Les armes de force intermédiaire en question.

Gaz lacrymogène, grenades, LBD : les armes de force intermédiaire, un arsenal de maintien de l’ordre qui n’a cessé de s’enrichir et de faire débat

Le ministre de l’intérieur a débloqué l’usage de la grenade assourdissante EF-SON à l’occasion des manifestations de ce samedi, après l’indignation des syndicats lors de sa suspension, le 7 octobre, dans le cadre du mouvement lycéen. Ces types d’armes non létales se multiplient, au risque de sous-estimer les conséquences de leur emploi, parfois graves.

Par Arthur Carpentier

Publié le 17 octobre 2026 à 08h44, modifié le 17 octobre 2026 à 09h42 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/17/du-gaz-lacrymogene-aux-grenades-en-passant-par-les-lbd-les-armes-de-force-intermediaire-cet-arsenal-du-maintien-de-l-ordre-qui-n-a-cesse-de-s-enrichir-et-dont-la-pertinence-fait-debat_6796023_3224.html

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Sur la place Vauban, devant les Invalides, à Paris, France, lors de la manifestation lycéenne du  13 octobre 2026.
Sur la place Vauban, devant les Invalides, à Paris, France, lors de la manifestation lycéenne du 13 octobre 2026.  ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »

« S’il devait y avoir des affrontements graves et lourds [ce samedi 17 octobre], tous les types d’arme intermédiaire peuvent être utilisés. » A la veille d’une mobilisation que craignaient les pouvoirs publics, Laurent Nuñez a persisté dans la fermeté, aiguillonné par des syndicats policiers offensifs.

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Sur France 2, vendredi 16 octobre, le ministre de l’intérieur a indiqué qu’en cas de besoin, les forces de l’ordre pourraient avoir recours à la grenade assourdissante EF-SON, qui avait mutilé un lycéen de 15 ans à Lens (Pas-de-Calais), le 5 octobre. L’ex-préfet de police de Paris avait annoncé, le 7 octobre, sa suspension à titre conservatoire, le temps de l’enquête, tout en se ménageant une marge de manœuvre : cette interdiction valait « dans le cadre du mouvement des lycéens uniquement ». Pour le ministre, la mobilisation de ce 17 octobre n’est donc pas concernée par cette suspension, puisque son contour est plus large.

L’utilisation des armes de force intermédiaire, qui vont du gaz lacrymogène aux grenades en passant par les lanceurs de balles de défense (LBD), a suscité de nombreuses interrogations au fil de la mobilisation lycéenne. D’un côté, des adolescents et leurs parents choqués de voir de telles armes utilisées contre des mineurs, en mutilant plusieurs. De l’autre, des forces de sécurité inquiètes qu’on puisse les leur retirer, martelant leur importance.

Policiers et gendarmes disposent de telles armes de longue date, mais leur éventail s’est étoffé au fil des dernières années. Leur principale raison d’être, selon les stratèges policiers : permettre d’appliquer une doctrine de « mise à distance ».

« La mise à distance, ça recouvre en réalité plusieurs choses, expose Jean-Paul Nascimento, secrétaire national CRS UNSA Police. Il y a le fait de rester à l’écart des manifestants, quand c’est calme, pour ne pas envenimer la situation. Et lorsque celle-ci dégénère, qu’on passe dans du rétablissement de l’ordre, maintenir à distance évite d’en arriver au corps à corps, qui peut être violent. » Les grenades lacrymogènes émettent de denses nuages de fumée irritante et forcent les personnes prisent dedans à fuir. Dans des situations plus dégradées, les grenades assourdissantes ont, elles, vocation à désorienter et effrayer des manifestants violents.

Voir aussi |   Mouvement lycéen : enquête sur une nouvelle grenade assourdissante qui a déjà blessé plusieurs personnes *

Historiquement, le maintien à distance dépendait de la mobilisation d’unités de force mobile dotées d’un grand nombre de fonctionnaires : les importants effectifs alignés par les compagnies républicaines de sécurité (CRS) et les gendarmes mobiles participent à dissuader les « adversaires » de venir au contact, et leur permettent de réaliser des manœuvres tactiques. « Les effectifs ont diminué. Il y a trente ans, une compagnie représentait 160 personnes sur le terrain. Aujourd’hui, c’est quasiment la moitié, relève Jean-Paul Nascimento. Un barrage ou une charge actuellement, ça n’a plus le même impact, ne serait-ce que visuel. »

Les armes de force intermédiaire apparaissent donc comme un moyen de compenser la perte d’effectifs.

Dans le cas des mobilisations lycéennes, éparpillées sur le territoire, la situation est encore plus marquée : ont été mobilisées des unités locales, de taille bien moins importante que les unités de force mobile – et qui ne possèdent pas leur expertise du maintien de l’ordre – dans une démarche d’interpellations (7 950 gardes à vue ont été enregistrées au 13 octobre). Dans ce contexte, le maintien à distance trouve moins sa place.

« Réponse graduée »

« On nous parle de maintien à distance, mais en réalité on a un contact permanent, souligne Vanessa Codaccioni, maîtresse de conférences à l’université Paris VIII, politologue spécialiste de la justice pénale et de la répression. Comment expliquer la réalisation de 6 000 interpellations en une seule semaine [début octobre], sinon ? » Face aux graves blessures et mutilations infligées par les armes de force intermédiaire, parfois à des mineurs de 14 ans, le gain censé découler de leur utilisation, en évitant la violence du corps à corps, semble moins évident.

Pour autant, le ministre de l’intérieur n’a eu de cesse de répéter l’importance de ces armes, précisant, le 13 octobre, lors de son audition à la commission des lois du Sénat, leur utilité « pour apporter une réponse graduée (…), empêcher les individus de commettre des dégradations sans avoir à utiliser les armes létales ». C’est l’autre argument avancé : disposer d’armes non létales, à la dangerosité graduelle, repousse l’utilisation d’une arme à feu mortelle aux situations de dernier recours. Mais cette théorie s’accompagne d’un corollaire : ces armes étant moins dangereuses, les forces de l’ordre s’en servent plus facilement. Dans l’immense majorité des cas où une grenade est utilisée, aucun fonctionnaire n’aurait eu recours à son pistolet 9 mm.

Lire aussi le reportage | « Ils mutilent un élève, repartent, et nous, derrière, comment fait-on ? » A Saint-Ouen-l’Aumône, le traumatisme perdure après la blessure grave d’un adolescent par un tir policier**

La notion de moindre létalité demeure, elle, relative. Dès 1977, une grenade tuait un militant antinucléaire, Vital Michalon, au cours d’une manifestation en Isère. S’adaptant à l’indignation variable de l’opinion publique face aux morts et mutilations causées par ces armes, les autorités les ont régulièrement remplacées par des modèles systématiquement présentés comme moins dangereux – un argument souvent contestable.

En 2014, après qu’elle eut causé la mort du jeune militant écologiste Rémi Fraisse, la grenade OF-F1 est remisée au profit de la GLI-F4. Après de nombreuses blessures tout de même infligées par ce modèle, le gouvernement annonce son remplacement par la GM2L, censée contenir une matière explosive moins puissante. Plusieurs expertises balistiques menées dans le cadre de procédures judiciaires ont depuis établi une dangerosité équivalente. « Je n’ai personnellement pas de problème avec le fait que des armes soient dangereuses, mais à chaque fois on vient expliquer au public et aux policiers qu’on les remplace par des armes moins dangereuses, alors que ce n’est pas vraiment le cas, juge, amère, un spécialiste de ces armes. Cela entraîne psychologiquement une baisse de la vigilance des uns et des autres, et donc plus d’accidents. »

Au fil de ces évolutions, l’arsenal policier a connu une inflation progressive, facilitée par un effet cliquet rendu visible avec la suspension temporaire de l’EF-SON. Dès l’annonce du ministre de l’intérieur, le 7 octobre, les syndicats ont fait bloc pour dénoncer cette décision, Un1té assurant par exemple que « retirer des moyens aux policiers, c’est les exposer davantage ». Pourtant, loin d’être un outil ancien dont dépendrait la sécurité des fonctionnaires, ce modèle n’est utilisé que depuis l’été 2025. En outre, policiers et gendarmes pouvaient toujours utiliser la GM2L déployée en 2020, qui n’avait pas été suspendue par le ministre.

Arthur Carpentier

Commentaire Dr Jean SCHEFFER:

Pourquoi l’auteur de cet article, ne précise pas que les grenades de désencerclement ne sont utilisées qu’en France ?

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*Mouvement lycéen : enquête sur une nouvelle grenade assourdissante qui a déjà blessé plusieurs personnes

vidéo  

« Le Monde » révèle que la grenade assourdissante GL-304, largement utilisée à Paris ce mardi 13 octobre, a fait plusieurs blessés. A propos des distances de sécurité préconisées par son fabriquant, le ministère de l’intérieur estime qu’elles font « perdre tout leur intérêt » à ce type d’arme.

Par Liselotte Mas, Arthur Carpentier, Alexandre Horn, Poline Tchoubar, Asia Balluffier, Mathilde Dubois, Laurent Selinder, Juliette Prigent et Elisa BellangerPublié le 16 octobre 2026 à 19h33, modifié le 16 octobre 2026 à 20h27

https://www.lemonde.fr/societe/video/2026/10/16/mouvement-lyceen-enquete-sur-une-nouvelle-grenade-assourdissante-qui-a-deja-blesse-plusieurs-personnes_6795627_3224.html

Au cours de la manifestation des lycéens et étudiants du mardi 13 octobre, les forces de l’ordre ont eu recours à plusieurs armes de force intermédiaires : grenades lacrymogènes, de désencerclement et assourdissantes… L’une d’elles a blessé a elle seule plusieurs personnes : la grenade GL-304.

Parmi les blessés, une journaliste indépendante, Sabrina Azzizi, raconte au « Monde » : « Dès que j’ai entendu et vu l’explosion, j’ai senti directement une douleur à la jambe et commençé à boiter ».

La GL-304 s’ajoute à l’arsenal de grenades assourdissants qui comprend par ailleurs la GM2L et l’EF-SON – cette dernière a été suspendue à titre conservatoire après avoir arraché la main d’un lycéen de 15 ans le 5 octobre à Lens.

Le choix de la GL-304, fabriquée par le brésilien Condor, « résulte d’une volonté de réduire autant que possible les effets vulnérants », avait assuré au Monde le ministère de l’intérieur au moment de sa mise en service en juin 2025.

Or, le travail d’analyse et d’authentification du « Monde » ainsi que les témoigages recueillis, permettent d’établir que, le 13 octobre à Paris, ce modèle a blessé deux journalistes indépendants, violemment impacté un groupe de policiers et failli engendrer un quatrième incident grave.

Liselotte Mas, Arthur Carpentier, Alexandre Horn, Poline Tchoubar, Asia Balluffier, Mathilde Dubois, Laurent Selinder, Juliette Prigent et Elisa Bellanger

**« Ils mutilent un élève, repartent, et nous, derrière, comment fait-on ? » A Saint-Ouen-l’Aumône, le traumatisme perdure après la blessure grave d’un adolescent par un tir policier

Par Louise CouvelairePublié le 09 octobre 2026 à 05h00, modifié le 10 octobre 2026 à 09h12

https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/09/ils-mutilent-un-eleve-repartent-et-nous-derriere-comment-fait-on-a-saint-ouen-l-aumone-le-traumatisme-perdure-apres-la-grave-blessure-d-un-adolescent-par-un-tir-policier_6790494_3224.html

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Le 28 septembre, dans le Val-d’Oise, Eden, 14 ans, a eu la mâchoire fracturée et une grande partie des dents arrachées par un tir de lance-grenades lacrymogènes, à quelques mètres de son lycée professionnel où se tenait un mouvement de protestation. Elèves comme professeurs racontent la peur, la colère et l’impuissance.

Eden ne peut pas parler. Sa mâchoire est « scellée » pour plusieurs semaines à la suite d’une série d’interventions chirurgicales. Le garçon de 14 ans ne peut pas raconter comment, lundi 28 septembre, un tir de lance-grenades lacrymogènes Cougar a brisé la quasi-totalité de ses dents du haut, arraché une partie de celles du bas et causé une double fracture de sa mâchoire. Il ne peut rien dire de ce jour où, assis sur un muret à quelques mètres de l’entrée de son lycée, Château-d’Epluches, à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), où se déroulait un mouvement de protestation, sa vie a basculé.

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Il était environ 10 h 30, il avait les yeux rivés sur son téléphone portable lorsque trois fonctionnaires de police se sont dirigés vers lui avant de le bousculer, puis de lui porter un coup de matraque et enfin, après qu’il a riposté par un coup de pied, tiré un projectile en direction de son visage quasiment à bout portant. L’impact a projeté l’adolescent au sol et fracassé sa mâchoire.

Mardi 6 octobre, le parquet de Pontoise a annoncé dans un communiqué avoir mis en examen le fonctionnaire auteur du tir pour « violences par personne dépositaire de l’autorité publique suivie de mutilation ou d’infirmité permanente ». Le policier a été placé sous contrôle judiciaire avec interdiction d’exercice professionnel, de contact avec le public et de détention et de port d’arme.

Vidéo du téléphone de Ryan, camarade d’Eden, prise avant qu’il ne l’aide à se mettre à l’abri. A Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), le 7 octobre 2026.
Vidéo du téléphone de Ryan, camarade d’Eden, prise avant qu’il ne l’aide à se mettre à l’abri. A Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), le 7 octobre 2026.  ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »

« J’ai peur de tout le monde »

Eden ne peut pas parler. Les vidéos de la scène, largement relayées sur les réseaux sociaux, montrent en images ce qu’il ne peut pas mettre en mots ; ses parents ont porté plainte pour tentative d’homicide volontaire et violences volontaires avec arme ; ses camarades témoignent du « choc » causé par la violence « injuste », « disproportionnée », « indigne », « grave », « inacceptable », « folle » de la réponse policière. Des professeurs racontent leur incompréhension face au déploiement de policiers « harnachés en mode Playmobil avec casques et boucliers » et le quotidien percuté par cet événement dans cet établissement d’enseignement professionnel consacré aux métiers de l’automobile et du transport. Des mères d’élèves disent leur crainte d’envoyer leurs enfants en classe. « J’ai peur des jeunes et des policiers, j’ai peur de tout le monde. J’ai arrêté de travailler depuis l’incident avec Eden pour accompagner mon fils, aller le chercher et surveiller ce qu’il se passe, explique Bouchara (elle n’a pas souhaité donner son nom, comme les autres personnes citées par leur prénom), maman de Lucas, 15 ans. Il n’est pas question de le laisser seul. »

Mercredi 7 octobre. Neuf jours après les faits. Après plusieurs jours de cours en distanciel, le lycée rouvre ses portes à une partie des élèves pour un temps d’échange de deux heures. Il est 13 heures, Ryan (les prénoms des mineurs interrogés ont été modifiés à leur demande), 14 ans, s’achète un sandwich à la supérette située au coin du lycée. Son copain Safet, 16 ans, l’attend à l’extérieur. C’est la règle ici : « Nous n’acceptons que trois personnes à la fois », annonce une pancarte collée à la porte vitrée de l’entrée du magasin. « Seul celui qui a quelque chose à acheter a le droit de rentrer », précise la caissière en évoquant des problèmes de vols et de débordements « dès lors que les lycéens sont en groupe ».

Le lieu où Eden, 14 ans, a été blessé par une grenade lacrymogène, devant le lycée professionnel Château-d’Epluches. A Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), le 7 octobre 2026.
Le lieu où Eden, 14 ans, a été blessé par une grenade lacrymogène, devant le lycée professionnel Château-d’Epluches. A Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), le 7 octobre 2026.  ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »
Harry, 11 ans, habite non loin du lycée et passe devant pour aller au collège à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), le 7 octobre 2026.
Harry, 11 ans, habite non loin du lycée et passe devant pour aller au collège à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), le 7 octobre 2026.  ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »

Ici, dans le quartier d’Epluches, les quelque 600 élèves du Château ne sont pas les bienvenus. « Ils squattent les bas d’immeubles, jettent leurs déchets partout, saccagent les parties communes, grimpent sur les balcons, c’est insupportable », tempête une voisine, Virginie, fonctionnaire de 50 ans qui a obtenu après plusieurs années de lutte la mise en place d’une clôture autour de sa résidence.

Ici, au lycée Château-d’Epluches, un ensemble de bâtiments disparates répartis dans un parc de 7 hectares coincé entre une zone pavillonnaire et une zone industrielle, « il n’y a rien à faire ni nulle part où aller entre deux cours », raconte un lycéen. C’est le principal objet de la mobilisation des derniers jours (au-delà du manque de matériel pour les carrossiers, de l’absence de chauffage…) : les emplois du temps « mal faits », disent-ils, avec « des journées qui démarrent à 8 heures et se terminent à 18 heures », souligne un lycéen, « et des trous de trois heures au milieu de la journée », renchérit un autre.

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Impossible de rentrer chez eux, la plupart des élèves viennent de loin, de tous les départements d’Ile-de-France : Sarcelles, Persan ou encore Argenteuil dans le Val-d’Oise, La Courneuve et Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis, Mantes-la-Jolie, dans les Yvelines, Puteaux et Gennevilliers, dans les Hauts-de-Seine…

« Rapport compliqué aux institutions »

« Notre lycée accueille des jeunes issus de quartiers populaires, avec des parcours éducatifs chaotiques et douloureux, des situations familiales dures, des jeunes qui ont du mal à formuler leurs revendications, des jeunes qui ne sont en rien politisés – ils en sont très très loin –, des jeunes qui ont un rapport compliqué aux institutions en général et à l’institution école en particulier », décrit un professeur qui, comme les autres enseignants interrogés, souhaite garder l’anonymat. A longueur d’année, décrivent plusieurs d’entre eux, ils œuvrent pour rétablir la confiance, pour la maintenir lorsqu’elle est revenue… Un véritable exercice d’équilibriste pour mener ces adolescents souvent réfractaires au bout de leur cursus.

Depuis le début de la mobilisation, les enseignants tentent de résoudre une équation délicate : les laisser s’exprimer tout en les aidant à mettre en mots, les accompagner sans donner l’impression de prendre les rênes… et désormais, les « protéger » des forces de l’ordre dont ils ne comprennent pas les méthodes. « Les policiers arrivent en tenues antiémeutes alors qu’il ne se passe rien de très méchant, ils mutilent un élève, repartent, et nous, derrière ? Comment fait-on, nous, après, pour recoller les morceaux avec des jeunes qui sont déjà extrêmement fragilisés ? Comment fait-on pour réparer une fois encore ce qui a déjà été maintes fois cassé ? », interroge l’enseignant.

Ryan secoue la tête, porte la main à son oreille, et lance : « bouc ». Il répète : « bouc ». « Ce son, dit-il, je l’entends encore, tout le temps. » Ce son, « je ne sais pas bien comment vous le décrire autrement », c’est « celui du Cougar », la grenade tirée sur son copain Eden avec qui il est en classe. Ryan était assis à côté de lui, sur le petit muret, quelques instants avant l’arrivée des trois policiers. « Eden ne faisait rien, il ne participait à rien, il était assis là, tranquille », raconte-t-il. Il venait de se lever et de s’éloigner pour répondre à un appel de sa mère lorsqu’il a entendu des voix s’élever. Il s’est retourné, s’est mis à filmer la scène, « par réflexe ».

« On n’avait pas imaginé ça »

Et soudain, « tout est devenu flou ». Il se souvient avoir vu son copain à terre, avoir couru pour « le ramasser », l’avoir soutenu pour marcher jusqu’au lycée. Il se souvient d’un « silence blanc » que seuls les mots d’Eden, qu’il martelait en boucle et avec difficulté, ont rompu : « Appelle ma mère appelle ma mère appelle ma mère. » « Je ne pensais pas que la police pouvait faire des trucs comme ça à un enfant de 14 ans », souffle-t-il. « Sur le moment, on n’a rien compris, on n’avait pas imaginé ça », abonde Safet, 16 ans. « On a tous un peu de la haine, comment on peut faire ça à un enfant ! », renchérit Ben, 14 ans, qui connaît Eden depuis la classe de 5e. « Ils étaient trois policiers, ils ne pouvaient pas le maîtriser ? C’est leur métier, non ? », lance Louna, 14 ans elle aussi, élève en gestion administration transport et logistique.

Deux mères d’élèves, devant le lycée professionnel Château-d’Epluches, à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), le 7 octobre 2026.  ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »

Deux mères d’élèves, devant le lycée professionnel Château-d’Epluches, à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), le 7 octobre 2026.
Deux mères d’élèves, devant le lycée professionnel Château-d’Epluches, à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), le 7 octobre 2026.  ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »

Après deux jours de cours en pointillé, le mardi et le mercredi suivant, le lycée a fermé ses portes le jeudi à la suite de perturbations. Jeudi 8 octobre, il devait accueillir les autres élèves pour un nouveau temps d’échange. Changement de programme. Les élèves ont été priés de rentrer chez eux, les portes de l’établissement se sont à nouveau fermées dans la matinée « pour des raisons de sécurité » compte tenu « de la situation dans des établissements voisins ».

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Ryan a eu le temps d’accrocher à la grille de l’établissement la pancarte qu’il avait fabriquée la veille : « Justice pour Eden ». Il l’a photographiée et envoyée à son copain qui lui a répondu par un émoji « cœur ». Eden ne peut pas parler.Louise Couvelaire

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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