Thomas Piketty : « Des centaines de milliers de jeunes travaillent dur pour obtenir leur bac, mais rien n’est prévu pour les accueillir dans le supérieur »
Chronique
Le budget par étudiant a baissé de 20 % depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée : une catastrophe, décrit l’économiste dans sa chronique au « Monde », qui considère qu’un réinvestissement dans l’éducation devrait être un enjeu central en France.
Publié hier à 10h00, modifié hier à 15h56
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Le mouvement lycéen et étudiant actuel signe le crépuscule du macronisme. La jeunesse demande une chose simple : des moyens pour se former et accéder à des études de qualité. Ce faisant, la mobilisation en cours met le doigt sur ce qui est sans doute l’échec le plus patent du pouvoir en place : une baisse catastrophique et inédite du budget par étudiant de 20 % depuis 2017.
Avec une bonne dose de mauvaise foi, le gouvernement se prend parfois à claironner que le budget nominal de l’enseignement supérieur est passé de 13,3 milliards à 15,5 milliards d’euros entre 2017 et 2026 (+ 17 %). C’est vrai, sauf que l’inflation a été de 22 % sur la même période, si bien que le budget a en réalité baissé de 5 % en termes réels. Ajoutons que le nombre d’étudiants est passé de 2,6 millions à plus de 3 millions, soit une hausse de 15 %. Conclusion : le budget par étudiant a chuté d’environ 20 %, comme le montrent de façon transparente les données mises en ligne par [l’économiste, codirecteur du Laboratoire sur les inégalités mondiales] Lucas Chancel.
Concrètement, cela signifie que des centaines de milliers de jeunes ont travaillé dur pour obtenir leur baccalauréat, mais que rien n’a été prévu pour les accueillir dans le supérieur. En particulier, le nombre de bacheliers technologiques et professionnels a fortement progressé, mais les places en IUT et BTS n’ont pas suivi, si bien que beaucoup se retrouvent affectés dans des filières universitaires surpeuplées et moins coûteuses, et souvent totalement inadaptées à leurs besoins et aspirations. Le gâchis humain et économique est gigantesque, et témoigne d’une idéologie profondément inégalitaire et hiérarchique du monde. Pour les macroniens, la prospérité des nations dépend d’une ultraminorité d’innovateurs géniaux et de premiers de cordée : les autres sont priés d’attendre sagement que les richesses ruissellent.
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Cerise sur le gâteau : la pénurie de places dans le supérieur a été gérée dans la plus grande opacité avec un algorithme incompréhensible (Parcoursup), malgré les appels répétés des élèves, des familles, des enseignants et des chercheurs à changer de système. Tout cela dans un contexte marqué par le fiasco de la réforme Blanquer du bac intervenue en 2019(avec des choix de filières de plus en plus complexes et imprévisibles pour les orientations futures et des emplois du temps à trous) et par des inégalités structurelles entre territoires.
Les travaux menés par la chercheuse Asma Benhenda à partir des fichiers de paie de l’éducation nationale montrent que la proportion d’enseignants contractuels ou débutants est d’à peine 10 % dans les territoires les plus favorisés (Paris, Hauts-de-Seine) et atteint 50 % dans les départements les plus pauvres (Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne). In fine, le salaire moyen par enseignant du secondaire est de l’ordre de 20 % plus faible dans les territoires les plus pauvres que dans les plus riches, y compris après prise en compte des (maigres) primes versées en éducation prioritaire.

Quand le ministre de l’éducation nationale [Edouard Geffray] parcourt les plateaux en déclarant que la Seine-Saint-Denis est mieux dotée que Paris, cela en prenant en compte uniquement les tailles de classe et en ignorant purement et simplement les écarts de rémunérations des enseignants, il ne fait pas honneur à sa fonction. La réalité est que les territoires défavorisés ont des classes (un peu) moins chargées et des enseignants (beaucoup) moins formés et expérimentés. Il n’est pas sûr du tout qu’ils y gagnent au change.
Juste une question de répartition
Pour justifier l’insuffisance des moyens éducatifs, et notamment la chute de la dépense par étudiant, le pouvoir en place et ses soutiens expliquent que la France n’a pas les moyens d’investir davantage. Ils commettent une double erreur de raisonnement. La dette publique est certes passée de 20 % du PIB en 1970 à 120 % aujourd’hui. Mais dans le même temps, les patrimoines privés ont augmenté beaucoup plus fortement : ils sont passés de 300 % à 600 % du PIB, avec une concentration extrême au sein des plus grandes fortunes financières. Autrement dit, le patrimoine national de la France – somme du patrimoine privé et public, après déduction des dettes privées et publiques – n’a jamais été aussi élevé, non seulement en montant absolu, mais aussi en pourcentage du PIB (qui lui-même n’a jamais été aussi élevé).
Autrement dit, la France n’a jamais été aussi riche : le problème que nous avons à régler est uniquement une question de répartition. La situation était bien plus difficile en 1945, lorsque la dette publique était encore plus forte qu’aujourd’hui, et quand les patrimoines privés étaient exsangues. Cela n’a pas empêché la mise en place d’un impôt de solidarité nationale avec des taux de plusieurs dizaines de pourcents sur les plus hauts patrimoines, ce qui pourrait rapporter bien davantage aujourd’hui. Ceux qui répètent en boucle qu’il n’y a rien de substantiel à attendre de ce côté-là sont décidément très fâchés avec l’arithmétique, autant qu’avec l’histoire.
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La seconde erreur est plus grave encore. Chacun sait que les dépenses d’éducation et de santé vont progresser plus vite que le PIB dans les décennies qui viennent. Mais, étrangement, certains semblent s’imaginer que cela serait plus efficace si cela se faisait avec des dépenses privées. Pourtant, tous les éléments historiques et comparatifs dont nous disposons suggèrent au contraire que le secteur public, associatif et non lucratif produit de meilleurs résultats que la logique capitaliste classique dans de nombreux secteurs, et notamment dans l’éducation et la santé. Réinvestir aujourd’hui dans ces secteurs n’est pas simplement une question d’égalité entre territoires et entre classes sociales. C’est aussi un enjeu central pour aller plus loin vers la démarchandisation et la dématérialisation graduelle de l’économie, et au-delà, pour bâtir un autre modèle de développement. Espérons que la mobilisation en cours contribuera à mettre ces questions au cœur des échéances électorales à venir.
Thomas Piketty est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Ecole d’économie de Paris.
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