Dans la sous-préfecture du Gard, où 30 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, un lieu associatif propose des repas pour quelques euros aux personnes aux revenus modestes.

« Beaucoup de gens ne mangeraient pas s’ils ne venaient pas là » : à Alès, une cantine solidaire contre la vie chère

Dans la sous-préfecture du Gard, où 30 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, un lieu associatif propose des repas pour quelques euros aux personnes aux revenus modestes. Depuis le début de la crise énergétique et les tensions sur le pouvoir d’achat, un nouveau public frappe à sa porte.

Par Agathe Beaudouin (Nîmes, correspondante)Publié le 17 octobre 2026 à 14h00, modifié hier à 00h19 https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/10/17/beaucoup-de-gens-ne-mangeraient-pas-s-ils-ne-venaient-pas-la-a-ales-une-cantine-solidaire-contre-la-vie-chere_6796306_3234.html

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Huguette, 61 ans, une cliente régulière de la cantine solidaire de Rochebelle, à Alès (Gard), le 21 septembre 2026.
Huguette, 61 ans, une cliente régulière de la cantine solidaire de Rochebelle, à Alès (Gard), le 21 septembre 2026.  SANDRA MEHL POUR « LE MONDE »

Comme chaque jour, elle pousse le portail sur les coups de midi, le 21 septembre. Maquillage vert discret, boucles d’oreille et collier, Huguette (les personnes citées par leur seul prénom n’ont pas souhaité donner leur nom) retrouve Christine, Isabelle, Charles et bien d’autres. A Alès (Gard), 50 000 habitants, la Cantine solidaire de Rochebelle est devenue un point de repère pour les personnes aux revenus les plus modestes. Elle propose un déjeuner composé d’une entrée, d’un plat et d’un dessert pour une poignée d’euros, « avec un verre de vin et un café », précise un jeune homme attablé.

Dans la sous-préfecture du Gard, où 30 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques, ce lieu associatif répond d’abord aux besoins des personnes les plus précaires. « Le principe ici, c’est de permettre de manger à sa faim et correctement. Le lieu est ouvert à tout le monde, explique Isabelle Dourdil, la coordinatrice-animatrice. Le prix est à 7 euros, mais ceux qui le veulent peuvent donner plus. A l’inverse, certains n’ont presque rien. » Ils mangent alors pour 1 ou 2 euros. Parfois gratuitement.

Depuis plusieurs mois, la responsable observe la clientèle : « Il y a les fidèles qui reviennent, comme toujours, mais on accueille de plus en plus de nouvelles personnes. On sent que les fins de mois sont plus difficiles. » Des ouvriers, des intermittents du spectacle, des retraités viennent s’attabler. Nils Gardenier a poussé la porte il y a peu, d’abord en tant que bénévole. Puis il est revenu début septembre avec ses deux enfants scolarisés à deux pas d’ici. Il habite Anduze, une commune qui se trouve à 13 kilomètres, et ne peut pas bénéficier des tarifs des familles alésiennes pour la cantine municipale. « Pour deux écoliers, cela me revenait à environ 12 euros par jour », souligne ce serveur au chômage. Il paye ici 7 euros pour deux menus enfants, et ne s’en cache pas : « Pour moi, c’est le meilleur compromis pour le moment », résume le père qui touche 900 euros par mois et débourse 500 euros pour son loyer.

Fondée en 2013 dans l’ancien quartier minier de Rochebelle, cette association a vu le jour dans le but de recréer les cantines ouvrières d’autrefois. « Ici, avant, il y avait des familles de mineurs, de très nombreux commerces, des épiceries, des bijouteries, raconte Etienne Kretzschmar, 82 ans, fondateur et président d’honneur de la cantine solidaire. C’était comme un village, tout le monde se côtoyait. Mais quand les mines ont fermé, le quartier s’est paupérisé. Tout a fermé. L’idée était de recréer un endroit ouvert à tous, sans critères sociaux, afin que les gens se mélangent. »

Lina, Cali, et Shakira, respectivement en stage, et en services civiques, assurent la préparation des repas et le service du midi, à la cantine solidaire de Rochebelle, à Alès (Gard), le 21 septembre 2026.
Lina, Cali, et Shakira, respectivement en stage, et en services civiques, assurent la préparation des repas et le service du midi, à la cantine solidaire de Rochebelle, à Alès (Gard), le 21 septembre 2026.  SANDRA MEHL POUR « LE MONDE »
Nathalie Margain, 61 ans, cheffe cuisinière, s’apprête à enfourner un gratin d’endives. A la cantine solidaire de Rochebelle, à Alès (Gard), le 21 septembre 2026.
Nathalie Margain, 61 ans, cheffe cuisinière, s’apprête à enfourner un gratin d’endives. A la cantine solidaire de Rochebelle, à Alès (Gard), le 21 septembre 2026.  SANDRA MEHL POUR « LE MONDE »

Ouvert du lundi au vendredi midi, le lieu accueille environ 40 personnes par jour, aux profils variés. En ce midi de septembre, un couple d’enseignants à la retraite rejoint la cour : « C’est un endroit qu’on aime bien, et qui joue un rôle social important. Au-delà des difficultés de certaines personnes, cela facilite les rencontres. Et il faut bien l’avouer : il n’y a pas de meilleur qualité-prix en ville. C’est équilibré. On y mange vraiment très bien. »

« Je compte chaque dépense »

Aux fourneaux, Nathalie Margain se fait un point d’honneur « à cuisiner maison et le jour même ». Elle transforme 90 % des denrées, en grande majorité des dons issus de supermarchés ou des Restos du cœur. Confrontée à la hausse des prix de l’électricité et du gaz, l’association doit elle aussi tenir son budget, qui, en plus du prix de repas, fonctionne avec des subventions de la Caisse d’allocation familiale, de la politique de la ville, du département du Gard et d’Alès Agglomération. « On tient avec des bouts de ficelle », reprend Etienne Kretzchmar. « On essaie de ne rien gaspiller et on transforme tout », explique Nathalie, qui forme de jeunes apprentis, comme Cali Gabarron, 19 ans. « La précarité, on sait qu’elle existe, mais là, on la voit en face. Parfois, les gens nous remercient parce qu’ils se sont régalés », témoigne cette dernière.

La cantine solidaire de Rochebelle, située dans un ancien quartier minier devenu un quartier prioritaire de la politique de la ville, accueille une trentaine de convives chaque midi, à Alès (Gard), le 21 septembre 2026.
La cantine solidaire de Rochebelle, située dans un ancien quartier minier devenu un quartier prioritaire de la politique de la ville, accueille une trentaine de convives chaque midi, à Alès (Gard), le 21 septembre 2026. SANDRA MEHL POUR « LE MONDE »

Christine, 64 ans, qui vit dans un village tout proche, connaît l’adresse depuis quelques années, « par le bouche-à-oreille ». Actuellement en arrêt maladie, elle y revient sans rien laisser paraître d’un quotidien devenu difficile. « Je gagne à peine 1 000 euros par mois. Une fois le loyer de 270 euros et le remboursement de ma voiture d’environ 200 euros, il ne reste plus grand-chose pour vivre. Je compte chaque dépense », explique-t-elle lorsqu’on l’interroge. Elle fait ses courses à Lidl, « farine, riz, jambon, œufs et quelques légumes et fruits », mais n’achète plus de tomates, « devenues trop chères ». Elle fabrique ses pâtes elle-même, « c’est plus économique », et l’admet : « C’est une façon de penser à autre chose. Le plus dur, c’est de s’en sortir psychologiquement. » Ces dernières semaines, elle a réduit ses déplacements. « Je ne peux plus me le permettre, avec l’essence à ce prix-là. En ce moment, on ne vit plus, on survit. Tout a augmenté. Cet hiver, je ne chaufferai que la pièce principale », poursuit-elle.

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Selon Isabelle Dourdil, chaque semaine, la cantine offre dix repas à des personnes qui n’ont pas les moyens de payer : « Tout cela se fait de manière discrète, on parle beaucoup, on ne demande pas de justificatifs. » Pour Charles Portal, le médiateur de l’association, « le plus dur, souvent, c’est de faire le premier pas. Mais quand une personne vient une fois, on la revoit souvent par la suite ». Les responsables de l’association assurent ne pas concurrencer les restaurants et estiment également remplir un rôle de santé publique : « Beaucoup de gens ne mangeraient pas s’ils ne venaient pas là, ou grignoteraient pour faire des économies. Ce repas, pour certains, c’est le seul de la journée qui est équilibré . »

Pas très loin, en attendant leur entrée, deux personnes sortent un jeu d’argent. Silencieuses et concentrées, elles grattent les cases une à une. Pas de gain cette fois. Huguette, elle, a terminé. Elle n’a mangé que la moitié de son repas : « Je repars toujours avec l’autre moitié pour la manger le soir. »

Agathe Beaudouin (Nîmes, correspondante)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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