attend à ce titre l’analyse du budget 2027 que doit publier l’Institut des politiques publiques (IPP).
En attendant, on peut se concentrer sur les mesures les plus importantes qui demandent un « effort ». A commencer par celles qui touchent le revenu courant des ménages : le gel des pensions pour deux tiers des retraités, le gel des prestations sociales (aides au logement, allocations familiales, prime d’activité), hors minima sociaux, ou encore la baisse du plafond de l’abattement de l’impôt sur le revenu des retraités.
Côté entreprises, on peut mentionner le gel des exonérations de cotisations employeur (de l’ordre de 0,5 % de la masse salariale). Quant aux très grandes firmes, elles se voient annoncer une baisse – oui une baisse ! – de l’impôt exceptionnel sur les sociétés.
En revanche, nulle trace d’une hausse de l’impôt sur le revenu, pas davantage de hausse de l’imposition du patrimoine, et toujours rien sur les milliardaires. Rien, donc, sur les outils qui permettent à ceux qui vont bien économiquement de participer à l’effort à proportion de leurs moyens.
Pour illustrer ce décalage, on peut comparer l’effet du budget sur un profil à qui l’on demande des efforts et sur un profil qui serait complètement épargné. Particulièrement touché : un ménage qui perçoit à la fois les aides au logement, la prime d’activité, l’allocation de rentrée scolaire et les allocations familiales. C’est par exemple le cas d’une mère seule de deux enfants, en activité à 85 %, rémunérée au Smic horaire et locataire de son logement2. A l’opposé, un ménage sans enfant, en bonne santé et en activité, dont les revenus et le patrimoine le placent dans le top 20 %, n’est pas ou peu concerné par les mesures du budget.
Les plus modestes devront faire davantage d’efforts
Le revenu de la mère seule se compose pour moitié de revenus d’activité, pour moitié de prestations sociales : prime d’activité (230 €), aide au logement (365 €) et prestations familiales (620 €, qui regroupent allocations familiales, allocation de rentrée scolaire et allocation de soutien familial)3.
Ce ménage se situe ainsi dans le troisième dixième de la distribution des revenus, au-dessus toutefois du seuil de pauvreté monétaire. En 2027, la désindexation des prestations sociales prévue au budget – autrement dit, leur gel alors même que l’inflation annuelle est estimée à 2,1 % – représente pour elle une perte de niveau de vie de l’ordre de 1 %.
À l’inverse, une personne célibataire touchant un salaire de 3 000 € net, ou un couple bi-actif dont chacun des deux membres gagne 3 000 € net par mois, se voit demander un effort de 0 % de son niveau de vie : aucune mesure du budget n’affecte son revenu courant. Si l’on modifie un peu le cas et que le couple a deux enfants (il passerait alors du top 20 % au top 40 % des niveaux de vie), il serait concerné par le gel des prestations familiales, mais à un niveau très faible : environ 0,02 % de son revenu.
Bien sûr, cette démonstration est loin d’épuiser toutes les situations. Il y a, d’un côté, ceux qui sont un peu riches et les très, très riches, à qui rien n’est demandé en particulier. Et, de l’autre, les retraités moyens et les fonctionnaires4, qui subissent une baisse de pouvoir d’achat supérieure à celle de notre premier cas (de l’ordre de 2 %), ou encore une mère seule de trois enfants sans activité (1,7 %).
Mais cet exercice souligne clairement que le slogan « tout le monde doit contribuer aux efforts » est fondamentalement faux. Il dessine au contraire un budget 2027 qui laisse de côté les prélèvements sur les ménages, épargne les classes moyennes supérieures et plus encore les riches et très riches, pour concentrer les économies sur une baisse du pouvoir d’achat des prestations sociales et sur les pensions de retraite.
Et encore, ce n’est qu’un aperçu. Le calcul laisse de côté les mesures sur les arrêts maladie, dont l’impact est considérable mais qu’il faudrait approcher différemment. Et ce qui est peut-être le plus important : la dégradation des conditions de financement des services publics. Elle pèse sur les conditions de vie des ménages, et en particulier des plus modestes, qui ont moins les moyens de recourir à des services privés pour les remplacer. Un effort « juste », vraiment ?

Article écrit par
Economiste, enseignant-chercheur à l’université Lyon 2 (laboratoire Triangle) et chercheur associé à Sciences Po
CONTRE-VÉRITÉ SÉRIE 2/10
Non, il n’y a pas d’effet « boule de neige » de la dette française
CONTRE-VÉRITÉ SÉRIE 2/10
Le coût de l’endettement public français progresse, faisant craindre un effet boule de neige par lequel le pays est étranglé par son remboursement. Si la situation se tend incontestablement, elle est encore sous contrôle.
le 14 octobre 2026 https://www.alternatives-economiques.fr/non-il-n-y-a-pas-d-effet-boule-de-neige-de-la-dette-francaise_14-10-2026
3 min

Si vous suivez régulièrement les débats actuels sur la dette française, vous avez sûrement entendu que notre situation budgétaire est rendue d’autant plus difficile que nous sommes victimes d’un « effet boule de neige ». De quoi s’agit-il ?
La France emprunte auprès des marchés financiers de quoi financer sa dette publique. Ces crédits ont bien sûr un coût, que l’on appelle la « charge des intérêts de la dette ». On peut mesurer le solde budgétaire de deux façons : soit on observe la différence entre les dépenses et les recettes, soit on se focalise sur la différence entre les dépenses hors charge de la dette et les recettes. C’est ce que les économistes baptisent le « solde primaire », et il reflète mieux la situation économique de l’année.
Lorsqu’un gouvernement souhaite réduire son déficit budgétaire, il engage une politique d’austérité en réduisant les dépenses et/ou en augmentant les prélèvements obligatoires. Cela lui permet de réduire son déficit primaire.
Mais si, dans le même temps, à cause d’un stock de dette important et de taux d’intérêt élevés, la charge de la dette augmente plus vite que la politique d’austérité ne réduit le solde primaire, alors le déficit total ne diminue pas. Cela oblige à renforcer l’austérité, ce qui casse la croissance, réduit les recettes fiscales, creuse le déficit et donc la dette. De quoi augmenter encore les charges d’intérêt. Ce cercle vicieux, c’est l’effet boule de neige, et il peut aboutir à une avalanche.
A quelles conditions ce scénario peut-il apparaître ? Il faut que le taux d’intérêt de la dette devienne supérieur au taux de croissance de l’économie, et ce de manière durable. Si on observe la situation française actuelle, il y a a priori de quoi s’inquiéter : l’Hexagone emprunte en ce moment, sur les emprunts à 10 ans, à un taux d’intérêt proche de 5 %.
Dans le même temps, la croissance nominale (c’est-à-dire la somme de la croissance en volume et de l’inflation) devrait se situer cette année autour de 2,7 % (0,4 % de croissance en volume et 2,3 % de hausse des prix). En théorie, donc, l’effet boule de neige est déjà bel et bien là.
L’effet boule de neige n’est pas (encore) là
En réalité, il n’est pas encore là. Car pour avoir une juste vision de la situation, il faut comparer le taux de croissance nominal de l’année, non pas avec le taux d’emprunt actuel, mais avec celui de l’ensemble de notre dette. Or, celle-ci a une maturité de l’ordre de huit ans et demi.
Cela signifie que dans notre stock de dette actuelle, certains crédits ont été obtenus il y a plusieurs années à des taux bien inférieurs à ceux d’aujourd’hui. Si l’on compare ce taux sur l’ensemble de la dette avec la croissance nominale sur les dix dernières années, on s’aperçoit que le taux de croissance a toujours été supérieur au taux d’intérêt, sauf en 2020, année rendue très particulière par la pandémie de Covid-19.
Le taux d’intérêt reste plus faible que le taux de croissance nominal
Taux d’intérêt apparent sur la dette publique et taux de croissance nominale du PIB, en %

https://www.alternatives-economiques.fr/sites/default/files/iframes/38363
Source : Insee
© Alternatives Economiques
Cette situation devrait se vérifier de nouveau en 2026 : selon les documents budgétaires du projet de loi de finances pour 2027, le taux d’intérêt sur l’ensemble de notre dette devrait se situer autour de 2,3 %. Soit encore en dessous des 2,7 % de croissance nominale.
Certes, les taux d’intérêt grimpent plus vite qu’anticipé en cette fin d’année. Il est probable que le 2,3 % soit d’ores et déjà un peu sous-estimé. Mais l’Agence France Trésor, qui gère la dette française, a déjà réalisé fin septembre 85 % de son programme d’emprunt pour 2026.
Il n’y a donc pas (encore) d’effet boule de neige en France. Mais le taux d’emprunt sur l’ensemble de notre dette s’approche désormais du taux de croissance nominal. Avec une croissance qui faiblit et des taux d’emprunt qui montent, le début de sa mise en route est plausible.
Article écrit par

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Editorialiste
Non, la charge d’intérêts de la dette n’est pas le premier poste de dépenses publiques en France
CONTRE-VÉRITÉ
La charge de la dette publique coûtera 79,2 milliards d’euros en 2026, ce qui est loin d’être le plus gros budget de l’Etat. Néanmoins, la hausse des taux place la France au seuil de vigilance des agences de notation.
le 19 octobre 2026 https://www.alternatives-economiques.fr/non-la-charge-d-interets-de-la-dette-n-est-pas-le-premier-poste-de-depenses-publiques-en-france_19
4 min

A la fin du deuxième trimestre de cette année, la dette publique française s’établissait selon l’Insee à 3 600 milliards d’euros, soit l’équivalent de 119 % du PIB. Selon les données fournies récemment par le ministère des Finances dans le cadre de la présentation du projet de budget pour 2027, cette dette devrait nous coûter, toutes administrations publiques confondues, 79,2 milliards d’euros de charge d’intérêts en 2026.
Afin de montrer combien ce montant est d’ampleur, on entend souvent dire que ce coût de la dette est ou devient le premier poste de dépense. « C’est aujourd’hui le premier budget de l’Etat, supérieur à celui de l’éducation ou encore de la défense »expliquait ainsi Roland Lescure, ministre de l’Economie et des Finances le mois dernier. Qu’en est-il vraiment ?
Pour des raisons pédagogiques, on distingue généralement le budget de l’Etat de celui de la Sécurité sociale, celui des retraites de celui de la santé, les cotisations sociales des impôts, etc., toutes choses utiles à analyser. Il n’en reste pas moins que, sur le plan macroéconomique, l’action des autorités publiques se compose de prélèvements et de dépenses, quelle que soit leur nature.
Prendre un peu de hauteur permet par exemple de s’interroger, au strict plan financier, sur la place prise par le débat sur les retraites : selon les calculs du Conseil d’orientation des retraites, le déficit des pensions devrait cette année représenter l’équivalent de 0,2 % du PIB pour un déficit prévu désormais à 5,4 % du PIB. Prétendre résoudre le second par une action forte sur le premier revient à penser que c’est la queue qui remue le chien.
40 % des dépenses publiques en 1926
Adopter le même angle large permet aussi de relativiser le poids de la charge des intérêts de la dette. La France dépense bien plus pour ses retraites, pour l’assurance maladie, pour le total des dépenses d’éducation des administrations publiques que pour payer ses charges d’endettement. Elle dépense également plus en exonérations de cotisations sociales (88,4 milliards cette année).
La charge d’intérêts sur la dette publique n’est pas le plus gros budget
Dépenses publiques, en milliards d’euros, en 2026

Source : COR, Insee, PLFSS
© Alternatives Economiques
Une autre façon de relativiser les données actuelles consiste à prendre du recul historique comme l’a fait une étude publiée l’an dernier. Elle montre que des années 1820 à 1920, la charge des intérêts de la dette représentait entre 20 et 35 % des dépenses publiques, pour monter à plus de 40 %, son pic historique, en 1926, au moment de la grosse crise sur le franc.
Après la Seconde Guerre mondiale, avec le développement de l’Etat providence, les dépenses publiques ont fortement progressé si bien que le ratio est tombé un peu au-dessus de 1 % au début des années 1970. Un regard plus ciblé sur le dernier demi-siècle montre que le ratio a atteint un pic à 6,7 % au milieu des années 1990 avant de redescendre à 2,3 % en 2020. L’accumulation de déficits budgétaires des dernières années a fait grimper le stock de la dette et on peut estimer que la charge d’intérêts devrait représenter de l’ordre de 4,6 % des 1 700 milliards de dépenses publiques cette année.
Un risque de politique d’austérité forte
Encore une autre façon de voir les choses, privilégiée par les agences de notation qui cherchent à mesurer la capacité de paiement des pays, consiste à rapporter la charge d’intérêts à l’ensemble des recettes publiques, reflet des ressources propres que peut récolter un Etat. La règle implicite est que lorsque le ratio dépasse les 5 %, il faut regarder de près ce qui se passe. Or, sur la base des informations disponibles, on peut estimer que la France devrait se situer à ce seuil cette année.
Les intérêts sur la dette publique pèsent 5 % des recettes budgétaires
Charges d’intérêts sur la dette publique ramenées aux recettes budgétaires, en %

Source : Insee
© Alternatives Economiques
Avec un stock de dette publique croissant rapidement, des taux d’intérêt qui se tendent fortement et un début de spéculation, le coût des emprunts augmente vite. La France a les capacités financières de payer ses créanciers, ils continuent d’ailleurs à nous prêter. Mais à un niveau de taux d’intérêt qui commence à faire craindre la possibilité d’un effet boule de neige ce qui risque de nous entraîner dans une politique d’austérité forte et sur plusieurs années, dont notre pays ressortirait dans un état social plus que malmené.
Article écrit par

Article écrit par
Editorialiste
CONTRE-VÉRITÉ SÉRIE 4/10
Non, le budget ne préserve pas la transition écologique (mais il conforte le nucléaire)
CONTRE-VÉRITÉ SÉRIE 4/10
Bercy chiffre à au moins 81,5 milliards d’euros par an les investissements bas carbone supplémentaires à consentir d’ici 2030. Son budget 2027 stabilise les dépenses vertes et réserve son seul engagement massif aux réacteurs EPR2.
le 23 octobre 2026 https://www.alternatives-economiques.fr/non-le-budget-ne-preserve-pas-la-transition-ecologique-mais-il-conforte-le-nucleaire_23-10-2026
8 min

« Fin du mois, fin du monde, même combat », « Nos forêts brûlent, vos promesses s’évaporent », « Plus de profs, moins de pesticides »… Dans les cortèges, l’écologie n’est pas la moindre des revendications des manifestants. L’Etat, de son côté, se défend en affirmant que ses engagements sur ce front n’ont pas faibli, malgré les difficultés budgétaires et les pressions de l’extrême droite pour baisser la garde.
Bercy affirme même que les moyens dévolus à l’écologie progresseront un peu l’an prochain, bien que son projet de budget pour 2027 inscrive des économies de « plus de 9 milliards d’euros » pour l’Etat. Si le régalien, l’armée principalement, échappe à ce coup de rabot, ainsi que la recherche et l’éducation, c’est aussi le cas de l’écologie, sur le papier en tout cas.
Ainsi, la mission « Ecologie, développement et mobilité durables », qui avait été dotée de 22,8 milliards d’euros de crédits de paiement en 2026 selon la loi de finances initiale (LFI), verrait ses moyens passer à 23,4 milliards d’euros en 2027 selon le projet de loi de finances (PLF) soumis le 1er octobre à l’Assemblée nationale. Ce qui permet à Roland Lescure, le ministre de l’Economie, d’assurer :
« Nous maintenons notre stratégie de politique économique, résolument tournée vers l’avenir, l’innovation et la transition écologique. »
Une fois déduits les 1,7 % d’inflation attendus en 2027, la modeste hausse de cette enveloppe est en réalité une quasi-stagnation.
81,5 milliards de besoins supplémentaires
Or, maintenir le cap, ce n’est pas être tourné vers l’avenir et la transition écologique. Ce ne sont pas que les manifestants qui le disent, mais Bercy lui-même. En témoigne la stratégie pluriannuelle des financements de la transition écologique et de la politique énergétique nationale (Spafte).
Ce document joint au PLF, évalue à 81,5 milliards d’euros par an les besoins d’investissements supplémentaires identifiés pour atteindre les objectifs de décarbonation de la France à l’horizon 2030 (par rapport à l’année 2024), dont 13,5 milliards d’euros par an pour le secteur public et 68 milliards d’euros par an pour les ménages et les entreprises.
Il faudrait donc plus que doubler les 69 milliards d’euros par an d’investissements publics et privés identifiés en 2024 sur le même périmètre.
Ces 13,5 milliards d’euros annuels ne couvrent que les investissements dont le secteur public sera lui-même maître d’ouvrage. Les besoins de financement public de la transition sont très supérieurs à ce montant puisque les 68 milliards d’euros par an d’investissements relevant du secteur privé (achats de voitures électriques, rénovation des logements, fours industriels bas carbone…) ne pourront être intégralement déclenchés sans aides publiques.
Par ailleurs, comme l’indique Bercy, ce chiffrage porte sur les dépenses identifiées pour atteindre les objectifs de décarbonation. Or, bien des dépenses correspondant aux objectifs de décarbonation ne sont pas clairement identifiées, dans le secteur agricole notamment. De plus, la transition écologique ne se réduit pas à la question de la sortie des énergies fossiles mais intègre les enjeux d’adaptation et de biodiversité.
Le volet écologique du PLF 2027 est ainsi sourd à la Spafte, laquelle est de son côté muette sur la manière dont sera concrètement financé et par qui l’écart entre les moyens actuels et ceux à mettre en œuvre pour atteindre les objectifs de décarbonation à 2030. Répondre à cette question à plus de 80 milliards nécessiterait toutefois une vaste concertation nationale qui n’a jamais eu lieu.
Fiscalité inégalitaire
Un autre document annexé au PLF, le rapport sur l’impact environnemental du budget de l’Etat, confirme le diagnostic. Evaluées à 41,8 milliards d’euros dans le projet pour 2027 pour l’ensemble des missions (écologie, agriculture, engagements financiers de l’Etat…), les dépenses classées comme bonnes pour l’environnement stagnent.
Pire, celles classées comme néfastes progressent, de 8,5 milliards d’euros en loi de finances initiale (LFI) 2026, à 8,8 milliards d’euros dans le PLF 2027. Principaux accusés dans cette nomenclature qui ne comptabilise pas au passage la défiscalisation dont jouit le secteur aérien (6,9 milliards d’euros en 2024 selon la Spafte) : les taux réduits sur les carburants routiers (3 milliards d’euros) et agricoles (1,7 milliard d’euros).
Quand on l’ausculte dans le détail, la très modeste progression nominale de la mission Ecologie dans le projet de loi de finances… est encore plus modeste
La seconde partie de ce même document porte sur la fiscalité environnementale et fait apparaître un régime inégalitaire qui ne semble pas totalement étranger à la colère des Français à l’heure où les prix des hydrocarbures explosent.
Alors que la taxe effective sur l’énergie payée par les ménages s’élevait à 36,20 euros par mégawattheure (MWh) en moyenne en 2026, ce montant n’atteignait que 22 euros pour les entreprises et les administrations (et nettement moins dans l’industrie et l’agriculture).
Surtout, alors que les ménages modestes sont plus exposés aux prix de l’énergie que les ménages aisés, la fiscalité de l’énergie conforte cette inégalité. Ainsi, en 2025, elle représentait 3,4 % du revenu des ménages faisant partie des 10 % les plus pauvres, contre 0,8 % du revenu des 10 % les plus riches. Mais l’équité de la fiscalité sur l’énergie, qui est pourtant un point central du débat sur le financement de la transition, n’est toujours pas un sujet du débat budgétaire.
Quand on l’ausculte dans le détail, la très modeste progression nominale de la mission Ecologie dans le PLF, soit + 0,6 milliard d’euros en crédits de paiement par rapport à la LFI 2026 hors inflation… est encore plus modeste.
Une nouvelle ligne « forêt » dotée de 0,4 milliard d’euros apparaît, mais il s’agit d’un transfert de ce qui était jusqu’ici attribué à l’agriculture. Par rapport à 2026 et après les incendies de cet été, l’effort en faveur de la forêt progresse de 12 millions d’euros seulement en crédits de paiements, indique le rapport sur l’impact environnemental du budget.
Sérieux reculs
Pour le reste, les augmentations arbitrées ici (+ 0,3 milliard d’euros pour les infrastructures de transport) se paient de diminutions là (- 0,1 milliard d’euros en crédits de paiement pour le fonds vert des collectivités territoriales1), quoique minimisées par l’aubaine de la hausse des prix de marché de l’électricité qui devrait permettre d’économiser l’an prochain 0,1 milliard d’euros sur les charges de soutien aux énergies renouvelables.
Ce qui n’empêche pas de sérieux reculs. Si les ressources de l’Ademe progressent en crédits de paiement dans le PLF 2027 (+0,1 milliard d’euros), elles sont amputées de 0,3 milliard d’euros en autorisations d’engagement, au détriment de futurs projets financés par le fonds chaleur porté par l’agence de la transition écologique. Inquiétudes également côté emplois, avec 229 suppressions nettes d’emplois en équivalent temps plein, dont 156 chez les opérateurs de l’Etat.
Il faut également regarder les autres missions du budget. La rénovation énergétique des logements est classée dans la mission « Cohésion des territoires », au sein du programme « urbanisme et amélioration de l’habitat », lequel abrite essentiellement la contribution de l’Etat au dispositif MaPrimeRénov’. Dans le projet 2027, cette ligne continue de reculer en crédits de paiements (- 150 millions d’euros), à 1,8 milliard d’euros2. Il y a deux ans, elle s’élevait encore à 2,5 milliards d’euros.
Ce PLF, comme les précédents, tourne le dos à l’urgence climatique et reporte le sujet à l’après-2027. Un secteur de l’économie bas carbone est cependant à la fête : le nucléaire
Certes, les reculs de ces aides publiques sont compensés par la montée des certificats d’économie d’énergie (CEE), mais sans permettre d’atteindre le niveau d’investissement requis, tandis que ce mécanisme extrabudgétaire produit les mêmes effets socialement régressifs qu’une taxe sur l’énergie.
De même, alerte l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE), la contribution d’au moins 5 milliards d’euros demandée par l’Etat aux collectivités territoriales pour redresser les comptes publics risque d’amputer leurs capacités d’investissement, y compris dans la transition écologique.
Au risque de casser une dynamique bien réelle : selon I4CE, les investissements décarbonés des élus locaux s’établissaient à 8,6 milliards d’euros en 2024, en hausse de 59 % en valeur sur dix ans et de 10 % depuis 2023.
Nucléaire en majesté
Ce PLF, comme les précédents, tourne le dos à l’urgence climatique faute de majorité transpartisane et reporte le sujet à l’après-2027. Dans ce paysage morose, un secteur de l’économie bas carbone est cependant à la fête : le nucléaire. Les articles 48 et 69, qui organisent le financement public du programme de construction de six réacteurs nucléaires EPR2 sont la véritable nouveauté du texte en discussion. Et là où chaque denier public est chichement compté, il pourrait ici couler à flots.
Du fait de ses coûts de production de l’électricité très élevés, le nouveau nucléaire ne peut se développer sans subventions massives. Le PLF 2027 inscrit que 60 % de l’investissement pour les six EPR2 – un programme évalué aujourd’hui à 100 milliards d’euros hors dette liée à la durée des chantiers – seront garantis à 100 % par l’Etat, dans la limite de 60 milliards d’euros. Une somme qui sera prêtée à taux faible à la filiale d’EDF en charge du projet par la Caisse des dépôts et consignations (CDC) à partir de l’épargne réglementée des Français, essentiellement leurs livrets A.
Une caractéristique de cette garantie est que les intérêts de ce prêt – dont le taux sera celui qui rémunère le Livret A majoré de 100 points de base, soit 2,7 % actuellement – seront intégralement pris en charge par le budget de l’Etat pendant la durée de la construction des réacteurs. Ensuite, en phase d’exploitation, l’Etat garantira à EDF un intérêt fixe de 3 %, quelle que soit l’évolution du taux du Livret A.
Contribuables au secours des EPR2
A combien se montera cette bonification d’intérêt payée par le contribuable ? La réponse se trouve dans les pages 552 et suivantes du rapport de Bercy sur les évaluations préalables des articles du projet de loi de finances pour 2027 : 14,4 milliards d’euros sur la période 2027-2042, soit une moyenne de 1 milliard d’euros par an sur la période.
Ce chiffrage repose sur l’hypothèse d’un taux du Livret A de 2 % à long terme et d’une mise en service des réacteurs étalée entre 2038 et 2043. Dans l’hypothèse d’un taux du Livret A plus élevé et d’un retard du programme de construction, cette subvention de l’Etat augmenterait mécaniquement.
Le PLF 2027 a déjà inscrit 137 millions d’euros sur le programme 387 (« Soutien financier au nouveau nucléaire français ») pour l’an prochain, ce qui correspond aux intérêts pour l’an prochain d’un premier emprunt de 5 milliards d’euros à la CDC, anticipant un feu vert sur les aides d’Etat au nouveau nucléaire que Bruxelles n’a pas encore donné.
L’Etat ne montre aucune volonté d’accroître significativement l’effort sur la sortie des fossiles dans un contexte où le baril de Brent a passé les 100 dollars. Une politique qui permettrait pourtant d’engranger des bénéfices en termes économiques et de sécurité des approvisionnements énergétiques à court terme. Mais, et c’est tout le paradoxe, il n’hésite pas à engager des milliards de subventions dans un projet dont les résultats, si résultat il y a, ne seront pas perceptibles avant une douzaine d’années au moins.
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