Après huit ans de procédures, le Conseil d’État donne raison aux médecins ayant dénoncé l’homéopathie
Quentin Haroche
06 octobre 2026
Nouveau rebondissement dans l’affaire de la tribune anti-homéopathie de 2018, qui oppose d’un côté les membres du collectif NoFakeMed (un groupe de médecins dénonçant les médecines alternatives) et de l’autre des médecins homéopathes soutenus par l’Ordre des médecins. Ce vendredi, le Conseil d’Etat, la plus haute juridiction administrative française, a donné raison aux premiers face aux seconds, en jugeant que les membres du collectif NoFakeMed étaient en droit de critiquer publiquement l’homéopathie.
L’origine de l’affaire remonte au 18 mars 2018, lorsque 124 membres de NoFakeMed publient dans le Figaro une tribune pour dénoncer « les promesses fantaisistes et l’efficacité non prouvée des médecines dites alternatives comme l’homéopathie » et demander « l’exclusion de ces disciplines ésotériques du champ médical ». Leurs mots sont alors particulièrement durs pour leurs confrères homéopathes, puisqu’ils les qualifient de « charlatans qui recherchent la caution morale du titre de médecin pour faire la promotion de fausses thérapies à l’efficacité illusoire » et de « représentants de commerce d’industries peu scrupuleuses ». Ils rappellent également, à juste titre, que l’efficacité de l’homéopathie n’a jamais été prouvée scientifiquement et que cette pratique se baserait sur des croyances ésotériques sans fondement.
Une tribune jugée trop agressive par les juridictions ordinales
A l’époque, cette tribune avait fait grand bruit et avait contribué à la fin du remboursement de l’homéopathie en 2021. Mais cette attaque frontale contre l’homéopathie avait, sans surprise, était fort peu appréciée par les principaux concernés. A la suite de la publication de cette tribune, le Syndicat national des médecins homéopathes français a ainsi porté plainte contre l’ensemble des signataires de la tribune de Figaro et les a poursuivis devant les juridictions ordinales.
Contre toute attente, le syndicat a en partie obtenu gain de cause et a réussi à faire condamner plusieurs dizaines de membres du collectif NoFakeMed à des sanctions allant du simple avertissement à la suspension avec sursis. Les juridictions ordinales ont en effet retenu que les signataires de cette tribune avaient manqué à leur devoir de confraternité envers leurs confrères homéopathes en les qualifiant de « charlatans ».
Certains médecins condamnés n’ont pas voulu laisser le dernier mot et la victoire aux tenants de l’homéopathie et se sont donc pourvus en cassation devant le Conseil d’Etat. Bien leur en a pris, puisque le juge administratif a donc, dans des décisions rendues ce vendredi, annulé les sanctions ordinales prononcées contre eux et a même condamné le Syndicat national des médecins homéopathes français à leur verser 3 000 euros de dédommagement.
« Le débat scientifique sort gagnant » se réjouit le collectif NoFakeMed
Dans sa décision, le Conseil d’Etat rappelle tout d’abord que la liberté d’expression du médecin, lorsqu’il s’exprime publiquement, est enserrée par deux limites : d’une part il ne doit « faire état que de données confirmées, faire preuve de prudence et avoir le souci des répercussions de ses propos auprès du public » ; d’autre part, il doit respecter son obligation de « bonne confraternité » vis-à-vis des autres médecins. Mais, rappelle le Conseil d’Etat, « les restrictions à la liberté d’expression des médecins que ces règles sont susceptibles de justifier doivent être strictement proportionnées ».
Or, en l’espèce, le Conseil d’Etat retient que la tribune publiée en 2018 « s’inscrit dans un débat ancien et récurrent sur le sujet d’intérêt général tenant à l’efficacité des pratiques de soins non conventionnelles et se réfère à des informations scientifiquement documentées ». Contrairement aux instances ordinales, qui ont jugé que le ton de la tribune était trop virulent, le juge administratif estime pour sa part que ce texte « se borne à faire valoir le point de vue de ses signataires sur la caution accordée à ces pratiques (les médecines alternatives) et les risques qui y sont associés dans des termes qui, s’ils visent à susciter le débat, restent impersonnels, sans revêtir un caractère outrageant ou diffamatoire ». Le Conseil d’Etat en conclut que les auteurs de la tribune n’ont pas dépassé les limites de la liberté d’expression fixées par la déontologie médicale et qu’il n’était donc pas justifié de les sanctionner.
« Au-delà de l’homéopathie, c’est le débat scientifique qui sort gagnant, l’argument de la non-confraternité, de la prudence, ne devant pas servir d’argument pour une omerta » s’est réjoui le collectif NoFakeMed après la publication des décisions du Conseil d’Etat. Ces médecins anti-homéopathie espèrent désormais que les décisions du Conseil d’Etat feront jurisprudence et inciteront les juridictions ordinales à modifier leur position, alors qu’une quarantaine de plaintes concernant la tribune de 2018 sont encore en cours d’examen.