Mouvement lycéen : les établissements professionnels, les invisibles au cœur de la mobilisation
Par Eléa Pommiers
Publié le 17 octobre 2026 à 10h00 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/17/mouvement-lyceen-les-etablissements-professionnels-les-invisibles-au-c-ur-de-la-mobilisation_6796093_3224.html
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Depuis le début du mouvement, à la mi-septembre, un quart des lycées professionnels se sont mobilisés, reprenant la plupart des revendications générales et en y ajoutant d’autres, notamment la peur de l’après-bac. Ils ont été beaucoup plus touchés par les violences, mais celles-ci sont souvent le fait de jeunes qui n’y sont pas scolarisés.
Au sein de la mobilisation lycéenne, les élèves de la voie professionnelle sont ceux que l’on n’entend pas, ou si peu. Ces adolescents, qui représentent un tiers des lycéens français, sont pourtant bien présents sur les blocus et dans les manifestations. Selon le ministère de l’éducation nationale, 25 % des établissements qui se sont mobilisés depuis le début du mouvement, à la mi-septembre, sont des lycées professionnels, soit une proportion à peu près représentative de leur poids parmi l’ensemble.
Une implication que beaucoup jugent inhabituelle pour ces élèves plus précaires que leurs camarades de lycées généraux et technologiques, bien moins représentés au sein des syndicats. « On les entend moins que les élèves de lycées généraux, mais ils sont davantage présents dans ces mobilisations et moins invisibilisés qu’ils n’ont pu l’être par le passé », estime ainsi Axel Benoist, cosecrétaire général du Syndicat national unitaire de l’enseignement professionnel-Fédération syndicale unitaire (Snuep-FSU).
Ces lycéens partagent la plupart des revendications sur les conditions d’apprentissage – exception faite des classes surchargées, dont ils ne sont pas tous épargnés, mais qui sont minoritaires du fait des petits groupes nécessaires au travail en atelier.
« On est un peu méprisés »
Rencontré à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne), Alan (il n’a pas souhaité donner son nom), 16 ans, en 1re « métiers du froid et des énergies renouvelables », liste ces motifs de colère en comptant sur ses doigts : le « mauvais état » des bâtiments, les « machines défectueuses en atelier », la difficulté à trouver des stages pourtant indispensables à la validation de leur diplôme, ou encore les journées de cours trop chargées – et le « temps de rien ». Encore moins quand, comme c’est le cas de nombreux élèves de « voie pro » dont les spécialités ne se trouvent pas toujours à proximité, les lycéens sont affectés dans un établissement situé à plusieurs dizaines de kilomètres de chez eux. Ils partagent également l’expérience du manque de professeurs, dans ces filières où les pénuries au concours sont plus marquées qu’en voie générale et où 20 % des enseignants sont des contractuels.
Réforme du lycée professionnel : l’« année en Y » abandonnée, un an après son entrée en vigueur
D’autres difficultés, plus singulières, sont évoquées, comme par de nombreux autres élèves des filières professionnelles. A commencer par un fort sentiment de relégation, forgé au fil de parcours souvent chaotiques pour ces adolescents beaucoup plus fragiles sur le plan scolaire que leurs camarades de lycées généraux. « On est un peu méprisés », ressent ainsi Alan. « Le lycée, c’est pas fait pour moi », raconte l’adolescent, qui a passé une année en 2de générale avant de décrocher et d’être réorienté. « On m’a envoyé en voie pro, là où les gens n’ont plus rien à perdre », lâche-t-il. Il ne sait même pas s’il « aime faire de la clim » ni s’il veut « faire ça dans la vie », mais c’est « ce qui [l]’intéressait le plus dans ce qu’on proposait ici ».
Le couperet de l’orientation, pour ces jeunes contraints de choisir une filière professionnelle après la 3e, est plus précoce encore qu’en voie générale, plus souvent subi, et plus incertain – faute de places, les lycéens professionnels constituent la majorité des élèves sans affectation à chaque rentrée. « On n’est pas censés choisir notre avenir à 15 ans », clament certaines pancartes devant les lycées pros.
Vingt pour cent sans proposition sur Parcoursup
Quant à la peur de l’après-baccalauréat, elle prend chez eux un relief particulier : si 3,5 % des élèves de la voie générale n’ont reçu aucune proposition sur Parcoursup en 2025, ce taux monte à plus de 20 % chez les bacheliers professionnels. « Les lycéens généraux et technologiques parlent de leur angoisse de Parcoursup, mais la plupart trouvent une place ; ceux qui restent vraiment sur le carreau, ce sont les lycéens pros », résume Pascal Vivier, secrétaire général du Syndicat national de l’enseignement technique action autonome-Force ouvrière (Snetaa-FO), un syndicat des professeurs de lycée.

Des lycéens sortent du lycée professionnel Château d’Epluches, après plusieurs journées de fermeture de leur établissement, à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), le 7 octobre 2026. ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »
Candyce, en 1re « accompagnement, soins et services à la personne » à Paris, ne connaît pas ces chiffres. Ce qu’elle sait, c’est que dans son lycée professionnel du 20e arrondissement, l’un des plus défavorisés de la capitale, « plein de terminales n’ont rien sur Parcoursup ». Elle projette depuis des années de devenir psychologue, et « ne veu[t] faire que ça ». Elle aurait voulu intégrer un bac technologique de la santé et du sociale, mais n’y a pas été acceptée. « On nous a vendu du rêve mais c’est du vent, maintenant, avec un bac pro, je vais être refusée partout sur Parcoursup », anticipe, amère, l’adolescente, qui a participé à deux blocus devant son établissement.
Si les motifs de contestation ne manquent pas, un chiffre interpelle toutefois : les lycées professionnels et les lycées polyvalents, qui proposent à la fois les filières générales ou technologiques et des filières professionnelles, sont surreprésentés dans la liste des établissements qui ont été le théâtre de violences. Le ministère de l’éducation nationale n’a fourni aucun élément sur ce sujet, mais dans le décompte fourni au Monde par la région Ile-de-France, foyer du mouvement, 80 % des établissements ayant subi des dégradations sont des lycées professionnels ou polyvalents, alors qu’ils représentent à peine la moitié des lycées du pays. D’après les calculs du Monde, ils constituent également la majorité des établissements fermés par les préfectures.
« On constate que les lycées qui accueillent des voies professionnelles sont plus fortement touchés par une violence plus marquée contre l’institution scolaire, dans les paroles ou dans les actes, et cela doit nous questionner », corrobore Sophie Vénétitay, secrétaire générale du syndicatSNES-FSU. A travers le pays, plusieurs établissements en sont le symbole : à Nantes, le lycée Nelson-Mandela, dont le hall d’entrée a été incendié le 1er octobre, est polyvalent ; à Paris, l’un des premiers établissements à avoir vu sa façade brûler est le lycée professionnel Gaston-Bachelard, le plus défavorisé de la capitale.
Les casseurs, souvent des « jeunes déscolarisés »
Comment expliquer ce phénomène ? Selon les remontées d’informations dont disposent les organisations syndicales, les personnels de ces établissements sont nombreux à assurer que les jeunes qui s’en sont pris aux bâtiments et aux agents de l’éducation nationale ne sont pas, pour la plupart, issus des établissements concernés. « Ce sont beaucoup de jeunes déscolarisés qui viennent des quartiers alentour et qui cassent près de chez eux, pas dans les centres-villes », rapporte Nicolas Bonnet, proviseur d’un lycée professionnel en Gironde et secrétaire national du Syndicat national des personnels de direction de l’éducation nationale-Union nationale des syndicats autonomes (SNPDEN-UNSA). Les lycées professionnels et polyvalents sont, en effet, bien plus souvent que les lycées généraux, situés dans des quartiers défavorisés.
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Pascal Vivier s’inquiète des effets de groupe que cela génère parmi les élèves : « En voie pro, ils ont beaucoup plus de vulnérabilités sociales et scolaires que les autres, ils sont parfois en rupture avec l’école, partagent le sentiment d’être rejetés… Ils ont la rage au ventre, et quand on vient les chauffer à blanc, ce sont des bombes potentielles. Ils se transforment en chair à canon, à la fois victimes et auteurs. »
A Béziers, Pierre Fournier l’a observé dans son lycée polyvalent de plus de 3 000 élèves, dont un gros tiers de lycéens professionnels. Les blocus ont vite tourné à l’affrontement avec les forces de l’ordre lorsqu’un groupe de jeunes extérieur s’est joint aux élèves, sans toutefois provoquer de dégâts sur les bâtiments. Sur les treize qui ont été interpellés, seuls quatre étaient élèves dans son lycée, en voie professionnelle. Ces mêmes jeunes, qui « n’ont pas souvent choisi d’être là, se retrouvent dehors quelques semaines après la rentrée, avec l’impression d’exister ».
Parmi les autres, certains l’ont abordé durant les manifestations pour lui demander : « Comment on fait pour entrer dans votre lycée ? » « Il y avait de la frustration de ne pas être en formation, ou dans la bonne formation, rapporte le proviseur.Certains doivent se dire qu’ils cassent l’établissement dans lequel ils n’ont pas pu aller ; d’autres, qu’ils se vengent d’être dans un lycée où ils n’avaient pas envie d’être. »
Au sein du gouvernement, un seul sujet concernant la voie professionnelle a émergé parmi les pistes avancées par Edouard Geffray pour répondre à la colère lycéenne : le ministre de l’éducation nationale souhaite que les lycéens pros soient désormais représentés dans toutes les instances à due proportion de leur poids dans l’effectif total des lycéens. Pas certain que cela suffise à répondre aux maux plus profonds de ces élèves, que le mouvement remet en lumière.
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*Le mouvement lycéen, singulier et déjà historique, s’ancre sur le manque de moyens et les « ratés de la massification scolaire »
Analyse
Sylvie LecherbonnierEléa Pommiers
Parti d’une mobilisation spontanée en banlieue parisienne, ce mouvement, inédit depuis des décennies par son ampleur, traduit une angoisse plurielle, à la fois en raison de conditions d’enseignement qui se sont objectivement dégradées et des perspectives d’avenir incertaines. La réponse du gouvernement, essentiellement répressive, risque de renforcer la colère.
Publié le 05 octobre 2026 à 05h29 Temps de Lecture 6 min. https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/05/le-mouvement-lyceen-singulier-et-deja-historique-s-ancre-sur-le-manque-de-moyens-et-les-rates-de-la-massification-scolaire_6788473_3224.html
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Il aura fallu à peine dix jours pour qu’un blocage, organisé le 21 septembre dans un lycée de Créteil afin de dénoncer des postes vacants, fasse tache d’huile dans la banlieue parisienne, avant de gagner tout le pays. Le mouvement lycéen, qui entre, lundi 5 octobre, dans une troisième semaine à hauts risques, tant les tensions sont fortes, s’est d’ores et déjà hissé au rang des plus importantes mobilisations adolescentes des dernières décennies par son ampleur et sa nature.
Signe de la fébrilité ambiante : rien qu’en Ile-de-France, 160 lycées sont fermés lundi, soit près d’un tiers d’entre eux, a annoncé la présidente de la région (Les Républicains), Valérie Pécresse, dimanche soir. « Entre 400 et 500 » établissements sont concernés par ces fermetures en début de semaine au niveau national « mais avec une reprise partielle des cours, progressive », selon le ministre de l’éducation, Edouard Geffray.
Jeudi 1er octobre, jusqu’à près de 30 % des 3 600 lycées du pays ont été mobilisés et des actions sont recensées chaque jour dans de nouveaux établissements. Des milliers de lycéens manifestent en banlieue, dans la capitale, dans les grandes villes, ainsi que dans de plus petites communes. Ils se mobilisent majoritairement dans le public, mais aussi dans le privé ; en voie générale et technologique comme au lycée professionnel. « Il est clair désormais que nous assistons à une mobilisation historique et que nous allons avoir du mal à résoudre cette crise », estime Sophie Vénétitay, à la tête du SNES-FSU.
Comment expliquer une propagation si rapide et massive ? Les violences qui ont émaillé plusieurs blocages et ont pu déborder en « violences urbaines », selon le qualificatif du ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, ne doivent pas effacer les caractéristiques d’un mouvement singulier à bien des égards.
Celui-ci a éclos spontanément, dopé par les réseaux sociaux, dans les lycées, sans mouvement étudiant précurseur – plusieurs universités ont, depuis, rejoint la mobilisation. Contrairement au schéma historique qui place les lycées de la capitale aux avant-postes, c’est la banlieue parisienne qui en a été le déclencheur. La mobilisation a lieu non pas au printemps mais à l’automne et ne surgit pas en opposition à une nouvelle réforme. Le mouvement lycéen de 2026 se rapproche en cela de celui de 1990, né lui aussi dans la petite couronne parisienne, quelques semaines après la rentrée. En 2026 comme en 1990, la colère s’ancre dans le quotidien des adolescents, et son irruption soudaine a pris tout le monde de court.
Suppressions de postes
Sur tous les blocages, les lycéens conspuent ainsi, pêle-mêle, un manque de personnel, des enseignants non remplacés, des « classes à 35 élèves », des emplois du temps trop chargés, la plateforme Parcoursup qui « décider[ait] de leur avenir », ou encore des bâtiments vétustes.
Derrière les slogans adolescents en apparence désordonnés, souvent facétieux, provocateurs voire insolents, on retrouve une préoccupation partagée pour l’égalité des chances, dans un pays où l’origine sociale pèse lourdement sur la réussite scolaire, et des maux bien documentés.

La génération de lycéens d’aujourd’hui est celle du pic démographique de 2010, dont la scolarité dans le secondaire a été marquée par les conséquences des milliers de suppressions de postes décidées dans les collèges et lycées sous les deux mandats d’Emmanuel Macron. L’enseignement secondaire public compte aujourd’hui moins d’enseignants qu’en 2008, alors qu’il scolarise 250 000 élèves de plus. Les effectifs n’ont ainsi cessé d’augmenter dans les lycées généraux et technologiques : dans le public, plus de 70 % des classes comptent plus de 30 élèves, voire plus de 35 dans 20 % des cas.
Ceux-ci subissent, en outre, les effets de la crise de recrutement historique que traverse l’éducation nationale. Entre la hausse des postes vacants et la contraction du nombre de remplaçants depuis vingt ans, le volume des absences de longue durée (plus de quinze jours) non remplacées a doublé entre 2018 et 2024. Des difficultés particulièrement prégnantes dans les académies de Créteil et de Versailles, d’où est parti le mouvement.
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Le mécontentement concernant les emplois du temps en voie générale fait aussi écho à des constats dressés dès 2023 par l’inspection générale de l’éducation nationale dans son bilan de la réforme du lycée, instaurée en 2018 – elle fut à l’origine du dernier mouvement lycéen. Avec la création de 12 spécialités à combiner, la réforme a considérablement complexifié la fabrique des emplois du temps. « Ils apparaissent très denses, et, surtout, pas toujours bien équilibrés, ce qui complique beaucoup la vie hors de l’établissement, notamment pour ceux qui dépendent des transports scolaires », notaient les inspecteurs.
« Après dix ans de politique éducative d’Emmanuel Macron, on pouvait s’attendre à une colère des lycéens, on peut même se demander comment elle ne s’est pas exprimée plus tôt », estime Elisabeth Allain-Moreno, secrétaire générale du SE-UNSA.
Pression croissante sur les résultats
La vétusté des locaux est également un problème connu. Les lycées français sont en moyenne vieux de soixante et un ans, et même soixante et onze dans le cas des lycées professionnels. A peine 15 % du parc a été construit ou rénové depuis 2015 ; plus d’un tiers des établissements ont atteint leurs pleines capacités d’accueil ou les ont dépassées. Les bâtiments scolaires, gérés par les collectivités locales, sont très majoritairement inadaptés à la chaleur, et la génération actuelle des lycéens est aussi celle qui éprouve depuis plusieurs années les périodes de scolarité et les examens maintenus sous canicule. « 40 °C pendant le brevet, c’est pas OK !!! », pouvait-on ainsi lire sur certaines pancartes.
Quant à la plateforme Parcoursup, elle est associée à une pression croissante sur les résultats scolaires et cristallise toutes les problématiques liées à l’orientation, qui « génère beaucoup d’insatisfaction et d’angoisse », relève le sociologue Olivier Galland. Dans une étude qu’il a réalisée en 2024 pour l’Institut Montaigne, 77 % des jeunes se disaient stressés par Parcoursup et 21 % souhaitaient sa disparition.
Lire aussi (2023) : Parcoursup, un système qui pousse les élèves plus aguerris à élaborer des stratégies précoces et en laisse d’autres « paumés »
« Il y a un malaise profond dans cette population scolaire du secondaire, analyse plus largement le sociologue. Mettre le feu à son établissement, c’est symboliquement très fort. On peut penser que ce mouvement est lié aux ratés de la massification scolaire et à l’intensification de la compétition entre les élèves. Une partie de ces jeunes se sentent relégués, ils ont peur d’être orientés vers des voies de garage. »
Politiquement, cette colère et ce mal-être diffus sont un écueil de taille pour le gouvernement, qui ne peut apaiser le mouvement avec le retrait d’un texte – comme ce fut le cas du contrat première embauche (CPE) en 2006, ou de la réforme du baccalauréat voulue par François Fillon en 2005. Le ministre de l’éducation nationale vient tout juste d’amorcer le dialogue, vendredi 2 octobre, avec les lycéens, sans faire pour l’heure de grandes annonces. Dimanche 4 octobre, le premier ministre, Sébastien Lecornu, a également confié une feuille de route à ses ministres pour répondre au mouvement, estimant que « la fermeté face aux violences (…) doit aller de pair avec l’écoute des inquiétudes légitimes ».
En 1990, la mobilisation s’était soldée par l’annonce, par le ministre de l’éducation, Lionel Jospin, d’un « plan d’urgence » de 4,5 milliards de francs. « Cette fois, les marges de manœuvre budgétaires du gouvernement sont faibles », compare l’historien Claude Lelièvre, pour qui ce contexte peut en partie expliquer la posture du gouvernement : « En faisant passer les lycéens pour des fauteurs de troubles manipulés, on s’exonère auprès de l’opinion de la nécessité de leur apporter des réponses. »
« Pas pris au sérieux »
La mise en exergue des faits de violence dès le début du mouvement et les procès en instrumentalisation sont « un grand classique », remarque le politologue Robi Morder, en référence aux propos du gouvernement accusant La France insoumise de piloter la mobilisation et d’être responsable du basculement violent. « C’est une erreur de penser que les jeunes sont idiots. Les mobilisations lycéennes sont des mouvements sociaux qui ne sont pas pris au sérieux », met en perspective ce spécialiste des mouvements lycéens et étudiants. Pour preuve, selon le chercheur, « les revendications sont floues, à l’opposé de ce que serait une mobilisation préparée par une organisation ».
La réponse policière immédiate est, en revanche, beaucoup plus inhabituelle. « L’envoi systématique de la police et le nombre d’interpellations sont assez inédits pour un mouvement lycéen d’ampleur nationale », note Robi Morder. Les forces de l’ordre ont procédé à plus de 5 000 interpellations depuis le début des mobilisations, durant lesquelles 24 lycées ont été dégradés, voire incendiés, environ 78 membres du personnel ont été blessés, ainsi que 180 élèves – dont certains ont été atteints par des tirs présumés d’armes non létales de la police. « On n’a jamais vu un tel volume d’interpellations dans aucun mouvement de jeunesse », a calculé Sebastian Roché, qui note que moins de la moitié ont donné lieu à des gardes à vue (1 793 jeudi).
Pour le sociologue, « on assiste au déploiement de la doctrine engagée durant les deux mandats d’Emmanuel Macron en matière de gestion des foules, appliquée pour la première fois sans distinction à des adolescents qui font leur première expérience politique : des interpellations de masse pour dissuader, et l’usage des armes comme pivot de l’action de la police ».
A gauche et dans les rangs des organisations syndicales de l’éducation nationale, ainsi que de la FCPE, ces choix en matière de maintien de l’ordre sont largement contestés et accusés d’avoir attisé les colères. « La sous-estimation des revendications comme l’envoi de la police enclenchent une escalade et une montée de la conflictualité », considère aussi Robi Morder. Les six syndicats et les parents de la FCPE, qui se joindront aux lycéens pour la journée de mobilisation de mardi 6 octobre, appellent à une désescalade, en parallèle de leur soutien affiché au mouvement lycéen.
Éditorial Blocage des lycées et mobilisation du 6 octobre : les risques d’une coalition des colères