« je ne rêve pas d’un monde sans police. Encore faut-il savoir qui l’on envoie, avec quelles armes et pour quoi faire » (Un professeur de lettres).

Mobilisation lycéenne : « Face à la colère des jeunes, il faut savoir qui l’on envoie, avec quelles armes et pour quoi faire »

Tribune

Samuel LequetteProfesseur de lettres

Dans une tribune au « Monde », le professeur de lettres Samuel Lequette refuse de voir dans les lycéens mobilisés aussi bien des enfants « fragiles » que des émeutiers. Selon lui, chacun projette sur ces adolescents ce qu’il veut y voir.

Publié le 15 octobre 2026 à 10h30, modifié le 15 octobre 2026 à 14h43  https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/15/mobilisation-lyceenne-face-a-la-colere-des-jeunes-il-faut-savoir-qui-l-on-envoie-avec-quelles-armes-et-pour-quoi-faire_6794356_3232.html

Temps de Lecture 4 min.

Les blessures subies par plusieurs lycéens depuis fin septembre ne relèvent sans doute pas d’une seule cause. Elles invitent pourtant à s’interroger sur la manière dont les pouvoirs publics, et ceux qu’ils envoient sur le terrain, regardent le corps d’un adolescent.

Certains répondront que ces lycéens n’étaient pas des enfants, qu’il y avait des cagoules et des barricades. Ils n’ont pas tout à fait tort. Mes élèves ne sont pas tous des enfants « fragiles ». Il y a parmi eux des adolescents qui me dépassent d’une tête, d’autres qui paraissent déjà plus âgés qu’ils ne le sont, et chez beaucoup une colère qui peut tourner à la violence. Il y a aussi, sous les capuches, beaucoup de honte déguisée en défi. De loin, on ne voit souvent que la force.

Quand cette violence éclate, il faut bien que quelqu’un y réponde, et je ne rêve pas d’un monde sans police. Encore faut-il savoir qui l’on envoie, avec quelles armes et pour quoi faire.

Prenons le cas d’Eden, 14 ans, blessé à la mâchoire devant son lycée de Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), dans la version la plus défavorable pour lui. Selon le parquet, il avait d’abord frappé une policière. A un coup de pied donné par un garçon de 14 ans, un adulte casqué a répondu par un tir de lance-grenades lacrymogènes Cougar au visage, alors que cette arme est conçue pour tirer en cloche. Le policier a été mis en examen.

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Au-delà du geste d’un homme, dont l’enquête dira à quelle unité il appartenait, ce tir interroge les forces envoyées face aux lycéens. Le maintien de l’ordre au sens strict revient aux unités de forces mobiles, CRS et gendarmes mobiles, formées à tenir une foule à distance et à doser la force.

Mais, dès le 1er octobre, le ministre de l’intérieur a qualifié la situation de « violences urbaines ». Ces mots changent la doctrine, qui n’est plus celle du maintien de l’ordre mais celle du schéma national des violences urbaines, et ils changent les unités. Interviennent alors des compagnies locales d’intervention, habituées aux violences urbaines mais inégalement formées au maintien de l’ordre, des brigades anticriminalité, créées pour le flagrant délit et l’interpellation, et parfois des policiers dont ce n’est pas du tout le métier.

Le regard compte autant que l’organisation. Aux Etats-Unis, des psychologues, des sociologues et des juristes ont décrit sous le terme d’« adultification » le biais par lequel certains enfants, en particulier les enfants noirs, sont perçus comme plus âgés et moins innocents qu’ils ne le sont, et paraissent donc avoir moins besoin d’être protégés. Chez les filles, ce biais prend souvent la forme d’une sexualisation précoce. Ces travaux portent sur un autre pays et une autre police, et l’on ne saurait les transposer tels quels. Ils conduisent pourtant à se demander à qui l’on confie ce regard. Un policier formé pour interpeller des suspects, envoyé devant des lycéens, risque d’être plus exposé qu’un autre à ce biais, et de voir une menace chez un garçon, une femme chez une fille, rarement un élève.

Une faute d’organisation

En France, ce regard a même sa traduction administrative. Les jeunes exilés qui disent avoir 15 ou 16 ans voient régulièrement leur âge contesté. On radiographie leurs os pour trancher, alors que la loi reconnaît la marge d’erreur de ces examens et veut que le doute leur profite. C’est le cas sur ce littoral des Hauts-de-France où j’enseigne, d’où tant d’adolescents espèrent passer au Royaume-Uni.

En classe, nous apprenons à faire autrement. [Le pédiatre et psychanalyste pour enfants britannique Donald] Winnicott pensait que la tâche de l’adulte, devant l’adolescent qui le défie, consiste à « survivre », c’est-à-dire à ne pas riposter sans pour autant abdiquer. Je ne connais pas de meilleure définition de notre métier, face à l’insolence de nos élèves. La minorité n’est pas une fragilité, c’est un statut. Si l’on protège les mineurs, c’est qu’ils sont en train de devenir quelqu’un, et l’école le sait comme la justice des mineurs.

Pourquoi le maintien de l’ordre serait-il le seul lieu de la République où l’âge disparaît ?

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Dénoncer ces dérives ne doit pas conduire à l’outrance. On lit ces jours-ci que la police serait devenue « terroriste » et le gouvernement « fasciste », comme si notre langue manquait de mots pour dire ce qui se passe. Le droit offre pourtant des qualifications précises : « violences par personne dépositaire de l’autorité publique », « usage disproportionné de la force », « tir prohibé »… Elles pèsent plus lourd que l’injure, puisqu’on peut les porter devant un juge.

Ce que je décris relève moins d’un complot contre la jeunesse que d’une faute d’organisation, plus banale et peut-être plus grave : ceux qui commandent le maintien de l’ordre envoient des unités inadaptées, avec des armes inadaptées, devant des corps qu’elles n’ont pas appris à lire. Si l’on ne réforme pas un fascisme, on peut en revanche réaffecter une brigade et refondre une formation.

Au fond, chacun projette sur ces adolescents ce qu’il veut y voir. Pour le gouvernement, ce sont des émeutiers. Ceux qui dénoncent une police « terroriste » en font des enfants innocents. Quelques théoriciens de l’insurrection les rêvent en avant-garde d’un soulèvement, oubliant que si la France aime voir Gavroche sur la barricade, il finit par y mourir.

Moins de police ne résoudrait rien. Mieux vaudrait choisir celle qu’on envoie vers des lycéens. Je ne suis pas policier et n’ai pas de leçons à donner à ce métier. Il serait pourtant cohérent de traiter les blocus et les manifestations lycéennes comme relevant du maintien de l’ordre, et non des violences urbaines, d’en confier l’encadrement aux seules unités de forces mobiles, de renoncer face à des mineurs aux LBD et aux lance-grenades, et de préparer les policiers à intervenir auprès d’eux.

Les lycéens qui bloquent leur établissement ou défilent dans les rues manifestent avec leur âge. Le moins que l’on puisse attendre de ceux qui décident de leur envoyer la police, et de ceux qui y vont, c’est qu’ils n’oublient pas le leur.

Samuel Lequette est professeur de lettres dans un lycée du Nord et écrivain. Il a notamment codirigé l’ouvrage collectif « Décamper. De Lampedusa à Calais » (La Découverte, 2016) et « Cours petite fille ! » (Des Femmes-Antoinette Fouque, 2019).

Samuel Lequette (Professeur de lettres )

Place de la Bastille, à Paris, le 9 octobre 2026.
Place de la Bastille, à Paris, le 9 octobre 2026.  ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »

Puis viendront vite les démarches interminables : les papiers, les dossiers, les refus. L’administration a son propre langage, et les victimes sont forcées de l’apprendre alors qu’elles tiennent à peine debout. Et chaque formulaire à reprendre est une petite humiliation ajoutée à la grande.

Ce qui nous a tenus dans cette situation, ce sont des gestes simples : quelqu’un qui écoute sans juger, un avocat venu à l’hôpital, un médecin qui rappelle la nuit. Si vous le pouvez, acceptez-les.

« Pourquoi cette arme ? »

Car il y a d’autres regards. Les soupçons, les questions. C’est peut-être la violence la plus insidieuse. Un jeune gît sur un trottoir et, avant même d’être pris en charge, soigné, il est déjà jugé, condamné et coupable. Il aurait dû rester chez lui, il savait ce qui l’attendait, il est vraiment idiot d’avoir ramassé la grenade, bien fait pour lui, c’est un casseur ! Cette inversion de la charge de la preuve laisse des traces durables. Elle isole, elle fait taire, et elle explique pourquoi tant de victimes finissent par ne plus parler.

Mais quelle que soit l’arme, LBD, grenade ou autre, la question devrait être la même : non pas « Qu’a-t-il fait pour mériter cela ? », mais « Pourquoi cette arme ? ».

Vous n’êtes pas coupables. Votre enfant n’est pas un chiffre. Il n’est pas un bilan. Il avait des projets, des fous rires, un avenir discuté autour d’une table. Vous, les jeunes, n’êtes pas coupables d’avoir été là, d’avoir regardé, d’avoir manifesté, d’avoir été touchés. Vous n’avez pas à prouver votre innocence pour mériter qu’on vous soigne et qu’on vous écoute. Si quelqu’un vous dit « tu l’as cherché », ce n’est pas vrai : une grenade explose, et elle ne choisit pas. Vous avez le droit de vous mobiliser. Cela ne devrait jamais valoir une clé d’étranglement ou un coup de genou en plein visage, ni coûter un œil, une main ou une mâchoire.

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Gabriel m’a dit que le plus pesant, c’est que les gens ne demandent plus que des nouvelles de la blessure, comme si sa vie ne tournait plus qu’autour de ça.

Vous n’êtes pas votre blessure. A ceux qui maintiennent l’ordre j’aimerais dire qu’un enfant n’est pas un individu hostile, un adolescent n’est pas un adversaire, un lycéen n’est pas un ennemi, un mineur n’est pas un objet que l’on peut blesser avant de classer l’affaire.

Ce que j’ai vécu et ce que vivent aujourd’hui vos familles ne peut plus être présenté comme une suite d’accidents isolés. Les blessures de manifestants, celles de Sainte-Soline [lors d’une mobilisation écologiste dans les Deux-Sèvres, en 2023], celles des lycéens interrogent tous la même chose, à savoir la place des armes dites « intermédiaires » dans le maintien de l’ordre. Il s’agit d’une question démocratique : à quel moment une société accepte-t-elle que des citoyens, y compris des mineurs, soient blessés au point d’être mutilés, pour ensuite minimiser l’usage de ces armes et classer l’affaire ?

Alors, je m’adresse ici à toutes les familles dont la vie a basculé. Nous n’avons pas choisi ce chemin : il s’est imposé à nous, avec fracas et douleur. Mais j’espère que nous le parcourrons ensemble, et à voix haute.

Dominique Rodtchenki-Pontonnier est la mère de Gabriel Pontonnier, dont la main a été arrachée lorsqu’il avait 21 ans, en 2018.

Dominique Rodtchenki-Pontonnier  (Mère d’un jeune mutilé en 2018)

*Mouvement des lycéens : « Plutôt que de les écouter, de les rencontrer, on leur oppose un mur de violences »

Tribune

Collectif

Dans une tribune au « Monde », un collectif d’enseignantes et d’enseignants estime que la mobilisation des jeunes exprime avant tout un attachement à l’école de la République et à sa promesse.

Publié le 03 octobre 2026 à 15h58, modifié le 05 octobre 2026 à 07h24  Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/03/mouvement-des-lyceens-plutot-que-de-les-ecouter-de-les-rencontrer-on-leur-oppose-un-mur-de-violences_6787804_3232.html

Nous, enseignants et enseignantes, personnels d’éducation, qui travaillons, réfléchissons, discutons avec les jeunes chaque jour, nous qui les voyons changer, se tromper, rebondir, nous qui les guidons dans leur construction, dans leurs échecs et dans leurs réussites, nous leur faisons entièrement confiance. Cette confiance n’est pas une posture mais le résultat de cette relation humaine quotidienne : nous savons les écouter et ils et elles savent pouvoir compter sur nous pour les aider à se construire et les protéger.

Alors, que nous disent aujourd’hui ces jeunes, si tant est que l’on sache et que l’on veuille les écouter ? Ils ne font que crier leur attachement à l’école de la République et à sa promesse d’égalité. Ils expriment ainsi un mal-être de plus en plus prégnant, dont les causes sont connues et documentées. C’est ce mal-être que traduit en partie le dernier classement PISA(Programme international pour le suivi des acquis des élèves), qui voit la France reculer à la 27e place des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques, et confirme que le système éducatif français non seulement reproduit, mais aggrave les inégalités sociales.

Que peuvent reprocher aujourd’hui nos autorités à ces jeunes ? De rêver d’un avenir meilleur, comme n’importe quel jeune dans le monde ? De s’intéresser à la chose publique et de s’impliquer dans la cité, alors que nous passons notre temps à les dire désintéressés par le débat public et purement consuméristes ? N’est-ce pas justement une des premières missions de l’école que de former de futurs citoyens et citoyennes ?

La police antiémeute face à des lycéens qui bloquent l’accès au lycée Le Corbusier, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le 1ᵉʳ octobre 2026.
La police antiémeute face à des lycéens qui bloquent l’accès au lycée Le Corbusier, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le 1ᵉʳ octobre 2026.  LOU BENOIST/AFP

Or, plutôt que de les écouter, de les rencontrer et de les laisser se rassembler dans leurs établissements pour construire démocratiquement leurs revendications, on leur oppose un mur de violences. On les abandonne devant leurs établissements, face aux forces de l’ordre, tandis que des professeurs, des personnels d’éducation, des parents, des habitants, font tout ce qu’ils peuvent pour éviter les débordements. Combien de temps allons-nous laisser pourrir cette situation ? Combien de temps les autorités vont-elles attendre avant de répondre à leurs demandes ? Si l’on voulait que la situation dégénère pour discréditer ce mouvement social et le faire taire, on ne s’y prendrait pas autrement. Doit-on attendre qu’il y ait des morts ?

Etre à la hauteur de la jeunesse

Un enfant de 14 ans a été victime d’un tir de lance-grenades en pleine tête à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), un autre a été éborgné par l’impact d’une balle de défense de type LBD à Tours. Comment en sommes-nous arrivés à utiliser des armes de guerre contre nos propres enfants ? Aurions-nous si peur de notre jeunesse et de ce qu’elle porte en elle d’espoir pour l’avenir ?

Depuis des années, nombreux sont celles et ceux qui alertent face à l’accumulation de réformes ou décisions prises sans aucune concertation : Parcoursup, réforme du baccalauréat de Jean-Michel Blanquer [ministre de l’éducation nationale de mai 2017 à mai 2022], ou mise en place de groupes de niveau. Tous en dénoncent les effets épuisants et démoralisants pour les familles, les enfants et les personnels qui les accompagnent. Les territoires populaires subissent le plus durement la violence de leurs effets : peut-on s’étonner que ce soit dans leurs lycées que les adolescentes et adolescents s’expriment le plus fort ?

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Dans un contexte de baisse démographique qui devrait nous permettre de mieux accompagner les élèves, le gouvernement a fait le choix de supprimer encore 4 000 postes d’enseignants à la rentrée de septembre, et s’apprête à en supprimer encore plus de 1 500 en 2027. D’autres choix sont pourtant possibles : prendre au sérieux la promesse de l’école républicaine et lui accorder autant de sens que lui en accorde la jeunesse de notre pays.

La jeunesse crie son attachement aux valeurs de la République. Soyons à la hauteur de ses espoirs, montrons-nous aussi responsables qu’elle l’est. N’insultons pas l’avenir alors que le monde que nous offrons à nos enfants est déjà bien sombre. Et rendons-nous compte de la chance que nous avons d’avoir une jeunesse aussi prête à construire son avenir et celui de son pays.

Les signataires : Barbara Aubert, enseignante en lettres en collège ; Elise Boulon, enseignante en sciences économiques et sociales en lycée ; Chloé Drouet, enseignante en histoire-géographie en collège ; Gaëlle Le Guern, enseignante en lettres en lycée ; Jimmy Markoum, enseignant en histoire-géographie en lycée ; Gilles Martinet, enseignant en histoire-géographie en collège ; Servane Marzin, enseignante en histoire-géographie en lycée ; Mathilde Ouguel, enseignante en histoire-géographie en lycée ; Adèle Pichon, enseignante en histoire-géographie en lycée ; Loïc Vidal, enseignant en lettres en lycée.

Collectif

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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