« Une politique juste de réduction des émissions ne consiste pas à demander le même effort à tous, mais à cibler en priorité les mobilités les plus carbonées »
Tribune
Collectif
A l’occasion de la conférence « Grille, baby, grille ! » associant « Le Monde » et le Forum Vies mobiles, un collectif de chercheuses et chercheurs internationaux plaide, dans une tribune au « Monde », pour un tournant radical des mobilités face aux limites planétaires.
Publié aujourd’hui à 10h00, modifié à 20h15 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/04/une-politique-juste-de-reduction-des-emissions-ne-consiste-pas-a-demander-le-meme-effort-a-tous-mais-a-cibler-en-priorite-les-mobilites-les-plus-carbonees_6788111_3232.html?lmd_medium=lm&lmd_campaign=partager
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Le domaine des transports est un des premiers secteurs émetteurs de gaz à effet de serre dans le monde (15 %), et plus encore en Europe (29 %). Cette situation n’est pas un accident : elle découle d’un système qui a fait le pari de déplacements individuels toujours plus nombreux et plus rapides et de la croissance continue des flux de mobilité, pari porté par les moyens de transport les plus polluants – la voiture, l’avion et le fret maritime. On parcourait 5 kilomètres par jour et par personne il y a un siècle, on en fait 60 aujourd’hui en France, 80 aux Etats-Unis…
Bien sûr, les rapports du GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat] font référence sur le diagnostic, mais les recommandations aux gouvernements se focalisent sur le réchauffement climatique et misent sur l’innovation technologique, négligeant les impacts sur la consommation des ressources de la planète, la destruction de la biodiversité, faisant comme si l’électrification des modes de déplacement apportait la solution et permettait de continuer à miser sur leur croissance infinie. Résultat : ni le transfert vers les transports en commun et vers les mobilités actives, ni l’évitement de trajets inutiles ou subis ne sont généralement visés.
Si les pays les plus riches se donnent en modèle, nous passerons de 1 à 6 milliards de voitures sur Terre, fussent-elles électriques… Nous savons pourtant comment inverser la tendance. Réduire les déplacements du quotidien grâce à un aménagement du territoire moins métropolisé. Investir dans les alternatives à la voiture. Permettre des déplacements lointains moins émetteurs. Et surtout, rendre l’accès à une mobilité bas carbone plus équitable et plus juste.
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Le monde est à la croisée des chemins. Les pays producteurs d’énergies fossiles retardent les échéances autant qu’ils le peuvent, tandis que les compagnies pétrolières s’accrochent à leur rentabilité. Le tout sur fond de crises énergétiques (guerre en Ukraine) et de manœuvres militaires alimentées par notre addiction au pétrole (blocage du détroit d’Ormuz). La Chine, elle, contrôle déjà les chaînes de production des véhicules électriques – un rapport de force impossible à ignorer. Entre les deux, l’Europe hésite, sans trouver le courage d’engager les changements nécessaires, quitte à rester dans une voie sans issue.
L’idée d’un salut par la technologie verte autorisant la croissance d’une mobilité rapide devenue vertueuse ne tient pas. Le cadre des COP a montré ses limites : trop peu, trop tard, trop de compromis.
Changer d’échelle
Nous, climatologues et chercheurs en sciences sociales, sonnons l’alerte : le changement ne peut venir de l’évolution de comportements individuels, qui résultent du système de mobilité issu de la révolution industrielle, mais de la transformation de ce système. Une transition à la hauteur de l’enjeu suppose de ralentir le rythme quotidien de nos vies, personnelles et collectives. De repenser le droit à la mobilité pour tous face aux impératifs écologiques. Et enfin, de reconnaître que les défis diffèrent selon les territoires et de prendre en considération les inégalités laissées, essentiellement par les pays occidentaux, en lourd héritage à la planète entière. En bref, de changer d’échelle.
Ce qui freine aujourd’hui l’audace politique, c’est la crainte de devoir renoncer à un mode de vie perçu comme acquis. Pourtant, sobriété n’est pas synonyme de dégradation des conditions de vie, c’est même l’inverse. Se déplacer moins loin ou moins vite au quotidien ne signifie pas être moins libre. Vivre à proximité de l’essentiel, maîtriser son rythme de vie : ce sont des aspirations largement partagées, mais qui restent un luxe pour beaucoup.
Les émissions liées aux transports sont étroitement corrélées à la richesse. Une minorité d’entre nous cumule vols fréquents, trajets lointains et véhicules énergivores, pendant que la majorité subit la dépendance automobile, avec ses conséquences sur la santé : sédentarité, bruit, particules fines, accidentologie… Une politique juste de réduction des émissions ne consiste pas à demander le même effort à tous, mais à cibler en priorité les mobilités les plus carbonées, c’est-à-dire celles des plus aisés. Dans les pays les plus émetteurs, une large partie de la population aspire à reprendre la main sur son temps et son budget. Transformer cette aspiration en réalité suppose un changement des politiques et des discours.
Il faut cesser de croire les lobbys de l’automobile et de l’électrification, incapables d’imaginer un autre système de mobilité. Il faut aussi arrêter de valoriser les trajets quotidiens trop fréquents, comme la vitesse des déplacements lointains et carbonés. Rendre les déplacements écologiques implique de réguler la voiture et l’avion tout en développant des systèmes de mobilité alternatifs pour tous les territoires.
Il faut enfin créer les conditions concrètes de ce changement : réaffecter une partie du réseau routier à la marche et au vélo, développer des réseaux de transport en commun pour tous et partout, tirer parti au mieux du numérique et réorganiser démocratiquement les services et équipements dans les territoires pour permettre à l’avenir une vie en proximité au quotidien.
Ces mesures sont réalistes. Leur mise en œuvre est possible. Il suffit de construire les politiques de mobilité autrement : en finir avec les reproches adressés aux individus, en finir avec l’espoir démesuré placé dans la technologie, en finir avec les politiques qui permettent la mobilité sans limites d’une minorité.
Face à l’échec d’une « transition verte » qui n’a pas lieu, et à la tentation d’une bifurcation écologique autoritaire, il reste une option : la déviation. Un chemin démocratiquement défini et basé sur la science pour retrouver la voie de l’habitabilité du monde.
Signataires : Kevin Anderson, climatologue ; Yoann Demoli, sociologue ; Jean-Baptiste Fressoz, historien ; Vincent Kaufmann, sociologue ; Franziska Meinherz, géographe ; Valentina Montoya Robledo, professeure de droit ; Akinori Morimoto, urbaniste ; Peter Norton, historien ; Valentine Python, climatologue ; Mimi Sheller, sociologue. La liste complète des signataires est à retrouver ici. Ils sont également auteurs de l’ouvrage Déviation. Pour un tournant radical des mobilités face aux limites planétaires (EPFL Press, 408 pages).
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