L’extrême droite saisit chaque occasion de se poser en défenseur des automobilistes et de leur pouvoir d’achat.

Comment le RN a fait de la voiture un outil électoral et de notabilisation

Depuis la crise des « gilets jaunes », l’extrême droite saisit chaque occasion de se poser en défenseur des automobilistes et de leur pouvoir d’achat. Les constructeurs français, dont le Rassemblement national relaie les combats contre les normes européennes, se pressent à sa rencontre.

Par Clément GuillouPublié hier à 16h45, modifié à 03h31 https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/10/16/comment-le-rn-a-fait-de-la-voiture-un-outil-electoral-et-de-notabilisation_6795560_823448.html

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Marine Le Pen, candidate RN à l’élection présidentielle, à Cournon-d’Auvergne (Puy-de-Dôme), le 7 octobre 2026.
Marine Le Pen, candidate RN à l’élection présidentielle, à Cournon-d’Auvergne (Puy-de-Dôme), le 7 octobre 2026.  BRUNO AMSELLEM/DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

Bien qu’ayant grandi tout près du métro parisien, Jordan Bardella a toujours détesté les transports en commun : il lui préférait sa Smart grise pour aller tracter, rendre visite à son père ou flâner dans un centre de marques francilien, se souviennent ses amis de jeunesse. Ce penchant pour le confort automobile ne l’a pas quitté, maintenant qu’il circule en voiture avec chauffeur, comme Marine Le Pen qui, elle, s’est vu retirer son permis de conduire en 2012 à la suite d’une succession d’infractions.

Dans les allées du Mondial de l’auto, à Paris, vendredi 16 octobre, le président du Rassemblement national (RN) a toutes les chances d’être bien reçu : voilà plusieurs années qu’il se positionne en premier défenseur du pouvoir d’achat des automobilistes et des revendications des constructeurs – alimentant la défiance contre les mesures sanitaires et environnementales poussées par le camp progressiste.

Depuis le mouvement des « gilets jaunes », l’automobile est devenue « éminemment sociale et politique », constate un acteur influent du secteur, en raison de l’essor des politiques publiques en la matière et du prix du carburant. L’alignement de la fiscalité du diesel sur celle de l’essence, l’application de la « taxe carbone » et la limitation des 80 kilomètres/heure – mesures prises au début du premier mandat d’Emmanuel Macron – ont coalisé une colère sur laquelle le RN a surfé. Ses propositions ne se limitent plus à des combats contre les contrôles techniques et la sécurité routière, lorsque Marine Le Pen dénonçait, en 2012, les radars automatiques, le permis à points et réclamait une amnistie pour les délits routiers.

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Le prix du gazole explose ? L’extrême droite dégaine la baisse de la TVA sur les énergies, dispendieuse et inéquitable, mais électoralement efficace. La loi prévoit la mise en place de zones à faible émission (ZFE), écartant de plusieurs grandes villes les voitures trop polluantes ? Le RN prend la tête de l’opposition au texte, le repeignant en mesure d’« apartheid social ». La filière automobile est frappée par une nouvelle vague de fermetures d’usines, aux raisons multiples ? Jordan Bardella en fait un thème central de sa campagne pour les élections européennes de 2024, y voyant la conséquence de la fin programmée de la vente de voitures à moteur thermique à l’horizon 2035, décidée par l’Union européenne.

Depuis, le président du RN n’a plus quitté ce créneau, ferraillant contre le passage forcé vers le véhicule électrique et taisant la responsabilité des constructeurs dans le retard accumulé sur cette révolution technologique. La transition des mobilités et du secteur automobile traversant tout le continent, l’AfD allemande et la Lega italienne ont aussi fait de la voiture thermique un objet identitaire et imputé le déclin de la filière nationale à leur ennemi commun, la Commission européenne.

L’industrie a identifié ses nouveaux alliés : le président du groupe Renault, Jean-Dominique Senard, fait partie, selon L’Opinion, de ceux qui militent pour la normalisation des relations avec l’extrême droite au sein du patronat français. En 2025, il a longuement rencontré Jordan Bardella et son conseiller spécial, le député de la Moselle Alexandre Loubet, afin de les « sensibiliser à l’excès de normes européennes », à l’origine selon lui de la hausse des prix des véhicules. Le duo Bardella-Loubet a rencontré, à cette époque, « d’autres grands patrons en amont de la décision de la Commission européenne » sur l’assouplissement de l’échéance 2035, selon le député RN. Un lobbying efficace, qui a abouti à la rédaction d’une tribune de Jordan Bardella dans Le Figaro, en décembre 2025, contre « les normes disproportionnées » frappant le secteur. « Le discours sur l’écologie punitive appliquée à la voiture doit énormément au RN, ils ont installé dans le débat l’opposition entre écologie et liberté », déplore Léo Larivière, responsable du plaidoyer de l’ONG Transport & Environnement.

« La France de la débrouille »

Avant d’être politique ou parlementaire, le soutien du RN au « peuple de la route », décrit par le politologue Jérôme Fourquet, est d’abord symbolique. Comme le Front national de Jean-Marie Le Pen exaltait le souvenir d’une France coloniale, industrielle et blanche, le RN de sa fille chérit la « France pavillonnaire » et ses deux voitures indispensables, nostalgie du dernier quart du XXe siècle, lorsque la France allait encore « bien » – l’industrie automobile étant, à l’époque, une source de fierté. Quand, en mars, le socialiste Emmanuel Grégoire, tout juste élu, enfourche un Vélib’ pour sa première image en tant que maire de Paris, le député RN du Gard Pierre Meurin, lui, pose fièrement devant l’Assemblée nationale au volant d’une Peugeot 306 des années 1990. Du 3 au 5 octobre, il a récidivé en traversant la France en Citroën C15, un utilitaire de quarante ans d’âge incarnant, à ses yeux, « la France de la débrouille, du travail et du bon sens ».

Cette figure du combat contre les ZFE a vu sa notoriété accélérée par sa proximité avec la puissante association 40 Millions d’automobilistes : vidéos promotionnelles en commun, trombine du député dans la newsletter de l’association, visites à l’Assemblée… Dans sa circonscription, il adore parler « bagnole » : « Les gens sont attachés à la voiture individuelle, car elle est synonyme de liberté, disait-il au Monde en 2023. C’est emmener sa copine faire une balade en forêt, partir en vacances, fumer sa clope au volant. Ce qui est attaqué par le macronisme, c’est ce modèle de la France pavillonnaire et de la voiture individuelle, une France qui veut être tranquille. »

Cette vision nostalgique de la mobilité, réduite au pot d’échappement fumant, est colportée par d’autres élus dans des fêtes locales. Tel le porte-parole du parti, Julien Odoul, qui, aux Bouchons de Joigny (Yonne) où l’on célèbre, début septembre, « les embouteillages mythiques de la N6 », fantasme « un temps qui n’était pas pollué par l’idéologie des ayatollahs verts », quand la voiture « génér[ait] du bruit et ne roul[ait] pas à l’hydrogène ».

Conseiller spécial de Marine Le Pen, l’eurodéputé Philippe Olivier constate l’attachement identitaire à la « civilisation automobile » dans la Sarthe, département des 24 Heures du Mans – et fief de son épouse, Marie-Caroline Le Pen. Il réfute toute vision nostalgique : « Il y a l’idée du progrès, de la modernité. Ce qui nous sépare des écologistes, c’est la technophobie », dit-il. Une affirmation paradoxale, alors que l’extrême droite n’a pas de mots assez durs contre la voiture électrique, relayant régulièrement de fausses informations à l’endroit de cette technologie.

Le principal reproche fait à l’électrique reste, toutefois, celui du prix : malgré les aides et le coût d’usage devenu très inférieur en raison des cours du pétrole, la mention d’une voiture électrique est systématiquement dénoncée comme le symptôme d’une déconnexion des élites politiques et économiques, insensibles par nature aux difficultés des Français. Le covoiturage ou les transports en commun, abordables, sont décriés comme étant peu pratiques et contraignants. « C’est une stratégie purement clientéliste et idéologique, qui piège les Français dans le pétrole », dénonce l’eurodéputé Renaissance Pascal Canfin, qui travaille sur la transition du secteur au Parlement européen.

« Mépris social »

« La question des déplacements a rejoint celle du pouvoir d’achat, affirme quant à lui Philippe Olivier. Le mythe urbain des déplacements tout électrique ou à vélo, ça n’existe pas dans la vraie vie. Toute l’Europe n’est pas urbaine, il y a derrière cela un formidable mépris social et pour la ruralité. » Le conseiller de Marine Le Pen reflète là les priorités de ses électeurs. Les députés RN ont été élus, pour la quasi-totalité, dans des circonscriptions très étendues et éloignées des métropoles.

« Le vote RN est celui qui est le plus corrélé à la dépendance à la voiture », observait Jérôme Fourquet après l’élection présidentielle de 2022, avec un écart de 10 points entre les personnes « très dépendantes » et « peu ou pas dépendantes ». C’est dans le grand périurbain, où l’on trouve le plus grand nombre de « navetteurs » vers une métropole, que le vote Le Pen augmente le plus, rapporté aux données sociologiques. Le RN y exploite un vide, constate Pascal Canfin :« L’essentiel de l’effort financier public depuis trente ans dans l’électrification de la mobilité a été fait pour les urbains, notamment par les métropoles et le rail. La responsabilité du camp progressiste, désormais, est de faire des politiques publiques sur la décarbonation de la mobilité rurale. »

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Le RN, de son côté, décline son soutien à la voiture individuelle et thermique à tous les échelons. Au niveau local, à rebours de la tendance générale, les candidats d’extrême droite proposaient pour beaucoup la création de places de parking ou la gratuité du stationnement dans leur programme pour les élections municipales de mars. Depuis son élection à Nice, le président de l’Union des droites pour la République (UDR) et allié du RN, Eric Ciotti, bichonne les automobilistes. Sur le plan national, sur chaque projet de loi de finances, le RN combat les « malus » écologiques, sur le poids et les émissions de CO2, reprenant des amendements proposés par la filière. Il promeut aussi les biocarburants, à l’impact négatif sur le climat, ou réclame la nationalisation des autoroutes, jadis pour faire baisser le coût des péages, aujourd’hui pour en récupérer la manne financière.

Enfin, à l’échelle européenne, la plus significative, sans doute, car le groupe parlementaire du RN a désormais la capacité de constituer une majorité alternative au Parlement avec la droite. La députée européenne RN Mathilde Androuët, une proche de Jordan Bardella siégeant en commission environnement, a rencontré les dirigeants de cinq constructeurs entre novembre 2025 et janvier 2026, et repris le bal de ses réunions avec le lobby automobile au deuxième trimestre – neuf rendez-vous en quatre mois.

Dans les discussions actuelles sur l’assouplissement de la transition écologique de l’automobile en Europe, la moitié des amendements du parti reprennent les demandes du lobby des constructeurs européens, et un quart ceux de l’industrie pétrolière, pour qui la continuation du moteur à combustion est primordiale. Le RN relaie désormais la demande de« neutralité technologique », élément de langage employé par les constructeurs automobiles pour privilégier les alternatives à l’électrique – biocarburants ou véhicules hybrides notamment. Il devance même leurs exigences en proposant la suppression intégrale du règlement des standards de CO2. « La filière a fait du chemin dans le sens de l’électrification, alors que les politiques de droite et d’extrême droite sont restées plus conservatrices, constate Léo Larivière, de Transport & Environnement. Le monstre politique lui a échappé. »

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Clément Guillou

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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