Le gouvernement cherche à canaliser la colère de la jeunesse par la violence,

« Si nous n’étions pas aveuglés par le marché, nous pourrions tout de suite proposer un autre horizon à la jeunesse »

Tribune

Nicolas PostelEconomiste

Etranglé par la pression des marchés financiers et de l’énergie, le gouvernement cherche à canaliser la colère de la jeunesse par la violence, signe avant-coureur de l’effondrement démocratique, analyse l’économiste Nicolas Postel dans une tribune au « Monde ».

Publié aujourd’hui à 06h30  Temps de Lecture 4 min.Offrir l’article

Le premier ministre, Sébastien Lecornu, est confronté à une triple crise : environnementale, financière et sociale. Cette combinaison alimente une rage ambiante qui ne demande qu’à s’enflammer. La transformation d’un banal mouvement lycéen en un simulacre de guerre civile nous le fait apparaître de manière spectaculaire. La sidérante violence de la répression du mouvement – 7 950 gardes à vue, 248 mineurs blessés, dont certains très grièvement [selon des chiffres rendus publics le 14 octobre] – répond à diverses déprédations tout aussi inhabituelles, chiffrées à plusieurs millions d’euros, commises à l’occasion des manifestations de la jeunesse.

Dans le champ politique, les réactions font écho à cette polarisation violente et évoquent peu le fond des revendications. L’espace du dialogue, de la délibération, de la raison pratique semble s’être volatilisé sous les coups de mortier et de LBD [lanceur de balles de défense]. Or, comme l’a bien exposé le philosophe allemand Jürgen Habermas [1929-2026], lorsqu’il n’existe plus de lieux pour pratiquer cette forme de « rationalité communicationnelle », il n’est plus possible de faire société. La triple crise engendre ainsi une destruction de l’espace du politique, comme happé par la violence. Considérer que c’est là le fait de la jeunesse dit beaucoup de l’état de désespérance et d’aveuglement de la classe dirigeante : c’est le vieux monde qui ferme la porte à la discussion !

Les analyses de Karl Polanyi [1886-1964] peuvent nous permettre de sortir de la sidération. A 22 ans, l’économiste hongrois étudie à Budapest et crée le Cercle Galilée [association], porté par la dynamique d’un mouvement social étudiant. Il participe à l’éphémère expérience démocratique en Hongrie de 1918-1919, rapidement écrasée par les forces conservatrices. Juif, il prend la fuite en 1933 devant l’avancée du nazisme : ses rêves se brisent sur le totalitarisme.

De ce traumatisme – ne rappelle-t-il pas un peu le nôtre ? – Polanyi tire une analyse remarquable des risques que fait courir le capitalisme non régulé à la société. Dans plusieurs articles publiés dans les années 1930 et dans son œuvre majeure, La Grande Transformation, publiée en 1944, il propose une analyse précise de l’enchaînement qui mène à l’abîme du totalitarisme nazi.

Selon cette analyse, il ne faut pas en chercher les causes dans une forme de refus du libéralisme marchand qui se prolongerait en refus du libéralisme politique, mais, bien au contraire, dans une confiance aveugle portée en l’autorégulation marchande. Celle-ci nous fait en effet perdre de vue que la liberté politique, celle de se choisir des règles communes, est menacée par la liberté du marché et la mise en concurrence généralisée.

Aveu d’impuissance

Polanyi signale plus précisément que le désencastrement de l’économique vis-à-vis du politique se joue autour du traitement des trois facteurs de production : terre, travail et monnaie. A priori, aucun de ces trois facteurs n’est une marchandise produite en vue d’être vendue. La terre (la biosphère) n’est pas produite ; le travail (la vie humaine) n’a pas vocation à être vendu ; la création monétaire relève d’un acteur régalien essentiel et n’est pas un acte marchand.

Pourtant, comme c’était le cas dans les années 1920, les trois marchés de la finance, du travail et des ressources naturelles dictent leurs lois et écrasent le destin des sociétés européennes. Le premier ministre est directement confronté à cette triple injonction marchande : faire baisser le prix du travail, faire face à la hausse du prix de l’essence, satisfaire les exigences des marchés financiers en termes de taux d’intérêt. L’étau se resserre et son allocution « crépusculaire » du mercredi 7 octobre sonnait comme un aveu d’impuissance.

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La conjugaison des forces des marchés financiers, de l’énergie et du travail dévoile en effet une injonction permanente à agir en Homo economicus chez tous les acteurs de la société. Les jeunes en sont témoins et victimes. Il leur faut, dès le plus jeune âge « savoir se vendre » sur Parcoursup, être en recherche d’alternance ou de stage, alors qu’ils doivent aussi se loger, trouver un job étudiant. Il leur faut « performer » : choisir la bonne option, avoir les bonnes notes, les bonnes références, les bonnes expériences, le bon discours… Le tout dans un univers où chaque signal leur rappelle qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes, l’Etat n’ayant plus les moyens de bien les accompagner.

Etranglé par la pression du marché de l’énergie et des marchés financiers, l’Etat cherche à canaliser la colère de la jeunesse par la force, avec ce que cela comporte de violence, de drame et de détresse. Dans une lecture polanyienne, c’est le jour d’avant l’effondrement démocratique. Lorsque le marché produit ses effets sans aucune régulation, il détruit la sphère de la discussion et plonge la société dans la tourmente totalitaire. « C’est la réalité d’une société de marché que l’on perçoit dans le totalitarisme », nous dit Polanyi.

Espaces de dialogue

Et pourtant… Si nous n’étions pas collectivement aveuglés par le marché, ne serait-ce qu’à travers notre politique de l’offre, nous pourrions tout de suite proposer un autre horizon à la jeunesse. Les 211 milliards d’euros d’aides aux entreprises, selon le chiffrage d’une commission d’enquête du Sénat, souvent versées sans aucun filtre ni aucune contrepartie, alimentent les revenus des actionnaires sans aucun effet positif pour la société. Les recettes du crédit impôt recherche, principale niche fiscale en France – représentant 10 % du total de ces « dépenses fiscales », soit 8 milliards à 9 milliards d’euros –, ne produisent aucun effet sur la recherche et pourraient immédiatement être affectées aux objectifs éducatifs et de recherche.

Mais au-delà, puisque l’Etat a toujours pratiqué, à des degrés divers, un effort d’aide et de structuration de l’offre, il pourrait pousser à la démocratisation des lieux de production et appuyer ceux et celles qui, parmi les entreprises, proposent de se poser collectivement la question de notre atterrissage social et écologique : la Convention des entreprises pour le climat, Le Centre des jeunes dirigeants, Impact France, ESS France (anciennement Chambre française de l’économie sociale et solidaire), la Communauté des entreprises à mission…

Il existe de très nombreux appuis dans la société civile, mais aussi dans le monde de l’entreprise, pour une politique visant à réouvrir des espaces de dialogue collectifs. A rebours des directives « omnibus » de la Commission européenne – qui détricotent les normes sociales et environnementales du pacte vert européen – et des logiques consistant à se placer à la remorque des marchés financiers pour déterminer quels secteurs « comptent », un Etat stratège, convaincu que sa tâche consiste à préserver le commun et la socialité, n’enverrait pas la police contre les jeunes, mais leur apporterait une promesse de démocratie économique.

Nicolas Postel est professeur d’économie au Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques du CNRS et de l’université de Lille, et titulaire de la chaire « Capitalisme et Démocratie ».

Nicolas Postel (Economiste)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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