Une chercheuse sur trois quitte la recherche après avoir eu un enfant

« Etre une femme dans la recherche, c’est problématique. Etre une mère, plus encore » : le coût immense de la maternité pour les jeunes chercheuses

« La recherche du temps perdu » (3/3). Une chercheuse sur trois quitte la recherche après avoir eu un enfant. Confrontées à une culture académique hostile à la maternité, certaines docteures repoussent leur projet parental, d’autres s’évertuent à tout mener de front. Mais à quel prix ?

Par Alice Raybaud

Publié le 13 octobre 2026 à 09h00, modifié le 14 octobre 2026 à 08h52 https://www.lemonde.fr/campus/article/2026/10/13/etre-une-femme-dans-la-recherche-c-est-problematique-etre-une-mere-plus-encore-le-cout-immense-de-la-maternite-pour-les-jeunes-chercheuses_6793071_4401467.html

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FRED PÉAULT

Quand elle regarde en arrière, Charline (les personnes citées par un prénom ont requis l’anonymat), 34 ans, se demande si elle a été « trop naïve ». Après quinze ans d’un parcours sans faute pour devenir enseignante-chercheuse – classe prépa, Ecole normale supérieure, agrégation de lettres, doctorat –, cette docteure en littérature pensait sincèrement pouvoir concilier maternité et recherche : « Je me disais que ce serait difficile, mais que j’y parviendrais. Je voyais toutes ces collègues qui avaient attendu de décrocher un poste fixe pour essayer d’avoir un enfant, vers 38 ans, et souvent avec beaucoup de difficultés. Je ne voulais pas prendre ce risque », se souvient-elle. Mais, à 31 ans, l’arrivée d’un enfant annihile son espoir d’obtenir la position de maîtresse de conférences (MCF).

Elle participe enceinte à une première campagne de recrutement peu après sa soutenance de thèse, envoyant des dossiers chronophages à constituer pour plusieurs universités, partout en France. Mais elle n’obtient d’audition nulle part. « A partir de là, avec un enfant à charge, je n’ai pas pu enchaîner les postes précaires et souvent mal rémunérés réservés aux jeunes docteurs, qui nous forcent à voyager à travers tout le pays, voire à l’étranger, sur plusieurs années », raconte Charline. Elle se décide à partir enseigner dans le secondaire. Après le collège et le tunnel du soir avec son bébé, elle enchaîne sur une troisième journée, afin de continuer à publier et à répondre à des appels à projets « pour ne pas être oubliée » par le monde universitaire. Mais quand la campagne de recrutement des MCF suivante se solde par un nouvel échec, la jeune femme, épuisée, abandonne.

C’est une hécatombe qui s’opère en silence dans les départements universitaires : dans un univers de plus en plus concurrentiel, où le nombre de postes ouverts ne cesse de se réduire, une femme sur trois quitte la recherche académique après avoir eu un enfant, révèle une étude publiée en mars, menée sur le parcours de 13 000 scientifiques. Conduite au Danemark, elle présente des « résultats [qui] peuvent s’appliquer à bien d’autres pays européens comme la France, les carrières universitaires étant de plus en plus internationalisées et comparables. Ces fractures peuvent même être accentuées là où les politiques de congé parental et de garde d’enfants sont moins généreuses que dans le système danois », explique au Monde l’économiste Anne Sophie Lassen, coautrice de l’étude et chercheuse au Centre des sciences sociales de Berlin.

Professions « voraces »

« Le milieu universitaire est un de ces domaines marqués par un investissement massif en temps, une faible substituabilité entre les travailleurs et donc l’injonction à une disponibilité constante », analyse-t-elle. La chercheuse s’appuie sur le concept de professions « voraces » (« greedy work » ou « travail cupide »), forgé par la Prix Nobel d’économie Claudia Goldin : dans ces domaines professionnels, les inégalités genrées sont exacerbées. Les femmes, en particulier lorsqu’elles deviennent mères, disposent de moins de flexibilité en raison des tâches de soin qui leur sont socialement imposées.

Alors que les chercheurs et les chercheuses suivent des trajectoires de carrière similaires avant d’avoir des enfants, la maternité change la donne de manière frappante : le nombre de publications scientifiques signées par les mères chute alors de 31 %, montre l’étude.

Aucun effet n’est en revanche constaté chez les pères, dont la productivité reste stable. Peu à peu, nombre de chercheuses perdent alors de la distance dans la course à la distinction pour décrocher un poste. Majoritaires parmi les étudiants de l’enseignement supérieur, les femmes disparaissent progressivement à mesure qu’on monte dans la hiérarchie académique.

Le phénomène dispose d’un terme consacré, explique Anne Sophie Lassen : le « tuyau percé ». « En classe prépa littéraire, nous n’avons que trois ou quatre garçons par classe, et arrivés à la fac, on ne voit quasiment plus que des hommes en poste, surtout dans les plus hauts grades, constate Charline. J’ai compris au fil du temps qu’être une femme dans la recherche, c’est problématique en soi. Et être une mère potentielle, plus encore. »

« Elle m’a suggéré d’avorter »

Docteure en bio-informatique reconvertie dans l’édition, Audrey Sedano fait partie de celles qui se sont senties « poussée[s] vers la sortie ». Elle est en thèse à Polytechnique quand elle tombe enceinte en 2013, dans un environnement très masculin. « J’ai dû l’annoncer tôt car je manipulais de la radioactivité. Cela a été très mal pris, à un point que je n’attendais pas, raconte-t-elle. Mon directeur de thèse a exigé que je rédige sous trois semaines, alors qu’il me restait encore plusieurs mois. » Sonnée, elle précipite la finalisation de sa thèse, malgré la fatigue du premier trimestre. « Je pense qu’il ne voulait pas gérer le congé maternité. Dès qu’il a su que j’étais enceinte, il avait en quelque sorte plié le sujet et n’envisageait plus aucune poursuite en postdoc », relate la femme de 38 ans.

Sarah a aussi subi cette hostilité quand elle est tombée enceinte au cours de son doctorat de sciences de l’eau, à 31 ans. Des complications dans sa grossesse lui créent un intense épuisement, mais elle poursuit autant qu’elle le peut ses recherches. « Ma directrice est alors devenue très pressante. Elle m’appelait la nuit, elle m’envoyait des mails assassins. Elle m’a suggéré d’avorter. Et j’avoue que, sur le moment, j’étais tellement à bout que j’ai hésité à le faire », raconte Sarah, que cette expérience a découragée de poursuivre dans la recherche publique et qui est partie dans le privé.

Même quand les femmes ne se confrontent pas à une franche opposition, qui tend malgré tout à s’estomper dans le monde universitaire, elles se heurtent aux conditions matérielles de la recherche académique et à ses règles tacites. Le long parcours de précarité, de mobilité fréquente et d’injonction au remplissage de CV, qui est devenu la norme après le doctorat, se révèle difficilement conciliable avec un enfant à charge.

« On doit fournir pendant des années ce qui s’apparente à du “hope labour”, du travail réalisé gratuitement, comme publier des articles en nombre, participer à des conférences, organiser des événements, dans l’espoir de sécuriser un poste dans un avenir lointain, souligne Barbara, docteure en histoire de l’art de 32 ans, qui hésite à concrétiser son désir de maternité. Si j’ai un enfant, il sera très compliqué de dégager du temps pour fournir ce travail, ce qui me pénaliserait énormément. » Son statut d’enseignante entre Londres et Paris, sous forme de CDD renouvelés d’un trimestre à l’autre, la rend aussi très vulnérable financièrement.

Bébé en colloque

Emmener son bébé en colloque : c’est ce à quoi se résout Elena Mascarenhas, doctorante en droit et jeune parent, en mai. Elle ne peut pas se permettre de rater cet événement scientifique de plusieurs jours à l’étranger, nécessaire pour ses travaux, son CV et sa carrière, et son conjoint ne peut pas l’accompagner. Quand elle annonce qu’elle sera avec son enfant, cela ne semble pas poser de problème de principe. Mais, une fois arrivée, elle se rend compte que l’ascenseur pour la poussette est en panne, et que la salle d’allaitement est en fait en travaux depuis des mois. « Même quand on a la chance d’avoir des équipements, ils ne sont pas toujours en état. C’est comme si la maternité ne faisait pas partie des possibilités dans la carrière universitaire », observe Elena Mascarenhas, qui, pendant son congé de grossesse, a dû continuer à travailler sur un article « parce que la recherche ne s’arrête pas ».

Avec l’étirement de l’âge moyen de titularisation, situé aujourd’hui à plus de 35 ans, la période de la course au poste coïncide pourtant biologiquement avec celle des premiers projets familiaux. « L’institution universitaire choisit encore d’ignorer cette réalité, souligne la docteure en sciences politiques Marie Janot-Caminade, qui mène une étude sur la parentalité auprès de jeunes chercheuses en sciences sociales. Dans des rapports de jurys pour des postes de MCF, on continue de reprocher un trou dans la carrière pour expliquer le rejet d’une candidature. Sans envisager l’existence d’un congé maternité passé. »

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Conscientes de ces freins structurels, certaines repoussent durant de longues années la concrétisation de leur désir d’enfant. Pendant longtemps, Samantha Pratali, jeune chercheuse en histoire du droit, ne s’est « pas donné la liberté de penser à la maternité ». « C’est un droit que je me suis enlevé, car dans la recherche, si vous disparaissez un an, vous risquez de disparaître pour toujours aux yeux de votre réseau », raconte-t-elle. A la fin de sa vingtaine, la nécessité d’être mobile l’oblige à une séparation amoureuse. « J’étais la personne dont on savait qu’on pouvait l’appeler au dernier moment pour assurer des TD à l’autre bout de la France. C’est cela que valorise le système. »

Après sa soutenance de thèse et alors que, de nouveau en couple, elle apprend sa grossesse, elle prend la décision d’avorter. « Je passais le concours de l’agrégation, je me lançais à peine dans la recherche d’un poste. Ce n’était toujours pas le moment. » Aujourd’hui, à 35 ans, elle est enfin titularisée comme maîtresse de conférences à l’Université catholique de Lille. Mais elle souffre d’infertilité. « Cela fait presque trois ans qu’on essaie d’avoir un enfant. Des rendez-vous médicaux ont mis en évidence que j’avais une réserve ovarienne trop basse », raconte Samantha Pratali, qui entame son deuxième processus de fécondation in vitro. « Je vois à présent le prix de tous ces sacrifices et je me rends compte qu’il est très cher », confie-t-elle.

« Suicide professionnel »

A chaque rentrée, Pauline, 36 ans, remet elle aussi à plus tard la possibilité de devenir mère. « Aujourd’hui, cela me paraîtrait la paupérisation assurée ou un suicide professionnel », remarque cette docteure en histoire de l’art, qui a soutenu en 2021 et a enchaîné plusieurs campagnes de recrutement. Inquiète de voir les années passer, elle a fait vitrifier ses ovocytes en 2025. « Ce sont des démarches très fatigantes, avec un lourd traitement hormonal. Cela, bien sûr, n’est pas reconnu professionnellement. Je n’ai pas pu avoir d’aménagements concernant les cours que je donne, donc j’ai rogné sur mes vacances », relate Pauline.

Elle ne sait toutefois pas si, dans quelques années, elle aura encore l’énergie de lancer un projet bébé. « Je me demande s’il est temps que j’arrête de m’acharner dans cette voie universitaire. Est-ce que tout cela vaut vraiment le coup, quand on voit que l’institution ne nous rend pas ce qu’on lui donne ? », s’interroge-t-elle.

« L’abandon ne se fait généralement pas d’un coup, mais est souvent progressif, observe Marie Janot-Caminade. Les années passant, beaucoup sont contraintes à prendre des emplois qui ne correspondent pas à leur qualification et qui, à force de découragement, finissent par devenir permanents. Un déclassement s’installe alors l’air de rien. » L’étude danoise montre que les jeunes docteures, lorsqu’elles renoncent à obtenir un poste de chercheuse après une grossesse, se réorientent vers des emplois moins bien rémunérés. « Elles subissent, sur le long terme, une pénalité salariale liée à la maternité de 12 % », note l’enquête.

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Celles qui quittent la recherche ne parviennent en effet pas toujours à valoriser leur diplôme ailleurs. Charline, la docteure en littérature de 34 ans qui a dû bifurquer vers l’enseignement secondaire, concède sa frustration. « J’ai dix ans d’études derrière moi et je me retrouve à enseigner le présent de narration à des élèves de 6e. C’est utile, mais je me sens absurdement surqualifiée. » Elle a cherché à trouver une autre voie de reconversion, en librairie ou en médiathèque. « Mais on me dit soit que je suis trop diplômée, soit que je n’ai pas d’expérience en caisse par exemple. » Aujourd’hui, la jeune mère se sent coincée dans une « voie sans issue ». Que son CV à rallonge ne permet pas de débloquer.

« La recherche du temps perdu », une minisérie en trois épisodes

Face à la rareté des postes de maîtres de conférences, la jeune garde de la recherche française cumule les contrats précaires et les sacrifices personnels. Une série en trois épisodes, à paraître le mardi, sur les galères des jeunes chercheurs français.

Alice Raybaud

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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